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Auteur Émile Zola
Œuvre Les Mystères de Marseille (1867-1884)
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Notice
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Contraste
Style typographique
  1. ¶ 2 mars 1867 (1)
  2. -
  3. ¶ ¶ 5 mars 1867 (2)
  4. ,
  5. ,
  6. ¶ ¶ 7 mars 1867 (3)
  7. .
  8. ¶ ¶ 9 mars 1867 (4)¶
  9. ,
  10. ¶ ¶ 12 mars 1867 (5)¶
  11. -
  12. ,
  13. ¶ ¶ 14 mars 1867 ([6])
  14. ,
  15. Lorsque vous serez en prison, je travaillerai à vous en faire sortir.
  16. ¶ ¶ 16 mars 1867 (7)
  17. pâle et
  18. ,
  19. tous deux
  20. ¶ ¶ 21 mars 1867 (8)¶
  21. ,
  22. ,
  23. ,
  24. ,
  25. ,
  26. ,
  27. ¶ ¶ 23 mars 1867 (9)¶
  28. ces calculs mentaient,
  29. , et moi je suis un homme perdu
  30. ¶ ¶ 26 mars 1867 (10)¶
  31. ¶ ¶ 30 mars 1867 (11)¶
  32. au nom de l’Église, de l’Église qui a horreur des intrigues mondaines,
  33. – triste et horrible pensée –
  34. ¶ ¶ 4 avril 1867 (12)¶
  35. et du devoir
  36. , dont la tête folle travaillait depuis un mois,
  37. ,
  38. ¶ ¶ 6 avril 1867 (13)¶
  39. pas
  40. ,
  41. ,
  42. un commerçant,
  43. , qui est un homme adroit
  44. intimes,
  45. ,
  46. ¶ ¶ 9 avril 1867 (14)¶
  47. 36
  48. celle de leur père, celle de leur fils, où de quelque autre membre
  49. , et, comme si quelque démon lui avait ouvert la conscience de tous
  50. autre
  51. ¶ ¶ 11 avril 1867 (15)¶
  52. ,
  53. ,
  54. ¶ ¶ 13 avril 1867 (16)¶
  55. ¶ ¶ 16 avril 1867 (17)
  56. d’abord
  57. ,
  58. ¶ ¶ 18 avril 1867 (18)
  59. ¶ ¶ 20 avril 1867 (19)¶
  60. ¶ ¶ 23 et 25 avril 1867 (20)¶
  61. com-
  62. ,
  63. ,
  64. ,
  65. ¶ ¶ 27 avril 1867 (21)
  66. ,
  67. ¶ ¶ 30 avril 1867 (22)
  68. ¶ ¶ 2 mai 1867 (23)¶
  69. ,
  70. ¶ ¶ 4 mai 1867 (24)¶
  71. de leur
  72. surtout,
  73. ¶ ¶ 9 mai 1867 (25)¶
  74. ¶ ¶ 11 mai 1867 (26)
  75. descendu
  76. ¶ ¶ 14 mai 1867 (27)
  77. pour arriver à ce résultat
  78. ¶ ¶ 23 mai 1867 (28)
  79. ¶ ¶ 25 mai 1867 (29)¶
  80. ¶ ¶ 28 mai 1867 (30)¶
  81. ¶ ¶ 30 mai 1867 (31)
  82. ¶ ¶ 1 et 4 juin 1867 (32)¶
  83. -t-il
  84. ¶ ¶ 6 juin 1867 (33)¶
  85. ¶ ¶ 8 juin 1867 (34)¶
  86. Son nom devint une puissance.
  87. -
  88. ¶ ¶ 11 et 13 juin 1867 (35)¶
  89. ¶ ¶ 18 juin 1867 (36)¶
  90. ,
  91. ¶ ¶ 20 juin 1867 (37)
  92. ,
  93. 22 juin 1867 (38)¶ ¶ VIII
  94. ;
  95. ¶ ¶ 25 juin 1867 (39)¶
  96. ,
  97. ¶ ¶ 29 juin 1867 (40)
  98. et
  99. ¶ ¶ 2 juillet 1867 (41)¶
  100. par
  101. ¶ ¶ 4 juillet 1867 (42)
  102. ,
  103. ¶ ¶ 6 juillet 1867 (43)
  104. ¶ ¶ 9 juillet 1867 (44)
  105. ¶ ¶ 16 juillet 1867 (45)
  106. , les pauvres et les riches,
  107. toutes
  108. toute
  109. enfermé
  110. il perd ce qu’il a gagné,
  111. aisément
  112. le
  113. ¶ ¶ 18 juillet 1867 (46)
  114. -
  115. ,
  116. ,
  117. levérent et se
  118. ¶ ¶ 23 juillet 1867 (47)¶
  119. ,
  120. ¶ ¶ 30 juillet 1867 (48)¶
  121. et
  122. tout
  123. ¶ ¶ 6 août 1867 (49)¶
  124. aller
  125. ,
  126. ¶ ¶ 10 août 1867 (50)¶
  127. dèjà
  128. ¶ ¶ 13 août 1867 (51)
  129. ¶ ¶ 15 août 1867 (52)
  130. ¶ ¶ 17 et 20 août 1867 (53)¶
  131. ,
  132. ¶ ¶ 24 août 1867 (54)¶
  133. ,
  134. ,
  135. ,
  136. ¶ ¶ 29 août 1867 ([55])¶
  137. s’
  138. ,
  139. ,
  140. ¶ ¶ 19 septembre 1867 ([56])
  141. tous
  142. tous
  143. rien
  144. ¶ ¶ 21 septembre 1867 (57)
  145. , l’enfant de Philippe
  146. crut désormais à tous les coups de main possibles, et il s’appréta
  147. 26 septembre 1867 (58)¶ ¶ [III]
  148. ,
  149. ,
  150. ,
  151. déjà
  152. ¶ ¶ 1er octobre 1867 (59)¶
  153. ,
  154. ,
  155. -
  156. ¶ ¶ 5 octobre 1867 (60)
  157. -
  158. -
  159. -
  160. ,
  161. ¶ ¶ 12 octobre 1867 (61)
  162. et folle
  163. ¶ ¶ 15 octobre 1867 (62)¶
  164. ,
  165. ,
  166. ¶ ¶ 19 octobre 1867 (63)
  167. ,
  168. ,
  169. ,
  170. ,
  171. ¶ ¶ 26 octobre 1867 (64)
  172. gardait son indifférence et qu’il
  173. ¶ ¶ 31 octobre 1867 (65)¶
  174. ¶ ¶ 7 novembre 1867 (66)¶
  175. et
  176. ¶ ¶ 9 novembre 1867 (67)
  177. ; d’ailleurs les rudes leçons qu’ils avaient reçues, en avaient fait un autre homme
  178. ¶ ¶ 12 novembre 1867 (68)¶
  179. de
  180. ,
  181. ,
  182. ¶ ¶ 16 novembre 1867 (69)¶
  183. ,
  184. , je le pousse à l’exaltation
  185. -
  186. ¶ ¶ 21 novembre 1867 (70)¶
  187. ¶ ¶ 26 novembre 1867 (71)¶
  188. ,
  189. ,
  190. ,
  191. ¶ – Écoutez, répondit l’espion, voici ce qu’ils veulent.¶ ¶ 30 novembre 1867 (72)¶
  192. ,
  193. brusquement
  194. qui
  195. ,
  196. ,
  197. ¶ ¶ 5 décembre 1867 (73)
  198. ,
  199. , dans la vieille ville
  200. ¶ ¶ 7 décembre 1867 (74)¶
  201. ,
  202. en ricanant
  203. ¶ ¶ 10 décembre 1867 (75)
  204. ,
  205. -
  206. ,
  207. ,
  208. ,
  209. ,
  210. -
  211. terrible
  212. ,
  213. ,
  214. -
  215. toute
  216. ,
  217. -
  218. -
  219. ,
  220. -
  221. -
  222. -
  223. -
  224. ,
  225. -
  226. -
  227. . D’ailleurs, il ne leur fut fait aucun mal
  228. ,
  229. -
  230. -
  231. ,
  232. -
  233. elles-mêmes
  234. ,
  235. ¶ ¶ 19 décembre 1867 (76)
  236. tout
  237. lui-même
  238. -
  239. -
  240. -
  241. où il se trouvait
  242. un
  243. ¶ ¶ 21 décembre 1867 (77)¶
  244. grave
  245. :
  246. -
  247. ,
  248. ¶ ¶ 24 décembre 1867 (78)¶
  249. et
  250. ne
  251. ¶ ¶ 26 et 28 décembre 1867 (79)
  252. ,
  253. ,
  254. -
  255. -
  256. ,
  257. ,
  258. ,
  259. ¶ ¶ 31 décembre 1867 (80)¶
  260. et
  261. -
  262. ,
  263. ,
  264. ,
  265. ,
  266. ,
  267. ¶ ¶ 2 et 4 janvier 1868 (81)¶
  268. ,
  269. ,
  270. , se bouchant les oreilles, pour ne pas entendre la fusillade qui le terrifiait
  271. ,
  272. ,
  273. ,
  274. ,
  275. ,
  276. , il leur semblait que des brigands allaient assassiner leurs chères affections
  277. ,
  278. ¶ ¶ 11 janvier 1868 (82)¶
  279. ,
  280. et les soldats envahirent l’escalier
  281. trouvoir
  282. -
  283. ,
  284. M.
  285. ,
  286. ,
  287. ¶ ¶ 14 janvier 1868 (83)
  288. ,
  289. -
  290. ¶ ¶ 18 janvier 1868 (84)¶
  291. longuement
  292. ¶ ¶ 21 janvier 1868 (85)¶
  293. ¶ ¶ 25 janvier 1868 (86)
  294. ,
  295. ¶ ¶ 1er février 1868 ([87])¶
  296. ,
  1. Roman historique contemporain¶ ¶ PRÉFACE¶ ¶ Les MYSTÈRES DE MARSEILLE sont un roman historique contemporain.¶ J’ai pris dans la vie réelle tous les faits qu’ils contiennent; j’ai choisi çà et là les documents nécessaires, j’ai rassemblé en une seule histoire vingt histoires de source et de nature différentes, j’ai donné à un personnage les traits de plusieurs individus qu’il m’a été permis de connaître et d’étudier. C’est ainsi que j’ai pu écrire un ouvrage où tout est vrai, où tout a été observé sur nature.¶ Mais je n’ai jamais eu la pensée de suivre l’histoire pas à pas. Je suis romancier avant tout, je n’accepte pas la grave responsabilité de l’historien, qui ne peut déranger un fait ni changer un caractère, sans encourir le terrible reproche de calomniateur.¶ Je me suis servi à ma guise d’évènements réels qui sont, pour ainsi dire, tombés dans le domaine public. Libre aux lecteurs de remonter aux documents que j’ai mis en œuvre. Quant à moi, je déclare à l’avance que mes personnages ne sont pas les portraits de telles ou telles personnes; ces personnages sont des types, et non des individus. De même pour les faits: j’ai donné à des faits réels des conséquence qu’ils n’ont peut-être pas eues dans la réalité; de sorte que l’œuvre qu’on va lire, écrite à l’aide de plusieurs histoires vraies, est devenue une œuvre d’imagination, historique dans ses épisodes, inventée à plaisir dans son ensemble.¶ Je ne puis empêcher le public de chercher des visages sous les masques, je ne puis lui défendre de reconnaître en partie certains évènements, mais je donne ma parole d’homme que je n’ai cherché à faire aucune personnalité, et je pense que cette déclaration suffira pour mettre ma dignité d’écrivain à l’abri des méchantes suppositions.
  2. ,
  3. un beau jour
  4. ,
  5. ,
  6. , un matin
  7. au
  8. ,
  9. .
  10. -
  11. ,
  12. ,
  13. ,
  14. M.
  15. ,
  16. -t
  17. cependant
  18. ;
  19. de
  20. enfin
  21. et celle
  22. du
  23. ,
  24. ,
  25. ,
  26. ,
  27. .
  28. ,
  29. ,
  30. -
  31. ,
  32. ,
  33. de l’évasion
  34. en
  35. en
  36. ,
  37. -
  38. billets
  39. ,
  40. se
  41. ,
  42. ,
  43. VII
  44. un
  45. ,
  46. le sens de
  47. , dans une telle circonstance
  48. devant
  49. pouvoir
  50. ,
  51. ,
  52. ,
  53. -
  54. ,
  55. se
  56. quand
  57. les membres du
  58. -
  59. en
  60. chacun
  61. étalées
  62. il
  63. à
  64. ,
  65. pas
  66. de nouveau
  67. lorsque
  68. ,
  69. ,
  70. -
  71. dans
  72. ,
  73. .
  74. ,
  75. ,
  76. .
  77. -
  78. la
  79. ,
  80. ,
  81. s’apprêta
  82. l’
  83. ,
  84. ,
  85. III
  86. ,
  87. ,
  88. déjà
  89. ..
  90. ….
  91. ,
  92. .
  93. ,
  94. ,
  95. ,
  96. ,
  97. -
  98. atteint
  99. ,
  100. ,
  101. ,
  102. ,
  103. ,
  104. ,
  105. ¶ – Que voulez-vous donc faire?
  106. ,
  107. nécessaire pour
  108. ,
  109. -
  110. ,
  111. ,
  112. ,
  113. ,
  114. -
  115. -
  116. ,
  117. ,
  118. au collet
  119. ,
  120. ,
  121. -
  122. ,
  123. ,
  124. ,
  125. pendant
  126. qui
  127. ..
  128. -
  129. -
  130. ,
  131. ,
  132. de la
  133. ;
  134. ,
  135. .
  136. ,
  137. pour
  138. ,
  139. grave
  140. .
  141. ..
  142. ,
  143. .
  144. ,
  145. ,
  146. ,
  147. «
  148. ,
  149. ,
  150. ,
  151. ,
  152. ,
  153. .
  154. ,
  155. -
  156. ,
  157. se
  158. ,
  159. pas
  160. .
  161. -
  162. ,
  163. encore
  164. .
  165. ,
  166. ,
  167. .
  168. .
  169. .
  170. -
  171. ,
  172. .
  173. ,
  174. ,
  175. ,
  176. ,
  177. .
  178. .
  179. -
  180. ..
  181. -
  182. -
  183. ; il
  184. -
  185. -
  186. ,
  187. ,
  188. ,
  189. à
  190. ,
  191. ,
  192. de se surprendre chacun dans une attitude
  193. -
  194. ,
  195. à
  1. pin → pins
  2. pin → pins
  3. . → ?
  4. tombante → naissante
  5. sa → la
  6. et → ,
  7. descendait pour se rendre → se rendait
  8. bâte → hâte
  9. , → .
  10. : → ;
  11. doucement → docilement
  12. cettte → cette
  13. ; → ,
  14. piité → pitié
  15. du → des
  16. , → ;
  17. checha → chercha
  18. voulais → voulez
  19. La → Sa
  20. Bons → bons
  21. Méditerrannée → Méditerranée
  22. palissait → pâlissait
  23. comme les → pareille aux
  24. arrêtes → arêtes
  25. pierre → pierres
  26. en avant → le premier
  27. Septème → Septèmes
  28. goutèrent → goûtèrent
  29. père → frère
  30. fille → sœur
  31. mangaient → mangeaient
  32. passeport. → passe-port.¶
  33. mauvais → mauvaise
  34. séchement → sèchement
  35. suivit → suivi
  36. passeport → passe-port
  37. et → ,
  38. Bons → bons
  39. gauche → droite,
  40. trainaient → traînaient
  41. acres → âcres
  42. , → ;
  43. plus → si
  44. se s → s
  45. richesses → richesse
  46. âpreté délicieuse → joie cruelle
  47. , → ;
  48. fallut → fallu
  49. Quand → Quant
  50. amoureux → anoureux
  51. table → pièce
  52. . Il → , il
  53. maitresse → maîtresse
  54. sanglotter → sangloter
  55. . → :
  56. . → …
  57. madmoiselle → mademoiselle
  58. outragé → outragée
  59. aperçvt → aperçut
  60. mêlée de sourire → souriante
  61. plus tard → plutard
  62. Pourtant je → Je
  63. , et sa → . Sa
  64. insignifiante → mince
  65. rôturier → roturier
  66. . → :
  67. ; → :
  68. tranquillement → avec sang-froid
  69. traités → traites
  70. .., → …
  71. Fatiguée → Fatiguées
  72. celui → Celui
  73. : → .
  74. était → est
  75. cours → cour
  76. cents → cent
  77. clientelle → clientèle
  78. cruelles → atroces
  79. traitres → traîtres
  80. descendants → enfants
  81. sa → Sa
  82. nôces → noces
  83. spéculation malheureuse → spéculations malheureuses
  84. payements → paiements
  85. leçon, → certaine leçon;
  86. .¶ → …
  87. ¶ – → «
  88. ¶ → »
  89. laissa → a laissé
  90. 40 → quarante
  91. lui permit d’acheter → le mit à même d’acquérir
  92. villa → maison de campagne
  93. 15 → quinze
  94. , mais les → . Les
  95. bonteux → honteux
  96. plaies → hontes et toutes les misères
  97. unes → uns
  98. une âpreté non exempte de haine: → âpreté.
  99. chaste vanité, leur pieuse → vanité et leur
  100. profanant ou → vendant
  101. assurances → assurance
  102. ou → et
  103. Donadei → Donadéi
  104. , → ;
  105. ; ceux → . Ceux
  106. ils se disaient → étant
  107. pareiles → pareilles
  108. levait → dressait
  109. moment → moments
  110. Mlle → Mlle
  111. Elle → elle
  112. brusquerie originale → franchise brusque
  113. Mlle → Mlle
  114. femme → femmes
  115. reprit → continua
  116. lentement → lestement
  117. , → ;
  118. finir → fuir
  119. créverais → crèverais
  120. barreaux → bureaux
  121. ses → des
  122. le → son
  123. ; → :
  124. cent → cents
  125. sortir → s’éloigner
  126. HUITS → HUIT
  127. sur les → le long des
  128. , → .
  129. cent → cents
  130. Monsieur → monsieur
  131. , → .
  132. comprenait → comprenant
  133. ,.. → …
  134. préfèra → préféra
  135. … → .
  136. Puis → ¶ Puis,
  137. … → .
  138. ciel → Ciel
  139. ; → ,
  140. Belsunce → Belzunce
  141. passage → paysage
  142. ; → ,
  143. vingt → vingts
  144. familles → famille
  145. mêmes → même
  146. bailler → bâiller
  147. en → de
  148. papiers → papier
  149. bruyant → bruyante
  150. personne → personnes
  151. le maitre → Rostand
  152. dix → cinq
  153. il → et
  154. mette → mit
  155. mit → posa
  156. dégout → dégoût
  157. écrasante → écœurante
  158. honteux → crapuleux
  159. millions → milliers
  160. héstta → hésita
  161. , → ;
  162. faibles → faible
  163. ; → :
  164. mille → Mille
  165. cinquante → cinq cents
  166. . → ,
  167. ; → ,
  168. Richard → Guillaume
  169. palissait → pâlissait
  170. Richard → Guillaume
  171. Richard… → Guillaume.
  172. qu’elle → quelle
  173. était → semblait
  174. ; → ,
  175. Tout d’un coup → Brusquement
  176. brusquement → vivement
  177. ; → :
  178. du Midi → de midi
  179. les → la
  180. flanait → flânait
  181. travaillait → travaillaient
  182. , → .
  183. Arnande → Armande
  184. de → des
  185. ; → !
  186. Lui → lui
  187. Arnaude → Armande
  188. habillement → habilement
  189. officier → offficier
  190. berceau → bureau
  191. On → Elle
  192. pluie → plaie
  193. Sentan → Sentant
  194. apparante → apparente
  195. Assi → Aussi
  196. par le → au
  197. , → ;
  198. tranquilement → tranquillement
  199. le → un
  200. coup → coups
  201. Madame → Mme
  202. et → ni
  203. Madame → Mme
  204. des → de
  205. Madame → Mme
  206. Madame → Mme
  207. … → ..
  208. À → A
  209. infamie → infâmie
  210. chûte en chûte → chute en chute
  211. égout → égoût
  212. lee → les
  213. frans → francs
  214. courhait → courbait
  215. infamie → infâmie
  216. rongé → rougi
  217. infamie → infâmie
  218. traitait → traitaient
  219. remereie → remercie
  220. ; → :
  221. traitaient → avaient traité
  222. abimes → abîmes
  223. et → ,
  224. Donidéi → Donadéi
  225. mon père → monsieur
  226. connaissaient → connaisaient
  227. d’autres → de nouveaux
  228. connaissez → connaissiez
  229. combien vous êtes coupable → quelle est l’énormité de votre crime
  230. infamie → infâmie
  231. dit → répondit
  232. apre → âpre
  233. permis ainsi → ainsi permis
  234. s’écria → sécria
  235. leurs noms → les noms des premiers négociants de Marseille,
  236. était → se trouvait
  237. élargissait → élargissaient
  238. en → ou
  239. chûte → chute
  240. attendant → entendant
  241. infamie → infâmie
  242. clientelle → clientèle
  243. commette → commît
  244. a → à
  245. chatiment → châtiment
  246. allait → se rendait
  247. cresait → creusait
  248. étendait → étendaient
  249. allanguissait → alanguissait
  250. de → les
  251. et → ni
  252. allanguissait → alanguissait
  253. apparence → transparence
  254. . → ?
  255. allanguie → alanguie
  256. de la mer → des eaux
  257. dès qu → lorsqu
  258. ses → ces
  259. ; → :
  260. de → des
  261. toutes les rues → chaque rue
  262. prês → près
  263. atroce souffrance → angoisse atroce
  264. -noue → nous
  265. , → !
  266. Un → Une
  267. spectable → spectacle
  268. galemment → galamment
  269. Demanda → demanda
  270. ll → il
  271. TRIPÔTS → TRIPOTS
  272. tripôts → tripots
  273. change → changent
  274. tripôt → tripot
  275. et → ou
  276. resté → demeuré enfermé
  277. tripôts → tripots
  278. tripôts → tripots
  279. tripôts → tripots
  280. maintenant on peut → il est aisé de
  281. , → ;
  282. tripôts → tripots
  283. ou → où
  284. tripôts → tripots
  285. : → ;
  286. , et → ;
  287. devaient posséder → auraient possédée
  288. assembla et décida que la caisse du cercle rembourserait → assemblèrent et décidèrent qu’ils rembourseraient eux-mêmes
  289. Lorsque le cercle eut → Lorsqu’ils eurent
  290. rembourser → payer
  291. instinct → instincts
  292. des → plusieurs
  293. maitre → maître
  294. des cartes → une carte
  295. sept → six
  296. succèdaient → succédaient
  297. la → le
  298. gager → gagner
  299. un → le
  300. être → -être alors
  301. pjus → plus
  302. guêttant → guettant
  303. Comme → Au moment où
  304. Bonsoir → Au revoir
  305. ; → :
  306. froide → fraîche
  307. étaient → était
  308. et → ,
  309. dégût → dégoût
  310. brulures → brûlures
  311. delivrer → délivrer
  312. était inutile → pouvait se dispenser
  313. Entrant → entrant
  314. drole → drôle
  315. asseoie → associe
  316. corps → coups
  317. hazard → hasard
  318. Comme le → Le
  319. comme un → en
  320. laisent → laissent
  321. dejà → déjà
  322. sanglante → rougeâtre
  323. La → Sa
  324. Il a un frère qui → Son frère
  325. dans la rue → ailleurs
  326. de sang → épaisse et nauséabonde
  327. tâches → taches
  328. dans le → au milieu du
  329. dans les → au milieu des
  330. serrant → secouant
  331. la → les
  332. dans → à
  333. traverserser → traverser
  334. Belsunce → Belzunce
  335. altait → allait
  336. dans → au fond d’
  337. tâches → taches
  338. aigüe → aiguë
  339. La → Sa
  340. tripôt → tripot
  341. . → ?
  342. Leurs amours → Leur amour
  343. dans → au milieu de
  344. , dans les → et des
  345. , pour → ; il désirait
  346. , pour → et
  347. demanda-t → dit
  348. livre de messe → paroissien
  349. M. → Monsieur
  350. étranges → vagues
  351. prits → prit
  352. un → une
  353. de → des
  354. guérie → guéri
  355. parait → paraît
  356. comment → Comment
  357. passé → pensé
  358. fit → fissent
  359. maitre → maître
  360. lcs → les
  361. éclatant → éclatante
  362. tans → tant
  363. quelque argent → quelques louis
  364. drole → drôle
  365. , → .
  366. atiendit → attendit
  367. écrasant → superbe
  368. M. → monsieur
  369. brulerait → brûlerait
  370. C → c
  371. hures → heures
  372. Tu → Je
  373. Sauvaine → Sauvaire
  374. premicr → premier
  375. il → Il
  376. as l’air → parais
  377. lui… Ah → l’abbé… Oh
  378. Avancez-vous → À votre rôle
  379. tette → cette
  380. est → était
  381. . → :
  382. ? → !
  383. tout de suite → sur le champ
  384. généreuu → généreux
  385. , → .
  386. Chastagnier → Chastanier
  387. , → .
  388. ensuite → en suite
  389. eveiller → éveiller
  390. frappêrent → frappèrent
  391. , → .
  392. pouvant → pouvait
  393. ! → :
  394. ; → ,
  395. . → ,
  396. sur → sous
  397. de → du
  398. pas → point
  399. main → mains
  400. étranges → brusques et originales
  401. venir → tomber
  402. admirablemement → admirablement
  403. tachant → tâchant
  404. pouvait écouter → écoutait
  405. vrai → la vérité
  406. ronde → roide
  407. , → .
  408. cet enfant → ce pauvre petit
  409. son enfant → le nouveau-né
  410. ratsons → raisons
  411. Clanche → Blanche
  412. tomêé → tombé
  413. mots → mois
  414. dé → de
  415. attiré → atterré
  416. axait → avait
  417. ? de l’autre → ; d’un autre côté
  418. suprenait → surprenait
  419. Cayols → Cayol
  420. prendre → s’emparer de
  421. irreparable → irréparable
  422. connaît → connait
  423. jours → semaines
  424. devait → devrait
  425. événements → évènements
  426. angoises → angoisses
  427. faillit → failli
  428. étant → était
  429. -le- → le
  430. près → auprès
  431. fixèrent → fixerent
  432. son enfant → le nouveau-né
  433. : → .
  434. Cet enfant → Votre fils
  435. Ne faites pas l’enfant. Il → Eh! il
  436. prendre l’enfant → s’emparer du pauvre petit
  437. -femme, → femme
  438. toilettte → toilette
  439. debarrasserait → débarrasserait
  440. porta → posta
  441. s’approcha, puis il revint → accourut
  442. le → la
  443. espérence → espérance
  444. contemplant → comtemplant
  445. réunit → remit
  446. tous → tout
  447. .¶ – → :¶
  448. , → .
  449. Frissonna → frissonna
  450. telle → t-elle
  451. puissance → puissanee
  452. ? → .
  453. . → :
  454. , demi nue, → demi-nue
  455. NEUVEU → NEVEU
  456. sur → à
  457. horribles → douloureux
  458. réprésailles → représailles
  459. : → .
  460. lacher → lâcher
  461. perte → porte
  462. contre → comme
  463. place → plage
  464. lâchaté → lâcheté
  465. Ghastanier → Chastanier
  466. des → de
  467. les cœurs → le cœur
  468. la → sa
  469. oû → où
  470. dés → dès
  471. avait → eût
  472. , → .
  473. it → il
  474. .., → …
  475. , → !
  476. Cayols → Cayol
  477. menaçait → menaçaient
  478. put dresser → dressa
  479. , → ;
  480. soulevér → soulever
  481. compromettre → comprometre
  482. tous → tout
  483. pièges → piéges
  484. Philipe → Philippe
  485. Philipde → Philippe
  486. connaitre → connaître
  487. récolteraient → récoltaient
  488. par fois → parfois
  489. Mathieu → Mathéus
  490. semble → sembla
  491. visité → visite
  492. Cazalts → Cazalis
  493. doulour → douleur
  494. , → .
  495. . → ?
  496. , → ;
  497. et → est
  498. laîssez → laissez
  499. cn → en
  500. dil → dit
  501. arretèrent → arrêtèrent
  502. damné → damnée
  503. echapperas → échapperas
  504. d’avantage → davantage
  505. pour → afin de
  506. étatt → était
  507. cœar → cœur
  508. là → ci
  509. flls → fils
  510. flls → fils
  511. amenait → amenaient
  512. redevint → redevînt
  513. qd → qu
  514. ll → il
  515. eette → cette
  516. fllle → fille
  517. franes → francs
  518. aisémedt → aisément
  519. le sauver des → lui faire oublier les
  520. , et → ;
  521. et il → . Il
  522. emotions → émotions
  523. Republique → République
  524. çent sous amasssées → cent sous amassées
  525. La → la
  526. d’accepter les → de se soumettre aux
  527. devent → devant
  528. que → qui
  529. Pouquoi → Pourquoi
  530. silenee → silence
  531. est → était
  532. -le- → le
  533. Gazalis → Cazalis
  534. République → république
  535. la → le
  536. citoyen → citoyens
  537. mèpris → mépris
  538. séchement → sèchement
  539. République → république
  540. belle → bellle
  541. fiatter → flatter
  542. saltimbanqve → saltimbanque
  543. de ses → des
  544. escorte → sorte
  545. scèlérat → scélérat
  546. dc → de
  547. , → .
  548. République → république
  549. votre → son
  550. fait parti → été membres
  551. éléverons → élèverons
  552. , → ;
  553. … → .
  554. ! → .
  555. tenoos → tenons
  556. emmènerai → amènerai
  557. , → ;
  558. republicain → des leurs
  559. pour → psur
  560. accolyte → acolyte
  561. recommencerens → recommencerons
  562. : → ,
  563. pue → que
  564. Pendanl → Pendant
  565. époque → date
  566. cathéchisaient → catéchisaient
  567. traiia → traita
  568. . → -
  569. quels → quelles
  570. ou → où
  571. do → de
  572. inquiétudos → inquiétudes
  573. prevoyait → prévoyait
  574. molles → mollets
  575. habilté → habillé
  576. énormement → énormément
  577. Hein → Heim
  578. Aous → vous
  579. conflé → confié
  580. avaii → avait
  581. reprît → reprit
  582. satisfaisante → satisfaite
  583. : → ,
  584. cbntradictoires → contradictoires
  585. ; → ,
  586. â → à
  587. capitaire → capitaine
  588. serralt → serrait
  589. a → à
  590. îl → il
  591. cette colonne de Parisiens → ces parisiens
  592. fusil → fusils
  593. que nécessitait → nécessités par
  594. entrenant → entretenant
  595. crut èevoir → crut devoir
  596. pléins → pleins
  597. se lerminer → finir
  598. coups → coup
  599. Bépublique → République
  600. en → on
  601. la → le
  602. avait éte → avaient été
  603. le → lui
  604. troupes → troupe
  605. éléveraient-ils → élèveraient-on
  606. portc → porte
  607. tentatives → tentations
  608. arrivêrent → arrivèrent
  609. deuait être → devait être-
  610. ils → il
  611. enire → entre
  612. courrait → courait
  613. dé → de
  614. pût → put
  615. la paix → le pain
  616. iumulte → tumulte
  617. ; → ,
  618. baïonnette → baïonnettes
  619. sourdes → lointaines
  620. révotution → révolution
  621. .., → …
  622. , → .
  623. certaines… Raprelle → certaine… Rappelle
  624. pae → pas
  625. ; → :
  626. . → :
  627. ! → .
  628. charettes → charrettes
  629. charrette → charrettes
  630. inquiètude → inquiétude
  631. avertissement → avertissements
  632. … → .
  633. terrible → ardente
  634. leftre → lettre
  635. malfaiteurs → malentendus
  636. berricade → barricade
  637. excitaiont → excitaient
  638. ei → et
  639. trrnquillité → tranquillité
  640. cette → cet
  641. dc → de
  642. oours → cours
  643. et dcs → , et des
  644. cortège → cortége
  645. débaucher → déboucher
  646. cortège → cortége
  647. serrient → seraient
  648. cortège → cortége
  649. I → l
  650. di’lluminés → d’illuminés
  651. la cortège → le cortége
  652. Aubagne → Aubage
  653. cortège → cortége
  654. passage → passé
  655. cortège → cortége
  656. Cours → cours
  657. Cours → cours
  658. comprcnait → comprenait
  659. musulée → muselée
  660. Cours → cours
  661. frissonnants → frisonnants
  662. menaeer → menacer
  663. , → ;
  664. et → e
  665. cortège → cortége
  666. dans la maison, → entrèrent dans le café
  667. sortir → le sauver
  668. Cours → cours
  669. sentirent → sautèrent
  670. , → !
  671. ce → le
  672. deux → des
  673. emportés → entraînés
  674. sourdemeFt → sourdement
  675. st → si
  676. de → d’aller
  677. de son → du
  678. ’ → -
  679. étatt → était
  680. avait intérêt → désirait
  681. plaee → place
  682. , → !
  683. dixaine → dizaine
  684. ’ → -
  685. le → la
  686. décharger → échanger
  687. Chaeun → Chacun
  688. Une → Un
  689. toutes ces → ces têtes
  690. Les → Cependant, les
  691. voiture → victoire
  692. , → ;
  693. et par suivre → d’où il suivit
  694. il → Il
  695. fl → Il
  696. ’ → -
  697. repartissaient → répartissaient
  698. pluprrt → plupart
  699. ’ → -
  700. réveillé → réveillée
  701. ; → :
  702. iinstant → instant
  703. , → .
  704. Belzunce → Belsunce
  705. avait → avaient
  706. mouraient → mourraient
  707. était → étaient
  708. des → de
  709. dixaine → dizaine
  710. here → heure
  711. Grande → Grand-
  712. Grande → Grand
  713. Ia porte, → la porte
  714. Grande → Grand
  715. et → , il
  716. répugance → répugnance
  717. instant → instinct
  718. et → ,
  719. et → ,
  720. de la maison → d’une des maisons
  721. ; → :
  722. façont → façon
  723. rouge → rouges
  724. poche → poches
  725. ds → de
  726. Grande → Grand
  727. fraticide → fratricide
  728. à → a
  729. Grande → Grand
  730. Grande → Grand
  731. porter → poster
  732. cortège → cortége
  733. enthousiasme → enthousiasmé
  734. Compagnie → compagnie
  735. Grande → Grand
  736. Belzunce → Belsunce
  737. Grande → Grand
  738. lc → le
  739. Derriere → Derrière
  740. marseillais → Marseillais
  741. préciptant → précipitant
  742. Philipe → Philippe
  743. n → en s
  744. Grande → Grand
  745. ici → çà
  746. pitié → piété
  747. Diable! → diable,
  748. autre fois → autrefois,
  749. Chambre → chambre
  750. connut → reconnut
  751. monsieur → Monsieur
  752. Permettez → Promettez
  753. , → .
  754. emplozé → employé
  755. rembourser → remboursé
  756. , → ;
  757. par → chaque
  758. cent → cents
  759. ’ → -
  760. et → , et,
  761. . → ,
  762. ’ → -
  763. point → points
  764. ; → ,
  765. cécida → décida
  766. dane → dans
  767. poursuIvirent → poursuivirent
  768. quelpues → quelques
  769. fouillant → fouillèrent
  770. ; → :
  771. Rue → rue
  772. étaient → était
  773. vainqueur → vainqueurs
  774. ’ → -
  775. et → ,
  776. ’ → -
  777. : → ;
  778. barricades → baricades
  779. siège → siége
  780. a → à
  781. la femme de son frère → Fine
  782. quelques → quelque
  783. ee → de
  784. , lorshu → lorsqu
  785. compléte → complète
  786. étaient → était
  787. de ces → des
  788. desquelles → desquels
  789. porta → posta
  790. évènements → événements
  791. , → .
  792. , → !
  793. … → .
  794. garde → gardes
  795. là → la
  796. battai → battait
  797. ils → il
  798. ef → et
  799. terrible → terribles
  800. moments → moment
  801. ayant → avait
  802. sanglot3 → sanglots
  803. Grande → Grand
  804. Ils → Il
  805. Philipppe → Philippe
  806. qui cherchant → , qui cherchait
  807. On → on
  808. Ies → les
  809. horrible → douloureuse
  810. grandes → grande
  811. se → le
  812. surprendre → pendre
  813. pallier → pailler
  814. au tour → autour
  815. de se passer → d’avoir lieu
  816. rassassier → rassasier
  817. crus → cru
  818. haches → hache
  819. Ils attendirent avec une impatience fébrile.¶ Lorsqu’ → ¶ Quand
  820. veyez → voyez
  821. orde → ordre
  822. G → C
  823. .¶ Ft → !¶ Et
  824. colére → colère
  825. fouillée → fouillées
  826. œufs → Œufs
  827. Romc → Rome
  828. doint → point
  829. envoyez → envoyé
  830. acceptê → accepté
  831. avaiî → avait
  832. , de → trouvée sur
  833. Philipe → Philippe.
  834. qu- → que
  835. qu’elle → quelle
  836. écrase → écraser
  837. pâle → pâles
  838. trainée → traînée
  839. leur → un
  840. pourraient → pouvaient
  841. , → ;
  842. ses → ces
  843. entiêre → entière
  844. trouvec → trouver
  845. impiacable → implacable
  846. u → qu
  847. contenier → contenter
  848. Philiqpe → Philippe
  849. ! → .
  850. ; → :
  851. fremissants → frémissants
  852. il → ils
  853. éourant → courant
  854. , → .
  855. , → .
  856. vistié → visité
  857. viendriez → voudriez
  858. Nest → N’est
  859. l → !
  860. Ces → Les
  861. virent → aperçurent
  862. Il → il
  863. pâles → pâle
  864. Il était mort → Et il mourut
  865. séches → sèches
  866. heuure → heure
  867. fantomes → fantômes
  868. Veilà → Voilà
Table des matières
Les Mystères de Marseille

2 mars 1867 (1)


1aPremière partie

I

COMME QUOI BLANCHE DE CAZALIS S’ENFUIT AVEC PHILIPPE CAYOL

Vers la fin du mois de mai 184*, un homme, d’une trentaine d’années, marchait rapidement dans un sentier du quartier St-Joseph, près des Aygalades. Il avait confié son cheval au méger d’une campagne voisine, et il se dirigeait vers une grande maison carrée, solidement bâtie, sorte de château campagnard comme on en trouve beaucoup sur les coteaux de la Provence.
Il fit un détour pour éviter le château et alla s’asseoir au fond d’un bois de
pin qui s’étendait derrière l’habitation. Là, écartant les branches, inquiet et fièvreux, il interrogea les sentiers du regard, semblant attendre quelqu’un avec impatience. Par moments, il se levait, faisait quelques pas, puis s’asseyait de nouveau en frémissant.
1bCet homme, haut de taille et de tournure étrange, portait de larges favoris noirs. Son visage allongé, creusé de traits énergiques, avait une sorte de beauté violente et emportée. Et, brusquement, ses yeux s’adoucirent, ses lèvres fortes et épaisses eurent un sourire tendre. Une jeune fille venait de sortir du château, et, se courbant comme pour se cacher, elle accourait vers le bois de
pin.
Hâletante, toute rose, elle arriva sous les arbres. Elle avait à peine seize ans. Au milieu des rubans bleus de son chapeau de paille, son jeune visage souriait, d’un air joyeux et effarouché. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules; ses petites mains, appuyées contre sa poitrine, tâchaient de calmer les bonds de son cœur.
– Comme vous vous faites attendre, Blanche, dit le jeune homme. Je n’espérais plus vous voir.
Et il la fit asseoir à son côté, sur la mousse.
– Pardonnez-moi, Philippe, répondit la jeune fille. Mon oncle est allé à Aix pour acheter une propriété; mais je ne pouvais me débarrasser de ma gouvernante.
Elle s’abandonna à l’étreinte de celui qu’elle aimait, et les deux amoureux eurent une de ces longues causeries, si niaises et si douces. Blanche était une grande enfant qui jouait avec son amant comme elle aurait joué avec une poupée; Philippe, ardent et muet, serrait et regardait la jeune fille avec tous les emportements de l’ambition et de la passion.
Et, comme ils étaient
-là, oubliant le monde, ils aperçurent, en levant la tête, des paysans qui suivaient le sentier voisin et qui les re1cgardaient en riant. Blanche effrayée s’éloigna de son amant.
– Je suis perdue, dit-elle toute pâle. Ces hommes vont avertir mon oncle. Ah! par pitié, sauvez-moi, Philippe.
À ce cri, le jeune homme se leva d’un mouvement brusque.
– Si vous voulez que je vous sauve, répondit-il avec feu, il faut que vous me suiviez. Venez, fuyons ensemble. Demain, votre oncle consentira à notre mariage… Nous contenterons éternellement nos tendresses.
– Fuir, fuir… répétait l’enfant. Ah! je ne m’en sens pas le courage. Je suis trop faible, trop craintive…
– Je te soutiendrai, Blanche… Nous vivrons une vie d’amour.
Blanche, sans entendre, sans répondre, laissa aller sa tête sur l’épaule de Philippe.
– Oh! j’ai peur, j’ai peur du couvent, reprit-elle à voix basse… Tu m’épouseras, tu m’aimeras toujours?
– Je t’aime… Vois, je suis à genoux.
Alors, fermant les yeux, s’abandonnant au gouffre, Blanche descendit le coteau en courant, au bras de Philippe. Comme elle s’éloignait, elle regarda une dernière fois la maison qu’elle quittait, et une émotion poignante lui mit de grosses larmes dans les yeux.
Une minute d’égarement et d’épouvante avait suffi pour la jeter dans les bras de son amant, brisée et confiante. Elle aimait Philippe de toutes les premières ardeurs de son jeune sang et de toutes les folies de son inexpérience. Elle s’échappait comme une pension1dnaire; elle s’en allait volontairement, sans réfléchir aux terribles conséquences de sa fuite. Et Philippe l’emmenait, ivre de sa victoire, frémissant de la sentir marcher et hâleter à son coté.
Le jeune homme voulait courir à Marseille pour se procurer un fiacre. Mais il craignit de laisser Blanche seule sur la grande route, et il préféra aller à pied avec elle jusqu’à la campagne de sa mère. Ils se trouvaient à une grande lieue de cette campagne, située au quartier de Saint-Just.
Philippe dut abandonner son cheval, et les deux amants se mirent bravement en marche. Ils traversèrent des prairies, des terres labourées, des bois de pins, coupant à travers champs, marchant à grands pas. Il était environ quatre heures. Le soleil, d’un blond ardent, jetait devant eux de larges nappes de lumière. Et ils couraient dans l’air tiède, sous les ardeurs du ciel bleu, poussés en avant par la folie qui les mordait au cœur. Lorsqu’ils passaient, les paysans levaient la tête et les regardaient fuir avec étonnement.
Ils ne mirent pas une heure pour arriver à la campagne de la mère de Philippe. Blanche, exténuée, s’assit sur un banc de pierre qui se trouvait à la porte, tandis que le jeune homme était allé écarter les importuns. Puis il revint et fit monter la jeune fille dans sa chambre. Il avait prié Ayasse, un jardinier que sa mère occupait ce jour-là, d’aller chercher un fiacre à Marseille.
Les deux amants étaient dans la fièvre de leur fuite. En attendant le fiacre, ils restèrent muets et anxieux. Philippe avait fait asseoir 1eBlanche sur une petite chaise; à genoux devant elle, il la regardait longuement, il la rassurait en baisant avec douceur la main qu’elle lui abandonnait.
– Tu ne peux garder cette robe légère, lui dit-il enfin… Veux-tu t’habiller en homme
.
Blanche sourit. Elle éprouvait une joie d’enfant à la pensée de se déguiser.
– Mon frère est de petite taille, continua Philippe. Tu vas mettre ses vêtements.
Ce fut une fête. La jeune fille passa le pantalon en riant. Elle était d’une gaucherie charmante, et Philippe baisait avidement la rougeur de ses joues. Quand elle fut habillée, elle avait l’air d’un petit homme, d’un gamin de douze ans. Elle eut toutes les peines du monde à faire tenir le flot de ses cheveux dans le chapeau. Et les mains de son amant tremblaient en ramenant les boucles rebelles.
Ayasse revint enfin avec le fiacre. Il consentit à recevoir les deux fugitifs dans son domicile situé à Saint-Barnabé. Philippe prit tout l’argent qu’il possédait, et tous trois ils quittèrent la campagne et montèrent en voiture.
Ils firent arrêter le fiacre au pont du Jarret, et gagnèrent à pied la demeure d’Ayasse. Philippe avait résolu de passer la nuit dans cette retraite.
Le crépuscule était venu. Des ombres transparentes tombaient du ciel pâle, et d’âcres odeurs montaient de la terre, chaude encore des derniers rayons. Alors une vague crainte s’empara de Blanche. Lorsque, à la nuit
tombante, dans les voluptés du soir, elle se trouva seule, entre les bras de son amant, toutes ses 1fpudeurs effrayées de jeune fille s’éveillèrent, et elle frissonna, prise d’un malaise inconnu. Elle s’abandonnait, elle était heureuse et épouvantée de se trouver livrée toute entière à la passion fougueuse de Philippe. Elle défaillait, elle voulait gagner du temps.
– Écoute, dit-elle, je vais écrire à l’abbé Chastanier, mon confesseur… Il ira voir mon oncle, il obtiendra de lui mon pardon, il le décidera peut-être à nous marier ensemble… Il me semble que je tremblerais moins si j’étais ta femme.
Philippe sourit de la naïveté tendre de cette dernière phrase.
– Écris à l’abbé Chastanier, répondit-il. Moi, je vais faire connaitre notre retraite à mon frère. Il viendra demain et portera ta lettre.
Puis, la nuit se fit, tiède et voluptueuse. Et devant Dieu, Blanche devint l’épouse de Philippe. Elle s’était livrée d’elle-même, elle n’avait pas eu un cri de révolte, elle péchait par ignorance, comme Philippe péchait par ambition et par passion. Ah! la douce et terrible nuit! elle devait frapper les deux amants de misère et leur donner toute une existence de souffrance et de regrets.
Ce fut ainsi que Blanche de Cazalis s’enfuit avec Philippe Cayol, par une claire soirée de mai.


5 mars 1867 (2)


2aII

OÙ L’ON FAIT CONNAISSANCE DU HÉROS, MARIUS CAYOL

Marius Cayol, le frère de l’amant de Blanche, avait environ vingt-cinq ans. Il était petit, maigre, d’allure chétive. Son visage jaune
, clair, percé d’yeux noirs, longs et minces s’éclairait par moments d’un bon sourire de dévouement et de résignation. Il marchait un peu courbé, avec des hésitations et des timidités d’enfant. Et, lorsque la haine du mal, l’amour du juste le redressaient, il devenait presque beau.
Il avait pris toute la tâche pénible, dans la famille, laissant son frère obéir à ses instincts ambitieux et passionnés. Il se faisait tout petit à côté de lui, il disait d’ordinaire qu’il était laid et qu’il devait rester dans sa laideur; il ajoutait qu’il fallait excuser Philippe 2bd’aimer à étaler sa haute taille et
sa beauté forte de son visage. D’ailleurs, à l’occasion, il se montrait sévère pour ce grand enfant fougueux qui était son aîné et qu’il traitait avec des remontrances et des tendresses de père.
Leur mère, restée veuve, n’avait pas de fortune. Elle vivait difficilement avec les débris d’une dot que son mari avait compromise dans le commerce. Cet argent, placé chez un banquier, lui donnait de petites rentes qui lui suffirent pour élever ses deux fils. Mais, lorsque les enfants furent devenus grands, elle leur montra ses mains vides, elle les mit en face des difficultés de la vie.
Et les deux frères, jetés ainsi dans les luttes de l’existence, poussés par leurs tempéraments différents, prirent deux routes opposées.
Philippe, qui avait des appétits de richesse et de liberté, ne put se plier au travail. Il voulait arriver d’un seul coup à la fortune, il rêva de faire un riche mariage. C’était là, selon lui, un excellent expédient, un moyen rapide d’avoir des rentes et une jolie femme. Alors, il vécut au soleil, il se fit amoureux, il devint même un peu viveur. Il éprouvait des jouissances infinies
, à être bien mis et à promener dans Marseille sa brusquerie élégante, ses vêtements d’une coupe originale, ses regards et ses paroles d’amour. Sa mère et son frère qui le gâtaient, tâchaient de fournir à ses caprices. D’ailleurs, Philippe était de bonne foi: il adorait les femmes, il lui sem2cblait tout naturel d’être aimé et enlevé par une jeune fille noble, riche et belle.
Marius, tandis que son frère étalait sa bonne mine, était entré en qualité de commis chez M. Martelly, un armateur qui demeurait rue de la Darse. Il se trouvait à l’aise dans l’ombre de son bureau; toute son ambition consistait à gagner une modeste aisance, à vivre ignoré et paisible. Puis il éprouvait des voluptés secrètes, lorsqu’il secourait sa mère ou son frère. L’argent qu’il gagnait lui était cher, car il pouvait donner cet argent, faire des heureux, goûter lui-même les bonheurs profonds du dévouement. Il avait pris dans la vie la route droite, le sentier pénible qui monte à la paix, à la joie, à la dignité.
Il
descendait pour se rendre à son bureau, lorsqu’on lui remit la lettre dans laquelle son frère lui annonçait sa fuite avec mademoiselle de Cazalis. Il fut pris d’un étonnement douloureux; il mesura d’un coup d’œil l’abîme au fond duquel venaient de se jeter les deux amants. Il se rendit en toute bâte à Saint-Barnabé.
La maison du jardinier Ayasse avait, devant la porte, une treille qui formait un petit berceau; deux gros mûriers, taillés en parasol, étendaient leurs branches noueuses et jetaient leur ombre sur le seuil. Marius trouva Philippe sous la treille, regardant avec inquiétude et amour Blanche de Cazalis assise à côté de lui; la jeune fille, déjà lasse, était plongée dans les accablements des premiers soucis et des premières voluptés.
2dL’entrevue fut pénible, pleine d’angoisse et de honte
, Philippe s’était levé.
– Tu me blâmes? demanda-t-il en tendant la main à son frère.
– Oui, je te blâme, répondit Marius avec force. Tu as fait là une méchante action. L’orgueil t’a emporté, la passion t’a perdu. Tu n’as pas réfléchi aux malheurs que tu vas attirer sur les tiens et sur toi.
Philippe eut un mouvement de révolte.
– Tu as peur, dit-il amèrement. Moi, je n’ai pas calculé
: j’aimais Blanche, Blanche m’aimait. Je lui ai dit: «Veux-tu venir avec moi?» Et elle est venue. Voilà notre histoire. Nous ne sommes coupables ni l’un ni l’autre.
– Pourquoi mens-tu? reprit Marius avec une sévérité plus haute. Tu n’es pas un enfant. Tu sais bien que ton devoir était de défendre cette jeune fille contre elle-même; tu devais l’arrêter au bord du gouffre, l’empêcher de te suivre. Ah! ne me parle pas de passion. Moi je ne connais que la passion de la justice et de l’honneur.
Philippe souriait dédaigneusement. Il attira Blanche sur sa poitrine.
– Mon pauvre Marius, dit-il, tu es un brave garçon, mais tu n’as jamais aimé, tu ignores la fièvre d’amour… Voici ma défense.
Et il se laissa embrasser par Blanche qui se tenait à lui avec des frémissements. La malheureuse enfant sentait bien qu’elle n’avait plus d’espoir qu’en cet homme. Elle s’é2etait livrée,
elle lui appartenait, elle le suivait comme son souverain maître. Et, maintenant, elle l’aimait presque en esclave, elle rampait vers lui, amoureuse et craintive.
Marius, désespéré, comprit qu’il ne gagnerait rien en parlant sagesse aux deux amants. Il se promit d’agir par lui-même, il voulut connaître tous les faits de la désolante aventure. Philippe répondit
doucement à ses questions.
– Il y a près de huit mois que je connais Blanche, dit-il. Je l’ai vue la première fois dans une fête publique. Elle souriait à la foule, et il me sembla que son sourire s’adressait à moi. Depuis ce jour, je l’ai aimée, j’ai cherché toutes les occasions de me rapprocher d’elle, de lui parler.
– Ne lui as-tu pas écrit? demanda Marius.
– Si, plusieurs fois.
– Où sont tes lettres?
– Elle les a brûlées… Chaque fois, j’achetais un bouquet à Fine, la bouquetière du cours Saint-Louis, et je glissais ma lettre au milieu des fleurs. La laitière Marguerite portait les bouquets à Blanche.
– Et tes lettres restaient sans réponse?
– Dans les commencements, Blanche a refusé les fleurs. Puis elle les a acceptées; puis elle a fini par me répondre. J’étais fou d’amour. Je rêvais d’épouser Blanche, de l’aimer à jamais.
Marius haussa les épaules. Il entraîna Philippe à quelques pas, et là continua l’entre2ftien avec plus de dureté dans la voix.
– Tu es un imbécile ou un menteur, dit-il tranquillement; tu sais que M. de Cazalis, député, millionnaire, maître tout-puissant dans Marseille, n’aurait jamais donné sa nièce à Philippe Cayol, pauvre, sans titre, et républicain pour comble de vulgarité. Avoue que tu as compté sur le scandale de votre fuite pour forcer la main à l’oncle de Blanche.
– Et quand cela serait! répondit Philippe avec fougue. Blanche m’aime, je n’ai pas violenté sa volonté. Elle m’a librement choisi pour mari.
– Oui, oui, je sais cela. Tu le répètes trop souvent pour que je ne sache pas ce que je dois en croire. Mais tu n’as pas songé à la colère de M. de Cazalis;
cettte colère va retomber terriblement sur toi et ta famille. Je connais l’homme; ce soir, il aura promené son orgueil outragé dans tout Marseille. Le mieux serait de reconduire la jeune fille à Saint-Joseph.
– Non, je ne le veux pas, je ne le peux pas… Blanche n’oserait jamais rentrer chez elle… Elle était à la campagne depuis une semaine à peine; je la voyais jusqu’à deux fois par jour dans un petit bois de pins; nous jouissions en paix de la liberté des champs. Son oncle ne savait rien, et le coup a dû être rude pour lui… Nous ne pouvons nous présenter en ce moment…
– Eh bien! écoute, donne-moi la lettre pour l’abbé Chastanier. Je verrai ce prêtre; 2gs’il le faut, j’irai avec lui chez M. de Cazalis. Nous devons étouffer le scandale. J’ai une tâche à accomplir, la tâche de racheter ta faute… Jure-moi que tu ne quitteras pas cette maison, que tu attendras ici mes ordres, mes prières.
– Je te promets d’attendre, si aucun danger ne me menace.
Marius avait pris la main de Philippe et la regardait en face, loyalement.
– Aime bien cette enfant, lui dit-il, d’une voix profonde, en lui montrant Blanche; tu ne répareras jamais l’injure que tu lui as faite.
Il allait s’éloigner, lorsque mademoiselle de Cazalis s’avança. Elle joignait les mains, suppliante, étouffant ses larmes.
– Monsieur, balbutia-t-elle, si vous voyez mon oncle, dites-lui bien que je l’aime… Je ne m’explique pas ce qui est arrivé… Je voudrais rester la femme de Philippe et retourner chez nous avec lui.
Marius s’inclina doucement.
– Espérez, dit-il.
Et il s’en alla, ému et troublé, sachant qu’il mentait et que l’espérance était folle.


7 mars 1867 (3)


3aIII

IL Y A DES VALETS DANS L’ÉGLISE

Marius, en arrivant à Marseille, courut à l’église Saint-Victor, à laquelle était attaché l’abbé Chastanier. Saint-Victor est une des plus vieilles églises de Marseille; ses murailles noires, hautes et crenelées, la font ressembler à un château-fort; on la dirait bâtie largement à coups de cognée par le peuple rude du port, qui a pour elle une vénération toute particulière.
Le jeune homme trouva l’abbé Chastanier dans la sacristie. Ce prêtre était un grand vieillard, à la figure longue et décharnée, d’une pâleur de cire; ses yeux, tristes et humbles, avaient la fixité vague de la souffrance et de la misère. Il revenait d’un enterrement et ôtait son surplis avec lenteur.
Son histoire était courte et douloureuse. Fils de paysans, d’une douceur et d’une naïveté d’enfant, il était entré dans les ordres, poussé par les désirs pieux de sa mère. Pour lui, en se faisant prêtre, il avait voulu faire un acte d’humilité, de dévouement absolu. Il croyait, en simple d’esprit, qu’un ministre 3bde Dieu doit se renfermer dans l’infini de l’amour divin, renoncer aux ambitions et aux intrigues de ce monde, vivre au fond du sanctuaire, pardonnant les péchés d’une main et faisant l’aumône de l’autre.
Ah! le pauvre abbé
; et comme on lui montra que les simples d’esprit ne sont bons qu’à souffrir et à rester dans l’ombre! Il apprit vite que l’ambition est une vertu sacerdotale, et que les jeunes prêtres aiment souvent Dieu pour les faveurs mondaines que distribue son Église. Il vit tous ses camarades du séminaire jouer des griffes et des dents et arracher çà et là des lambeaux de soie et de dentelle. Il assista à ces luttes intimes, à ces intrigues secrètes qui font d’un diocèse un petit royaume turbulent. Et, comme il demeurait humblement à genoux, comme il ne cherchait pas à plaire aux dames, comme il ne demandait rien et paraissait d’une piété stupide, on lui jeta une cure misérable, ainsi qu’on jette un os à un chien.
Il resta ainsi plus de quarante ans dans un petit village situé entre Aubagne et Cassis. Son église était une sorte de grange, blanchie à la chaux, d’une nudité glaciale; l’hiver, lorsque le vent brisait une des vitres des fenêtres, le bon Dieu avait froid pendant plusieurs semaines, car le pauvre curé ne possédait pas toujours les quelques sous nécessaires pour faire remettre le carreau. D’ailleurs, il ne se plaignit jamais, il vécut en paix dans la misère et la solitude; il éprouva même des joies profondes à souffrir, à se sentir le frère des mendiants de sa paroisse.
Il avait soixante ans, lorsqu’une de ses sœurs, qui était ouvrière à Marseille, devint infirme. Elle lui écrivit, elle le supplia de venir auprès d’elle. Le vieux prêtre se dévoua jusqu’à demander à son évêque un petit coin 3cdans une église de la ville. On lui fit attendre ce petit coin pendant plusieurs mois et l’on finit par l’appeler à Saint-Victor. Il devait y faire, pour ainsi dire, tous les gros ouvrages, toutes les besognes de peu d’éclat et de peu de profit. Il priait sur les bières des pauvres et les conduisait au cimetière; il servait même de sacristain à l’occasion.
Ce fut alors qu’il commença à souffrir réellement. Tant qu’il était resté dans son désert, il avait pu être simple, pauvre et vieux à son aise. Maintenant, il sentait qu’on lui faisait un crime de sa pauvreté et de sa vieillesse, de sa douceur et de sa naïveté. Et il eut le cœur déchiré, lorsqu’il comprit qu’il pouvait y avoir des valets dans l’Église. Il voyait bien qu’on le regardait avec moquerie et pitié. Il courbait la tête davantage, il se faisait plus humble, il pleurait de sentir sa foi ébranlée par les actes et les paroles des prêtres mondains qui l’entouraient.
Heureusement, le soir, il avait de bonnes heures. Il soignait sa sœur, il se consolait à sa manière en se dévouant. Il entourait cette pauvre infirme de mille petites satisfactions. Il venait se réfugier auprès d’elle, et s’anéantissait dans cette dernière tendresse. Puis, une autre joie lui était venue: M. de Cazalis, qui se méfiait des jeunes abbés, l’avait choisi pour être le directeur de sa nièce. Le vieux prêtre ne tentait d’ordinaire aucune pénitente et ne confessait presque jamais; il fut ému aux larmes de la proposition du député, et il interrogea, il aima Blanche comme son enfant.
Marius lui remit la lettre de la jeune fille et étudia sur son visage les émotions que cette lettre allait exciter en lui. Il y vit se peindre une douleur poignante. D’ailleurs, le prêtre ne parut pas éprouver cette stupeur que cause 3dune nouvelle accablante et inattendue, et Marius pensa que Blanche, en se confessant à lui, avait avoué les relations qui s’établissaient entre elle et Philippe.
– Vous avez bien fait de compter sur moi, Monsieur, dit l’abbé Chastanier à Marius. Mais je suis bien faible et bien mal habile… J’aurais dû montrer plus d’énergie.
La tête et les mains du pauvre homme avaient ce tremblement doux et triste des vieillards.
– Je suis à votre disposition, continua-t-il… Comment puis-je venir en aide à la malheureuse enfant?
– Monsieur, répondit Marius, je suis le frère du jeune fou qui s’est enfui avec mademoiselle de Cazalis, et j’ai juré de réparer la faute, d’étouffer le scandale. Veuillez vous joindre à moi…
. L’honneur de la jeune fille est perdu, si son oncle a déjà déféré l’affaire à la justice. Allez le trouver, tâchez de calmer sa colère, dites-lui que sa nièce va lui être rendue.
– Pourquoi n’avez-vous pas amené l’enfant avec vous? Je connais la violence de M. de Cazalis; il voudra des certitudes.
– C’est justement cette violence qui a effrayé mon frère… D’ailleurs, nous ne pouvons raisonner maintenant. Les faits accomplis nous accablent. Croyez que je suis indigné comme vous, que je comprends toute la mauvaise action de mon frère… Mais, par grâce, hâtons-nous. Nous parlerons ensuite de justice et d’honneur.
– C’est bien, dit simplement l’abbé. Je vais avec vous.
Ils suivirent le boulevard de la Corderie et arrivèrent au Cours Bonaparte, où se trouvait la maison de ville du député. M. de Cazalis, le lendemain de l’enlèvement, était rentré à 3eMarseille, dès le matin, en proie à une colère et à un désespoir terribles.
L’abbé Chastanier arrêta Marius à la porte de la maison.
– Ne montez pas, lui dit-il. Votre visite serait peut-être regardée comme une insulte. Laissez-moi faire et attendez-moi.
Marius, pendant une grande heure, se promena avec fièvre sur le trottoir. Il eut voulu monter, expliquer lui-même les faits, demander pardon au nom de Philippe. Tandis que le malheur de sa famille s’agitait dans cette maison, il devait rester là, oisif et impatient, dans toutes les angoisses de l’attente.
Enfin l’abbé Chastanier descendit. Il avait pleuré; ses yeux étaient rouges, ses lèvres tremblantes.
– M. de Cazalis ne veut rien entendre, dit-il d’une voix troublée. Je l’ai trouvé dans une irritation aveugle. Il est déjà allé chez le procureur du roi.
Ce que le pauvre prêtre ne disait pas, c’est que M. de Cazalis l’avait reçu avec les reproches les plus durs, calmant sa colère sur lui, l’accusant, dans son emportement, d’avoir donné de mauvais conseils à sa nièce. L’abbé avait courbé le dos; il s’était presque mis à genoux, ne se défendant point, demandant pitié pour autrui.
– Dites-moi tout, s’écria Marius désespéré.
– Il paraît, répondit le prêtre, que le paysan chez lequel votre frère avait laissé son cheval, a guidé M. de Cazalis dans ses recherches. Dès ce matin, une plainte a été déposée, et des perquisitions ont été faites à votre domicile, rue Sainte, et à la campagne de votre mère, au quartier de Saint-Just.
– Mon Dieu, mon Dieu, soupira Marius.
– M. de Cazalis jure qu’il écrasera votre 3ffamille. J’ai vainement tâché de le ramener à des sentiments plus doux. Il parle de faire arrêter votre mère…
– Ma mère!… Et pourquoi?
– Il prétend qu’elle est complice, qu’elle a aidé votre frère à enlever mademoiselle Blanche.
– Mais que faire, comment prouver la fausseté de tout cela!… Ah! malheureux Philippe! Notre mère en mourra.
Et Marius se mit à sanglotter dans ses mains jointes. L’abbé Chastanier regardait ce désespoir avec une
piité attendrie; il comprenait la tendresse et la droiture de ce pauvre garçon qui pleurait ainsi en pleine rue.
– Voyons, dit-il, du courage, mon enfant.
– Vous avez raison, mon père, s’écria Marius, c’est du courage que je dois avoir. J’ai été lâche, ce matin. J’aurais dû arracher la jeune fille
du bras de Philippe et la ramener à son oncle. Une voix me disait d’accomplir cet acte de justice, et je suis puni pour ne pas avoir écouté cette voix… Ils m’ont parlé d’amour, de passion, de mariage. Je me suis laissé attendrir…
Ils gardèrent un moment le silence.
– Écoutez, dit brusquement Marius, venez avec moi. À nous deux, nous aurons la force de les séparer.
– Je veux bien, répondit l’abbé Chastanier.
Et, sans même songer à prendre une voiture, ils suivirent la rue de Breteuil, le quai du Canal, le quai Napoléon, et remontèrent la Cannebière. Ils marchaient à grands pas, sans parler.
Comme ils arrivaient au Cours Saint-Louis, une voix fraîche leur fit tourner la tête. C’était Fine, la bouquetière, qui appelait Marius.


9 mars 1867 (4)

4aJoséphine Cougourdan, que l’on appelait familièrement du diminutif caressant de Fine, était une de ces brunes enfants de Marseille, petites et potelées, dont les traits fins et réguliers ont gardé toute la pureté délicate du type grec. Sa tête ronde s’attachait sur des épaules un peu tombantes; son visage pâle entre les bandeaux de ses cheveux noirs, exprimait une sorte de moquerie dédaigneuse; on lisait une énergie passionnée dans ses grands yeux sombres, que le sourire attendrissait par moments. Elle pouvait avoir vingt-deux à vingt-quatre ans.
À quinze ans, elle était restée orpheline, ayant à sa charge un frère, âgé au plus d’une dizaine d’années. Elle avait bravement continué le métier de sa mère, et, trois jours après l’enterrement, encore tout en larmes, elle était assise dans un kiosque du cours Saint-4bLouis, faisant et vendant des bouquets en poussant de gros soupirs.
La petite bouquetière devint bientôt l’enfant gâtée de Marseille. Elle eut la popularité de la jeunesse et de la grâce. Ses fleurs, disait-on, avaient un parfum plus doux et plus pénétrant. Les galants vinrent à la file; elle leur vendit ses roses, ses violettes, ses œillets, et rien de plus. Et c’est ainsi qu’elle put élever son frère Cadet
, et le faire entrer, à dix-huit ans, chez un maître portefaix.
Les deux jeunes gens demeuraient place aux Œufs, en plein quartier populaire. Cadet était maintenant un grand gaillard qui travaillait sur le port; Fine, grandie, embellie, devenue femme, avait l’allure vive et la câlinerie nonchalante des marseillaises
et régnait, par sa beauté, sur toutes les filles du peuple, ses compagnes.
Elle connaissait les Cayol pour leur avoir vendu des fleurs, et elle leur parlait avec cette familiarité tendre que donnent l’air tiède et le doux idiome de la Provence. Puis, s’il faut tout dire, Philippe, dans les derniers temps, lui avait si souvent acheté des roses, qu’elle avait fini par éprouver de petits frissons en sa présence. Le jeune homme, amoureux d’instinct, riait avec elle, la regardait à la faire rougir, lui faisait en courant un bout de déclaration, le tout pour ne pas perdre l’habitude d’aimer. Et la pauvre enfant, qui jusque-là avait fort maltraité les amants, s’était laissée prendre à ce jeu. La nuit, elle rêvait de Philippe, elle se demandait avec angoisse où pouvaient bien aller toutes ces fleurs qu’elle lui vendait.
Marius, lorsqu’il se fut avancé, la trouva 4crouge et troublée. Elle disparaissait à moitié derrière ses bouquets. Elle était adorable de fraîcheur sous les larges barbes de son petit bonnet de dentelle.
– Monsieur Marius, dit-elle d’une voix hésitante, est-ce bien vrai ce que l’on répète autour de moi depuis ce matin?… Votre frère s’est enfui avec une demoiselle?
– Qui dit cela? demanda Marius vivement.
– Mais tout le monde… C’est un bruit qui court.
Et comme le jeune homme paraissait aussi troublé qu’elle et qu’il restait là sans parler:
– On m’avait bien dit que M. Philippe était un coureur, continua Fine avec une légère amertume. Il avait la parole trop douce pour ne pas mentir.
Elle était près de pleurer, elle étouffait ses larmes. Puis, avec une résignation douloureuse, d’un ton plus doux:
– Je vois bien que vous avez de la peine, ajouta-t-elle… Si vous avez besoin de moi, venez me chercher.
Marius la regarda en face et crut comprendre les angoisses de son cœur.
– Vous êtes une brave fille, s’écria-t-il… Je vous remercie, j’accepterai peut-être vos services.
Il lui serra la main avec force, comme à un camarade, et courut rejoindre l’abbé Chastanier, qui l’attendait sur le bord du trottoir.
– Nous n’avons pas de temps à perdre, lui dit-il. Le bruit de l’aventure se répand dans Marseille… Prenons un fiacre.
4dLa nuit était venue, lorsqu’ils arrivèrent à Saint-Barnabé. Ils ne trouvèrent que la femme du jardinier Ayasse, tricotant dans une salle basse. Cette femme leur apprit tranquillement que le monsieur et la demoiselle avaient eu peur et qu’ils étaient partis à pied du côté d’Aix. Elle ajouta qu’ils avaient emmené son fils pour leur servir de guide dans les collines.
Ainsi, la dernière espérance était morte. Marius, anéanti, revint à Marseille, sans entendre les paroles d’encouragement de l’abbé Chastanier. Il songeait aux fatales conséquences de la folie de Philippe, il se révoltait contre les malheurs qui allaient frapper sa famille.
– Mon enfant, lui dit le prêtre en le quittant, je ne suis qu’un pauvre homme. Disposez de moi. Je vais prier Dieu.

IV

COMMENT M. DE CAZALIS VENGEA LE DÉSHONNEUR DE SA NIÈCE

Les amants s’étaient enfuis un mercredi. Le vendredi suivant, tout Marseille connaissait l’aventure; les commères, sur les portes, ornaient le récit des commentaires les plus inouïs; la noblesse s’indignait, la bourgeoisie faisait des gorges chaudes. M. de Cazalis, dans son emportement, n’avait rien négligé pour augmenter le tapage et faire de la fuite de sa nièce un effroyable scandale.
Les gens clairvoyants devinaient aisément d’où venait toute cette colère. M. de Cazalis, député de l’opposition, avait été nommé à 4eMarseille par une majorité composée des républicains, des prêtres et des nobles. Dévoué à la cause de la légitimité, portant un des plus anciens noms de Provence, s’inclinant humblement devant la toute-puissance de l’Église, il avait éprouvé des répugnances profondes à flatter les libéraux et à accepter leurs voix. Ces gens-là étaient pour lui des manants, des valets, qu’on aurait dû fouetter en place publique. Son orgueil indomptable souffrait à la pensée de descendre jusqu’à eux.
Il avait pourtant fallu plier la tête. Les républicains firent sonner haut leurs services; un instant, comme on feignait de dédaigner leur aide, ils parlèrent d’entraver l’élection, de faire nommer un des leurs. M. de Cazalis, poussé par les circonstances, enferma toute sa haine au fond de son cœur, se promettant bien de se venger un jour. Alors eurent lieu des tripotages sans nom; le clergé se mit en campagne, les votes furent arrachés à droite et à gauche, grâce à mille révérences et à mille promesses. M. de Cazalis fut élu.
Et voilà qu’aujourd’hui Philippe Cayol, un des chefs du parti libéral, tombait entre ses mains. Il allait enfin pouvoir assouvir sa haine sur un de ces manants qui lui avaient marchandé son élection. Celui-là paierait pour tous; sa famille serait ruinée et désespérée; et lui, on le jetterait dans une prison, on le précipiterait du haut de son rêve d’amour sur la paille d’un cachot.
Eh quoi! un petit bourgeois avait osé se laisser aimer par la nièce d’un Cazalis. Il l’avait emmenée avec lui, et, maintenant, ils couraient tous deux les chemins, faisant l’é4fcole buissonnière de l’amour. C’était là un scandale qu’on devait étaler. Un homme de rien aurait peut-être préféré étouffer l’affaire, cacher le plus possible la déplorable aventure. Mais un Cazalis, un député, un millionnaire avait assez d’influence et d’orgueil pour crier tout haut et sans rougir la honte des siens.
Qu’importait l’honneur d’une jeune fille! Tout le monde pouvait savoir que Blanche de Cazalis avait été la maîtresse de Philippe Cayol, mais personne au moins ne pourrait dire qu’elle était sa femme, qu’elle s’était mésalliée en épousant un pauvre diable sans titre. L’orgueil voulait que l’enfant restât déshonorée et que son déshonneur fut affiché sur les murs de Marseille.
M. de Cazalis fit coller dans les carrefours de la ville des placards, par lesquels il promettait une récompense de dix mille francs à celui qui lui amènerait sa nièce et le séducteur, pieds et poings liés. Lorsqu’on perd un chien de race, on le réclame ainsi par la voie des affiches.
Dans les hautes classes, le scandale s’étendait avec plus de violence encore. M. de Cazalis promenait partout sa fureur. Il mettait en œuvre toutes les influences de ses amis les prêtres et les nobles. Comme tuteur de Blanche, qui était orpheline et dont il gérait la fortune, il activait les recherches de la justice, il préparait le procès criminel. On eut dit qu’il prenait à tâche de donner
au spectacle gratis qui allait commencer, la plus large publicité possible.

12 mars 1867 (5)

5aUne des premières mesures prises par M. de Cazalis, avait été de faire arrêter la mère de Philippe Cayol. Lorsque le procureur du roi se présenta chez elle, la pauvre dame répondit à toutes ses questions qu’elle ignorait ce qu’était devenu son fils. Son trouble, ses angoisses, ses craintes de mère qui la firent balbutier, furent sans doute considérés comme des preuves de complicité. On l’emprisonna, voyant en elle un otage, espérant peut être que son fils viendrait se rendre pour la délivrer.
À la nouvelle de l’arrestation de sa mère, Marius devint comme fou. Il la savait de santé chancelante, il se l’imaginait avec terreur au fond d’une cellule nue et glaciale; elle mour5brait
-là, elle y serait torturée par toutes les angoisses de la misère et du désespoir.
Marius fut lui-même inquiété pendant un moment. Mais ses réponses fermes et la caution que son patron, l’armateur Martelly, offrit de donner pour lui, le sauvèrent de l’emprisonnement. Il voulait rester libre pour travailler au salut de sa famille.
Peu à peu, son esprit droit vit clairement les faits. Dans le premier moment, il avait été accablé par la culpabilité de Philippe, il n’avait distingué que la faute irréparable de son frère. Et alors il s’était humilié, songeant uniquement à calmer l’oncle de Blanche, à lui donner toutes les satisfactions possibles.
Mais devant la rigueur de M. de Cazalis, devant le scandale qu’il soulevait, Marius s’était révolté. Il avait vu les fugitifs, il savait que Blanche suivait volontairement Philippe, et il s’indignait d’entendre accuser ce dernier de rapt. Les gros mots marchaient bon train autour de lui: son frère était traité de scélérat, d’infâme, sa mère n’était guère plus épargnée. Il en vint, par esprit de vérité, à défendre les amants, à prendre le parti des coupables contre la justice elle-même.
Puis, les plaintes bruyantes de M. de Cazalis l’écœuraient. Il disait que la vraie douleur est plus muette, et qu’une affaire, dans laquelle l’honneur d’une jeune fille est en jeu, ne se vide pas ainsi en pleine place publique. Et il disait cela, non qu’il eût désiré voir son frère échapper au châtiment, mais parce que ses délicatesses étaient froissées de toute cette publicité donnée à la honte d’une enfant. D’ailleurs, il savait à quoi s’en tenir sur la 5ccolère de M. de Cazalis: en frappant Philippe, le député frappait le manant, le républicain, plus encore que le séducteur.
C’est ainsi que Marius se sentit à son tour pris à la gorge par la colère. On l’insultait dans sa famille, on emprisonnait sa mère, on traquait son frère comme une bête fauve, on traînait ses chères affections dans la boue, on les accusait avec mauvaise foi et passion. Alors, il se releva. Le coupable n’était plus seulement l’amant ambitieux qui fuyait avec une jeune fille riche, le coupable était encore celui qui ameutait Marseille et qui allait user de sa toute-puissance pour satisfaire son orgueil. Puisque la justice se chargeait de punir le premier, Marius jura qu’il punirait tôt ou tard le second, et qu’en attendant la vengeance, il entraverait ses projets et tâcherait de balancer ses influences d’homme riche et titré.
Dès ce moment, il déploya une énergie fébrile, il se voua tout entier au salut de son frère et de sa mère. Le malheur était qu’il ne pouvait savoir ce que devenait Philippe. Deux jours après la fuite, il avait reçu une lettre de lui, dans laquelle le fugitif le suppliait de lui envoyer une somme de mille francs, pour subvenir aux besoins du voyage. Cette lettre était datée de Lambesc.
Philippe avait trouvé là une hospitalité de quelques jours, chez M. de Girousse, un vieil ami de sa famille. M. de Girousse, fils d’un ancien membre du parlement d’Aix, était né en pleine Révolution; dès son premier souffle, il avait respiré l’air brûlant de 93, et son sang avait toujours gardé un peu de la fièvre 5drévolutionnaire. Il se trouvait mal à l’aise, dans son hôtel situé sur le Cours, à Aix; la noblesse de cette ville lui semblait avoir un orgueil si démesuré, une inertie si déplorable, qu’il la jugeait sévèrement et préférait vivre loin d’elle; son esprit droit, son amour de la justice et du travail lui avaient fait accepter la marche fatale des temps, et il offrait volontiers la main au peuple, il s’accommodait aux nouvelles tendances de la société moderne
, il avait rêvé un instant de créer une usine et de quitter son titre de comte pour prendre le titre d’industriel. Il sentait qu’il n’y a plus aujourd’hui d’autre noblesse que la noblesse du travail et du talent. Aussi préférait-il vivre seul, loin de ses égaux; il habitait, pendant la plus grande partie de l’année, une propriété qu’il possédait près de la petite ville de Lambesc. C’est là qu’il avait reçu les fugitifs.
Marius fut accablé de la demande de Philippe. Ses économies ne se montaient pas à six cents francs. Il se mit en campagne et
checha inutilement pendant deux jours à emprunter le reste de la somme demandée.
Comme il se désespérait
, il vit entrer Fine chez lui. Il avait confié, la veille, son chagrin à la jeune fille, qu’il rencontrait partout sur ses pas, depuis la fuite de Philippe. Elle lui demandait sans cesse des nouvelles de son frère, elle semblait surtout tenir à savoir si la demoiselle était toujours avec lui.
Fine déposa cinq cents francs sur une table.
– Voilà, dit-elle en rougissant. Vous me rendrez cela plus tard… C’est de l’argent que j’avais mis de côté pour racheter mon frère, s’il tombait au sort.
5eMarius ne voulait pas accepter.
– Vous me faites perdre du temps, reprit la jeune fille avec une brusquerie charmante… Je retourne vite à mes bouquets. Seulement, si vous le
voulais bien, je viendrai tous les matins vous demander des nouvelles.
Et elle s’enfuit. Marius envoya les mille francs. Puis, il n’apprit plus rien, il vécut pendant quinze grands jours dans une ignorance complète des évènements. Il savait qu’on traquait Philippe avec plus d’acharnement que jamais, et c’était tout. D’ailleurs, il ne voulait point croire les versions grotesques ou effrayantes qui couraient dans le public. Il avait bien assez de ses terreurs, sans s’épouvanter des cancans d’une ville.
Jamais il n’avait tant souffert. L’anxiété tendait son esprit à le rompre; le moindre bruit l’effrayait; il écoutait sans cesse, comme près d’apprendre quelque mauvaise nouvelle. Il sut que Philippe était allé à Toulon et qu’il avait failli y être arrêté. Les fugitifs, disait-on, étaient ensuite revenus à Aix. Là, leurs traces se perdaient; avaient-ils tenté de passer la frontière, étaient-ils restés cachés dans les collines. On ne savait.
Marius s’inquiétait d’autant plus qu’il négligeait forcément son travail chez l’armateur Martelly. S’il ne s’était pas senti cloué à son bureau par le devoir, il aurait couru au secours de Philippe, et se serait employé, en personne, à son salut. Mais il n’osait quitter une maison où l’on avait grand besoin de lui. M. Martelly lui témoignait une sympathie toute paternelle. Veuf depuis quelques années, vivant avec une de ses sœurs, âgée de vingt-5ftrois ans, il le considérait comme son fils. Le lendemain du scandale soulevé par M. de Cazalis, l’armateur avait appelé Marius dans son cabinet.
– Ah! mon ami, lui avait-il dit, voilà une bien méchante affaire. Votre frère est perdu. Jamais nous ne serons assez puissants pour le sauver des conséquences terribles de sa folie.
M. Martelly appartenait au parti libéral et s’y faisait même remarquer par une âpreté toute méridionale. Il avait eu maille à partir avec M. de Cazalis, il connaissait l’homme.
La haute probité, son immense fortune le plaçaient au-dessus de toute attaque; mais il avait la fierté de son libéralisme, il mettait une sorte d’orgueil à ne jamais user de sa puissance. Il conseilla à Marius de rester tranquille, d’attendre les évènements; il le seconderait de tout son pouvoir, lorsque la lutte serait engagée.
Marius, que la fièvre brûlait, allait se décider à lui demander un congé, lorsque Fine, un matin, accourut chez lui, tout en pleurs.
– Monsieur Philippe est arrêté, s’écria-t-elle en sanglotant… On l’a trouvé, avec la demoiselle, dans un bastidon du quartier des Trois-
Bons-Dieu, à une lieue d’Aix.
Et
, comme Marius, plein de trouble, descendait rapidement pour se faire confirmer la nouvelle, qui était vraie, Fine, encore baignée de larmes, eut un sourire triste et dit à voix basse:
– Au moins la demoiselle n’est plus avec lui.


14 mars 1867 ([6])


6aV

OÙ BLANCHE FAIT SIX LIEUES À PIED ET VOIT PASSER UNE PROCESSION

Blanche et Philippe quittèrent la maison du jardinier Ayasse au crépuscule, vers sept heures et demie. Dans la journée, ils avaient vu des gendarmes sur la route; on leur avait dit qu’ils seraient arrêtés le soir, et la peur les chassait de leur première retraite. Philippe mit une blouse de paysan. Blanche emprunta un costume de fille du peuple à la femme du méger, une robe d’indienne rouge à petits bouquets et un tablier rose; elle se couvrit les seins d’un fichu jaune à carreaux, et posa sur sa coiffe un large chapeau de paille grossière. Le fils de la maison, Victor, un garçon d’une quinzaine d’années, les accompagna pour leur faire gagner à travers champs la route d’Aix.
La soirée était tiède, frissonnante. Des 6bsouffles chauds et âpres s’élevaient de la terre et alanguissaient les brises fraîches qui venaient par moments de la
Méditerrannée. Au couchant, traînaient encore des lueurs d’incendie; le reste du ciel, d’un bleu sombre, palissait peu à peu, et les étoiles s’allumaient une à une dans la nuit, comme les lumières tremblantes d’une ville lointaine.
Les fugitifs marchaient vite, la tête baissée, sans échanger une parole. Ils avaient hâte de se trouver dans le désert des collines. Tant qu’ils traversèrent la banlieue de Marseille, ils rencontrèrent de rares passants qu’ils regardaient avec méfiance. Puis, la campagne large s’étendit devant eux, ils ne virent plus, de loin en loin, au bord des sentiers, que des pâtres graves et immobiles au milieu de leurs troupeaux.
Et, dans l’ombre, dans le silence attendri de la nuit sereine, ils continuaient à fuir. Des soupirs vagues montaient autour d’eux; les pierres roulaient sous leurs pieds avec des bruits secs. La campagne endormie frissonnait et s’élargissait toute noire dans la monotonie lugubre des ténèbres. Blanche, vaguement effrayée, se serrait contre Philippe, hâtant les petits pas de ses pieds pour ne pas rester en arrière; elle poussait de gros soupirs, elle se rappelait ses paisibles nuits de jeune fille.
Puis vinrent les collines, les gorges profondes qu’il fallut franchir. Autour de Marseille, les routes sont douces et faciles; mais, en s’enfonçant dans les terres, on rencontre ces
arrêtes de rochers qui coupent tout le centre de la Provence en vallées étroites, et stériles. Des landes incultes, des coteaux pierreux semés de maigres bouquets de thym 6cet de lavande, s’étendaient maintenant devant les fugitifs, dans leur morne désolation. Les sentiers montaient et descendaient le long des collines; des éclats de roches encombraient les chemins; sous la sérénité bleuâtre du ciel, on eût dit une mer de cailloux, un Océan de pierre frappé d’éternelle immobilité en plein ouragan.
Victor, marchant
en avant, sifflait doucement un air provençal, en sautant sur les roches, avec une agilité de chamois; il avait grandi dans ce désert, il en connaissait les moindres coins perdus. Blanche et Philippe le suivaient péniblement; le jeune homme portait à moitié la jeune fille dont les pieds se meurtrissaient aux pierres aiguës du chemin. Elle ne se plaignait pas, et, lorsque son amant interrogeait son visage dans l’ombre transparente, elle lui souriait avec une douceur triste.
Ils venaient de dépasser Septème, quand la jeune fille épuisée se laissa glisser sur le sol. La lune qui montait lentement dans le ciel, montra son visage pâle, baigné de larmes. Philippe se pencha avec angoisse.
– Tu pleures, s’écria-t-il, tu souffres, ma pauvre enfant bien-aimée… Ah! j’ai été lâche, n’est-ce pas, de te garder ainsi avec moi?
– Ne dites pas cela, Philippe, répondit Blanche… Je pleure, parce que je suis une malheureuse fille… Voyez, je puis à peine marcher. Nous aurions mieux fait de nous agenouiller devant mon oncle et de le prier à mains jointes…
Elle fit un effort, elle se releva, et ils continuèrent leur marche au milieu de cette 6dcampagne ardente et tourmentée. Ce n’était point l’escapade folle et gaie d’un couple amoureux; c’était une fuite sombre, pleine d’anxiété et de souffrance, la fuite de deux coupables silencieux et frissonnants.
Ils traversèrent le territoire de Gardanne, ils se heurtèrent pendant près de cinq heures aux obstacles du chemin. Ils se décidèrent enfin à descendre sur la grande route d’Aix, et là, ils avancèrent plus librement. La poussière les aveuglait.
Quand ils furent en haut de la montée de l’Arc, ils congédièrent Victor. Blanche avait fait six lieues à pied, dans les rochers, en moins de six heures; elle s’assit sur un banc de pierre, à la porte de la ville, et déclara qu’elle ne pouvait aller plus loin. Philippe, qui craignait d’être arrêté, s’il restait à Aix, se mit en quête d’une voiture; il trouva une femme, montée dans un charreton, qui consentit à le prendre avec Blanche, et à les conduire à Lambesc, où elle se rendait.
Blanche, malgré les cahots, s’endormit profondément et ne se réveilla qu’à la porte de Lambesc. Ce sommeil avait calmé son sang; elle se sentait plus paisible et plus forte. Les deux amants descendirent de voiture. L’aurore venait, une aurore fraîche et radieuse qui les pénétra d’espérance. Tous les cauchemars de la nuit s’en étaient allés; les fugitifs avaient oublié les rochers de
Septème, et marchaient côte à côte, dans l’herbe humide, ivres de leur jeunesse et de leur amour.
N’ayant pas trouvé M. de Girousse, auquel Philippe avait résolu de demander l’hospitalité, ils allèrent à l’auberge. Ils
goutèrent 6eenfin une journée de paix, dans une chambre retirée, tout à leur passion. Le soir, l’aubergiste, croyant héberger un père et sa fille, voulut faire deux lits. Blanche sourit; elle avait maintenant le courage de ses tendresses.
– Faites un seul lit, dit-elle. Monsieur est mon mari.
Le lendemain, Philippe alla trouver M. de Girousse qui était de retour. Il lui conta toute l’histoire et lui demanda conseil.
– Diable! s’écria le vieux noble, votre cas est grave. Vous savez que vous êtes un manant, mon ami; il y a cent ans, M. de Cazalis vous aurait pendu pour avoir osé toucher à sa nièce; aujourd’hui, il ne pourra que vous faire jeter en prison. Croyez qu’il n’y manquera pas.
– Mais que dois-je faire, maintenant?
– Ce que vous devez faire?… Rendre la jeune fille à son oncle et gagner la frontière au plus vite.
– Vous savez bien que je ne ferai jamais cela.
– Alors, attendez tranquillement qu’on vous arrête… Je n’ai pas d’autres conseils à vous donner.
Lorsque vous serez en prison, je travaillerai à vous en faire sortir. Voilà.
M. de Girousse avait une brusquerie amicale qui cachait le meilleur cœur du monde. Comme Philippe, confus de la sécheresse de son accueil, allait s’éloigner, il le rappela, et lui prenant la main:
– Mon devoir, reprit-il avec une légère amertume, serait de vous faire arrêter. J’appartiens à cette noblesse que vous venez d’outrager… Écoutez, je dois avoir de l’autre côté 6fde Lambesc une petite maison inhabitée dont je vais vous remettre la clef. Allez vous cacher là, mais ne me dites pas que vous y allez. Sans cela, je vous envoie les gendarmes.
C’est ainsi que les amants restèrent pendant près de huit jours à Lambesc. Ils y vécurent, retirés, dans une paix que troublaient par instants des épouvantes soudaines. Philippe avait reçu les mille francs de Marius; Blanche devenait une petite ménagère, et les amants
mangaient avec délices dans la même assiette.
Cette existence nouvelle semblait un rêve à la jeune fille. Par moments, elle ne savait plus pourquoi elle était la maîtresse de Philippe; elle se révoltait alors, elle aurait voulu retourner chez son oncle; mais elle n’osait dire cela tout haut, elle se sentait faible et seule, elle avait accepté la fuite et elle n’avait pas le courage de revenir sur ses pas.
On était alors dans l’octave de la Fête-Dieu. Une après-midi, comme Blanche se mettait à la fenêtre, elle vit passer une procession. Elle s’agenouilla et joignit les mains. Les jeunes filles, vêtues de blanc, chantaient d’une voix claire, tenant au milieu d’elles la bannière de la Vierge. À ce spectacle, la pauvre enfant se mit à sanglotter; elle crut se voir, en robe blanche, parmi les chanteuses, et son cœur se déchira, lorsqu’elle se retrouva souillée par la passion et le scandale.
Le soir même, Philippe reçut un billet anonyme. On l’avertissait qu’il devait être arrêté le lendemain. Il crut reconnaître l’écriture de M. de Girousse. La fuite recommença, plus rude et plus douloureuse.


16 mars 1867 (7)


7aVI

LA CHASSE AUX AMOURS

Alors ce fut une vraie déroute, une fuite sans trève ni repos, une épouvante de toutes les minutes. Poussés à droite et à gauche par leur effroi, croyant sans cesse entendre derrière eux des galops de chevaux, passant les nuits à courir les grands chemins et les jours à trembler dans de sales chambres d’auberge, les fugitifs traversèrent à plusieurs reprises la Provence, allant en avant et revenant sur leurs pas, ne sachant où trouver une retraite inconnue, perdue au fond de quelque désert.
En quittant Lambesc, par une terrible nuit de mistral, ils montèrent vers Avignon. Ils avaient loué une petite charrette; le vent aveuglait le cheval, Blanche frissonnait dans sa misérable robe d’indienne. Pour comble 7bde malheur, ils crurent voir de loin, à une porte de la ville, des gendarmes qui regardaient les passants au visage. Effrayés, ils rebroussèrent chemin, ils revinrent à Lambesc qu’ils ne firent que traverser.
Arrivés à Aix, ils n’osèrent y rester, ils résolurent de gagner la frontière à tout prix. Là, ils se procureraient un passeport, ils se mettraient en sûreté. Philippe, qui connaissait un pharmacien à Toulon, décida qu’ils passeraient par cette ville; il espérait que son ami pourrait lui faciliter la fuite.
Le pharmacien, un gros garçon réjoui qui se nommait Jourdan, les reçut à merveille. Il les cacha dans sa propre chambre et leur dit qu’il allait sur-le-champ chercher à leur procurer un
passeport. Jourdan était sorti, lorsque deux gendarmes se présentèrent.
Blanche faillit s’évanouir; pâle, assise dans un coin, elle retenait ses sanglots. Philippe, d’une voix étranglée, demanda aux gendarmes ce qu’ils désiraient.
– Êtes-vous le sieur Jourdan? interrogea l’un d’eux avec une rudesse de
mauvais augure.
– Non, répondit le jeune homme. M. Jourdan est sorti; il va rentrer.
– Bien, dit
séchement le gendarme.
Et il s’assit pesamment. Les deux pauvres amoureux n’osaient se regarder; ils étaient terrifiés, ils éprouvaient un malaise indicible en présence de ces hommes qui venaient sans doute les chercher. Leur supplice dura une grande demi-heure. Enfin Jourdan rentra; il pâlit en apercevant les gendarmes, et répondit à leur question avec un trouble inexprimable.
7cVeuillez nous suivre, lui dit un de ces hommes.
– Mais pourquoi? demanda-t-il. Qu’ai-je fait?
– On vous accuse d’avoir triché au jeu, hier
soir, dans un cercle. Vous vous expliquerez chez le juge d’instruction.
Un frisson de terreur secoua Jourdan. Il avait le visage
pâle et bouleversé, pareil à celui d’un cadavre. Il demeura comme foudroyé, et suivit avec la docilité d’un enfant les gendarmes, qui se retirèrent sans même voir l’épouvante de Blanche et de Philippe.
L’histoire de Jourdan, en ce temps-là, fit grand bruit dans Toulon. Mais personne ne connut le drame intime et poignant qui s’était passé chez le pharmacien, le jour de son arrestation.
Ce drame découragea Philippe. Il comprit qu’il était trop faible pour échapper à la justice humaine qui le traquait. Puis, maintenant, il n’espérait plus se procurer un
passeport, il ne pouvait franchir la frontière. D’ailleurs, il voyait bien que Blanche commençait à se lasser. Il résolut alors de se rapprocher de Marseille et d’attendre, dans les environs de cette ville, que la colère de M. de Cazalis se fut un peu apaisée. Comme tous ceux qui n’ont plus d’espérance, il se sentait par moments des espoirs ridicules de pardon et de bonheur.
Philippe avait à Aix un parent nommé Isnard qui tenait une boutique de mercerie. Les fugitifs
ne sachant plus à quelle porte frapper, revinrent à Aix, pour demander à Isnard la clef d’un de ses bastidons. La fatalité les poursuivait: ils ne trouvèrent pas le 7dmercier chez lui et furent obligés d’aller se cacher dans une vieille maison du cours Sextius, chez une cousine du méger de M. de Girousse. Cette femme ne voulait pas les recevoir, craignant qu’on ne lui fit plus tard un crime de son hospitalité; elle ne céda que devant les promesses de Philippe qui lui jura de faire exempter son fils du service militaire. Le jeune homme était sans doute dans une heure d’espérance; il se voyait déjà le neveu d’un député, et usait largement de la toute-puissance de son oncle.
Le soir, Isnard vint trouver les amants et leur remit la clef d’un bastidon qu’il avait dans la plaine de Puyricard. Il en possédait deux autres, l’un au Tholonet
et l’autre au quartier des Trois-Bons-Dieux. Les clefs de ceux-là étaient cachées sous certaines grosses pierres qu’il leur désigna. Il leur conseilla de ne pas dormir deux nuits de suite sous le même toit et leur promit de faire tous ses efforts pour dépister la police.
Les amants partirent et prirent le chemin qui passe le long de l’Hôpital.
Le bastidon d’Isnard était situé à
gauche de Puyricard, entre le village et le chemin de Venelles. C’était une de ces laides petites bâtisses, faites de chaux et de pierres sèches, égayées par des tuiles rouges; il n’y avait qu’une pièce, une sorte d’écurie sale; des débris de paille trainaient à terre et de grandes toiles d’araignée pendaient au plafond.
Les amants avaient heureusement une couverture. Ils amassèrent les débris de paille dans un coin et étendirent la couverture sur le tas. Ils couchèrent là, au milieu des
acres exhalaisons de l’humidité.
7eLe lendemain, ils passèrent la journée dans un trou du torrent desséché de la Touloubre. Puis, vers le soir, ils gagnèrent le chemin de Venelles, firent un détour pour éviter de passer dans Aix, et gagnèrent le Tholonet. Ils arrivèrent à onze heures au bastidon que le mercier possédait en dessous de l’Oratoire des Jésuites.
La maison était plus convenable. Il y avait deux pièces, une cuisine et une salle à manger
, dans laquelle se trouvait un lit de sangle; les murs étaient couverts de caricatures coupées dans le Charivari, et des liasses d’oignons pendaient des poutres blanchies à la chaux. Les deux amants purent se croire dans un palais.
Au réveil, la peur les prit de nouveau
, ils gravirent la colline et restèrent jusqu’à la nuit dans les gorges des Infernets. À cette époque, les précipices de Jaumegarde gardaient encore toute leur sinistre horreur; le canal Zola n’avait point troué la montagne, et les promeneurs ne s’aventuraient pas dans cet entonnoir funèbre de rochers rougeâtres. Blanche et Philippe goûtèrent une paix profonde au fond de ce désert; ils se reposèrent longtemps près d’une fontaine qui coule, claire et chantante, d’un bloc de pierre gigantesque.
Avec la nuit, revint le cruel souci du coucher. Blanche avait peine à marcher; ses pieds meurtris saignaient sur les cailloux pointus et tranchants. Philippe comprit qu’il ne pouvait la conduire loin. Il la soutint, et lentement ils montèrent
tous deux sur le plateau qui domine les Infernets. Là, s’étendent des landes incultes, de vastes champs de cailloux, des terrains vagues creusés de 7floin en loin par des carrières abandonnées. Je ne connais rien de plus étrangement sinistre que ce large paysage aux horizons d’une ampleur lugubre, tachés çà et là d’une verdure basse et noire; les rocs, pareils à des membres brisés, percent la terre maigre; la plaine, comme bossue, semble avoir été frappée de mort au milieu des convulsions d’une effroyable agonie.
Philippe espérait trouver un trou, une caverne. Il eut la bonne fortune de rencontrer un poste, une de ces logettes dans lesquelles les chasseurs se cachent pour attendre les oiseaux de passage. Il enfonça la porte de la cabane sans aucun scrupule, et fit asseoir Blanche sur un petit banc qu’il sentit sous sa main. Puis, il alla arracher une grande quantité de thym; le plateau est couvert de cette humble plante grise dont la senteur âpre traîne sur toutes les collines de la Provence.
Philippe entassa le thym dans le poste et en fit ainsi une sorte de paillasse, sur laquelle il étendit la couverture. Le lit était fait.
Et les deux amants, sur cette couche misérable, se donnèrent le baiser du soir. Ah! que ce baiser contenait de souffrance douce et de volupté amère! Blanche et Philippe
se s’embrassaient avec un emportement cruel, avec toutes les fougues de la passion et toutes les colères du désespoir.

21 mars 1867 (8)

8aL’amour de Philippe était devenu de la rage. Sans cesse obligé de fuir, menacé dans ses rêves de
richesses, sous le coup d’un châtiment implacable, le jeune homme se révoltait et apaisait ses révoltes en pressant Blanche entre ses bras à la briser. Cette jeune fille, qui s’abandonnait à ses étreintes, était pour lui une vengeance; il la possédait en maître irrité, il la pliait sous ses baisers, se hâtant de satisfaire son cœur et sa chair tandis qu’il était libre encore.
Son orgueil grandissait dans une jouissance infinie. Tous ses mauvais instincts d’ambition se contentaient largement. Lui, fils du peuple, il tenait, enfin, sur sa poitrine, une fille de ces hommes puissants et fiers dont les équipages lui avaient parfois jeté de la boue 8bà la face. Et il se rappelait les légendes du pays, les vexations des nobles, le martyre du peuple, toutes les lâchetés de ses pères devant les caprices cruels de la noblesse. Alors il se vengeait, il étouffait Blanche dans ses caresses, il la dominait de tous les emportements de son sang.
Il avait fini par goûter une joie amère à la faire courir dans les pierres des chemins. Il ne s’avouait pas ces pensées mauvaises, il se cachait à lui-même la cruauté de sa conduite. La vérité était que l’angoisse et la fatigue de sa maîtresse
, la lui rendaient plus chère et plus désirable. Il l’aurait moins aimée dans un salon, en pleine paix. Le soir, lorsque, brisée de fatigue, elle tombait à son côté, il l’embrassait avec une âpreté délicieuse; les souffrances de l’enfant étaient un aiguillon de plus qui exaltait sa passion.
Les amants avaient passé une nuit folle, dans la saleté du bastidon de Puyricard. Ils étaient là, couchés sur la paille, au milieu des toiles d’araignée, séparés du monde. Autour d’eux tombait le grand silence des cieux endormis. Et ils pouvaient s’aimer en paix, ils ne tremblaient plus, ils étaient tout à leur amour. Philippe n’aurait pas donné sa couche de paille pour un lit royal; il se disait, avec des transports d’orgueil, qu’il tenait dans une écurie une descendante des Cazalis.
Et le lendemain
, et les jours suivants, quelle jouissance poignante de traîner Blanche à sa suite, au fond des déserts de Jaumegarde! Il emportait sa maîtresse avec des délicatesses de père et des violences de bête fauve.
Il ne put dormir dans le poste; l’odeur forte du thym, sur lequel il était couché, le rendit comme fou. Il rêva tout éveillé que M
de Cazalis le recevait avec tendresse et qu’on le nommait député en remplacement 8cde son oncle. Par moments, il entendait les soupirs douloureux de Blanche qui sommeillait à son côté, fiévreuse et agitée.
La jeune fille en était arrivée à considérer sa fuite avec Philippe comme un cauchemar plein de plaisirs cuisants. Elle restait, durant le jour, hébêtée par la fatigue
, elle souriait tristement, elle ne se plaignait jamais. Son inexpérience lui avait fait accepter le départ, et son caractère faible l’empêchait de demander le retour. Elle appartenait corps et âme à cet homme qui l’emportait dans ses bras; elle eut voulu ne plus tant marcher, mais elle ne songeait pas à quitter Philippe, elle continuait naïvement à croire que son oncle la marierait avec lui, et qu’il s’agissait uniquement de courir encore les rochers pendant quelques jours. C’était une grande enfant, qui avait eu le malheur d’être femme avant l’âge.
Dès le lever du soleil, les fugitifs quittèrent leur couche de thym. Leurs vêtements commençaient à se déchirer terriblement, et la pauvre Blanche avait aux pieds des souliers percés. Dans les fraîcheurs du matin, au milieu des parfums âcres du plateau que les jeunes rayons inondaient de lueurs jaunes et roses, les amants oublièrent pour une heure leur misère et leur abandon. Ils déclarèrent, en riant, qu’ils avaient une faim atroce.
Alors Philippe fit rentrer Blanche dans le poste et courut au Tholonet chercher des provisions. Il lui
fallut une grande demi heure. Quand il revint, il trouva la jeune fille effrayée; elle affirmait qu’elle avait vu passer des loups.
La table fut mise sur une large dalle de pierre. On eut dit un couple de bohémiens
amoureux déjeunant en plein air. Après le déjeuner, les amants gagnèrent le centre du 8dplateau, qu’ils ne quittèrent pas de la journée. Ils y goûtèrent peut-être les heures les plus heureuses de leurs amours.
Mais quand vint le crépuscule, la peur les prit, ils ne voulurent point passer encore une nuit dans cette solitude. L’air tiède et pur de la colline leur avait donné des espérances, des pensées plus douces.
– Tu es lasse, ma pauvre enfant? demanda Philippe à Blanche.
– Oh! oui, répondit la jeune fille.
– Écoute, nous allons faire une dernière course. Gagnons le bastidon qu’Isnard possède au quartier des Trois-bons-Dieux, et restons là jusqu’à ce que ton oncle nous pardonne ou jusqu’à ce qu’il me fasse arrêter.
– Mon oncle pardonnera.
– Je n’ose te croire… En tous cas, je ne veux plus fuir, tu as besoin de repos. Viens, nous marcherons doucement.
Ils traversèrent le plateau, s’éloignant des Infernets, laissant à droite le château de Saint-Marc, qu’ils voyaient sur la hauteur. Au bout d’une heure, ils étaient arrivés.
Le bastidon d’Isnard se trouvait situé sur le coteau qui s’étend à gauche de la route de Vauvenargues, lorsqu’on a dépassé le vallon de Repentance. C’était une petite maison à un étage; en bas, il y avait une seule pièce, dans laquelle étaient une
table boîteuse et trois chaises dépaillées. On montait par une échelle en bois à la chambre du haut, sorte de grenier entièrement nu, où les amants trouvèrent pour tout meuble un mauvais matelas posé sur un tas de foin. Isnard avait charitablement mis un drap de lit blanc au pied du matelas.
L’intention de Philippe était d’aller le lendemain à Aix et de se renseigner sur les dispositions de M. de Cazalis à son égard. Il 8ecomprenait qu’il ne pouvait se cacher plus longtemps
. Il se coucha, presque paisible, calmé par les bonnes paroles de Blanche, qui jugeait les évènements avec ses espoirs de jeune fille.
Il y avait vingt jours que les fugitifs couraient les champs. Depuis vingt jours
, la gendarmerie battait le pays, les suivant à la piste, faisant parfois fausse route, remise chaque fois dans le bon chemin par quelque circonstance légère. La 5ccolère de M. de Cazalis s’était accrue devant toutes ces lenteurs; son orgueil s’irritait à chaque nouvel obstacle. À Lambesc, les gendarmes s’étaient présentés quelques heures trop tard; à Toulon, le passage des fugitifs avait été seulement signalé le lendemain de leur retour à Aix; partout, Philippe et Blanche s’échappaient comme par miracle. Le député finissait par accuser la police de mauvaise volonté.
On lui affirma, enfin, que les amants se trouvaient dans les environs d’Aix, et qu’ils allaient être arrêtés. Il accourut à Aix, il voulut assister aux recherches.
La femme du cours Sextius
qui avait hébergé Blanche et Philippe, pendant quelques heures, fut prise de terreur; pour ne pas être accusée de complicité, elle conta tout, elle dit que les jeunes gens devaient être cachés dans un des bastidons d’Isnard.
Isnard interrogé, nia tranquillement. Il déclara qu’il n’avait pas vu son parent depuis plusieurs mois. Ceci se passait à l’heure même où Philippe et Blanche entraient dans le bastidon du quartier des Trois-bons-Dieux. Le mercier ne put avertir les amants pendant la nuit. Le lendemain matin, à cinq heures, un commissaire de police frappait à sa porte et lui annonçait qu’une perquisition allait être faite chez lui et dans ses trois propriétés.
8fM. de Cazalis resta à Aix, déclarant qu’il craignait de tuer l’infâme séducteur de sa nièce, si jamais il se rencontrait face à face avec lui. Les agents qui s’étaient chargés de visiter le bastidon de Puyricard, trouvèrent le nid vide. Isnard offrit obligeamment de conduire deux gendarmes à sa campagne du Tholonet, se doutant qu’il ferait une promenade inutile. Le commissaire de police, accompagné également de deux gendarmes, se dirigea vers les Trois-bons-Dieux; il avait emmené un serrurier avec lui, Isnard ayant répondu vaguement que la clef de la maison était cachée sous une pierre, à droite de la porte.
Il était environ six heures, lorsque le commissaire arriva devant la campagne. Toutes les ouvertures étaient closes; aucun bruit ne venait de l’intérieur. Le commissaire s’avança
, et, d’une voix haute, frappant du poing le bois de la porte:
Au nom de la loi, ouvrez! cria-t-il.
L’écho seul répondit. Rien ne bougea. Au bout de quelques minutes, se tournant vers le serrurier:
– Crochetez la porte, reprit le commissaire.
Le serrurier se mit à l’œuvre. On entendit dans le silence le grincement du fer. Alors le volet d’une fenêtre s’ouvrit violemment, et, au milieu des clartés blondes du soleil levant, le cou et les bras nus, apparut Philippe Cayol, dédaigneux et irrité.
– Que voulez-vous? dit-il en s’accoudant fortement sur l’appui de la fenêtre.


23 mars 1867 (9)

9aAu premier coup frappé à la porte par le commissaire, Philippe et Blanche s’étaient réveillés brusquement. Assis tous deux sur le matelas, dans les frissons du réveil, ils avaient écouté avec anxiété le bruit des voix.
Le cri «Au nom de la loi!» ce terrible cri qui retentit aux oreilles des coupables comme un éclat de foudre, avait frappé le jeune homme en pleine poitrine. Il s’était levé, frémissant, éperdu, ne sachant que faire. La jeune fille, accroupie, enveloppée dans le drap, les yeux encore gros de sommeil, pleurait de honte et de désespoir.
Philippe comprenait que tout était fini et qu’il n’avait plus qu’à se rendre. Et une sourde révolte montait en lui. Ainsi ses rêves de richesse étaient morts, il ne serait jamais le mari de Blanche,
ces calculs mentaient, il avait enlevé une héritière pour être jeté en prison; au dénouement, au lieu de la riche demeure qu’il avait rêvée, il trouvait un cachot. Alors une pensée de lâcheté lui vint; il son9bgea à laisser là sa maitresse et à s’enfuir du côté de Vauvenargues, dans les gorges de Sainte-Victoire; peut-être pourrait-il s’échapper par une fenêtre donnant sur le derrière du bastidon. Il se pencha vers Blanche, et, en balbutiant, à voix basse, il lui dit son projet. La jeune fille que les sanglots étouffaient, ne l’entendit pas, ne le comprit pas. Il vit avec angoisse qu’elle n’était pas en état de protéger sa fuite.
À ce moment, il entendit le bruit sec des crochets que le serrurier introduisait dans la serrure. Le drame intime et poignant qui venait de se passer dans cette chambre nue, avait duré au plus deux ou trois minutes.
Philippe se sentit perdu, et son orgueil irrité lui rendit le courage. S’il avait eu des armes, il se serait défendu. Puis il se dit qu’il n’était point un ravisseur, que Blanche l’avait suivi volontairement et qu’après tout la honte n’était pas pour lui. C’est alors qu’il poussa le volet avec colère, demandant ce qu’on lui voulait.
– Ouvrez-nous la porte, commanda le commissaire. Nous vous dirons ensuite ce que nous désirons.
Philippe descendit l’échelle de bois et ouvrit la porte.
– Êtes-vous le sieur Philippe Cayol? reprit le commissaire.
– Oui, répondit le jeune homme avec force.
– Alors je vous arrête comme coupable de rapt. Vous avez enlevé une jeune fille de moins de seize ans, qui doit être cachée avec vous.
Philippe eut un sourire dédaigneux.
– Mademoiselle Blanche de Cazalis est en haut, dit-il. Elle pourra déclarer s’il y a eu violence de ma part. Je ne sais ce que vous voulez dire en parlant de rapt. Je devais au9cjourd’hui même aller me jeter aux genoux de M. de Cazalis et lui demander la main de sa nièce.
Blanche, pâle et frissonnante, venait de descendre l’échelle. Elle s’était habillée à la hâte.
Mademoiselle, lui dit le commissaire, j’ai ordre de vous ramener auprès de votre oncle qui vous attend à Aix. Il est dans les larmes.
– J’ai un grand chagrin d’avoir mécontenté mon oncle, répondit Blanche avec une certaine fermeté. Mais il ne faut point accuser M. Cayol que j’ai suivi de mon plein gré.
Et se tournant vers le jeune homme, émue, près de
sanglotter encore:
– Espérez, Philippe, continua-t-elle, je vous aime et je supplierai mon oncle d’être bon pour nous. Notre séparation ne durera que quelques jours.
Philippe la regardait d’un air triste, secouant la tête.
– Vous êtes une enfant peureuse et faible, répondit-il lentement
, et moi je suis un homme perdu.
Puis il ajouta d’un ton âpre
.
– Souvenez-vous seulement que vous m’appartenez, par la chair et par le cœur… Si vous m’abandonnez, à chaque heure de votre vie vous me trouverez en vous, vous sentirez toujours sur vos lèvres la brûlure ardente de mes baisers, et ce sera là votre châtiment.
Blanche pleurait.
– Aimez-moi bien, comme je vous aime moi-même, reprit le jeune homme d’une voix plus douce.
Le commissaire fit monter Blanche dans une voiture qu’il avait envoyé chercher, et la reconduisit à Aix, tandis que deux agents emmenaient Philippe et allaient l’écrouer dans la prison de cette ville.

9dVII

OÙ BLANCHE SUIT L’EXEMPLE DE SAINT-PIERRE

La nouvelle de l’arrestation n’arriva à Marseille que le lendemain. Ce fut un véritable évènement. On avait vu, dans l’après-midi, M. de Cazalis passer en voiture avec sa nièce sur la Cannebière. Les bavardages allaient leur train; chacun parlait de l’attitude triomphante du député, de l’embarras et de la rougeur de Blanche. M. de Cazalis était homme à promener la jeune fille dans tout Marseille pour faire savoir au peuple que l’enfant était rentrée en son pouvoir et que sa race ne se mésallierait pas.
Marius, prévenu le matin par Fine, courut la ville pendant la matinée entière. La voix publique lui confirma la nouvelle; il put saisir au passage tous les détails de l’arrestation. Le fait, en quelques heures, était devenu légendaire, et les boutiquiers, les oisifs des carrefours le racontaient comme une histoire merveilleuse qui se serait passée cent ans auparavant. Le jeune homme, las d’entendre ces contes à dormir debout, se rendit à son bureau, la tête brisée, ne sachant à quoi se décider.
Par malheur, M. Martelly devait rester absent jusqu’au lendemain soir. Marius sentait le besoin d’agir au plus tôt; il aurait voulu tenter sur le champ quelque démarche qui le rassurât sur le sort de son frère. Ses craintes du premier instant s’étaient d’ailleurs un peu calmées; il avait réfléchi qu’après tout son frère ne pouvait être accusé d’enlèvement et que Blanche serait toujours là pour le défendre. Il en vint à croire naïvement qu’il devait aller voir M. de Cazalis pour lui demander, au nom de son frère, la main de sa nièce.
9eLe lendemain matin, il s’habilla tout de noir, et il descendait, lorsque Fine se présenta
comme à son ordinaire. La pauvre fille devint toute pâle, lorsque Marius lui eut fait connaître le motif de sa sortie.
– Me permettez-vous de vous accompagner? demanda-t-elle d’une voix suppliante. J’attendrai en bas la réponse de la demoiselle et de son oncle.
Elle suivit Marius. Arrivé au cours Bonaparte, le jeune homme entra d’un pas ferme dans la maison du député, et se fit annoncer.
La colère aveugle de M. de Cazalis était tombée. Il tenait sa vengeance. Il allait pouvoir prouver sa toute-puissance en écrasant un de ces libéraux qu’il détestait. Il ne désirait plus maintenant que goûter la joie cruelle de jouer avec sa proie. Il donna l’ordre d’introduire M. Marius Cayol. Il s’attendait à des larmes, à des supplications ardentes.
Le jeune homme le trouva au milieu d’un grand salon, debout, l’air hautain et implacable. Il s’avança vers lui, et, sans lui laisser le temps de parler, d’une voix calme et polie:
– Monsieur, lui dit-il, j’ai l’honneur de venir vous demander, au nom de mon frère,
Philippe Cayol, la main de mademoiselle Blanche de Cazalis, votre nièce.
Le député fut littéralement foudroyé. Il ne put se fâcher, tant la demande de Marius lui parut d’une extravagance grotesque. Se reculant, regardant le jeune homme en face, riant avec dédain:
– Vous êtes fou, monsieur, répondit-il… Je sais que vous êtes un garçon laborieux et honnête, et c’est pour cela que je ne vous fais pas jeter à la porte par mes valets
. Votre frère est un scélérat, un coquin qui sera puni comme il le mérite… Que voulez-vous de moi?
Marius, en entendant insulter son frère, 9favait eu une envie féroce de tomber à coups de poing, comme un vilain, sur le noble personnage. Il se retint, il continua d’une voix que l’émotion commençait à faire trembler:
– Je vous l’ai dit, monsieur, je viens ici pour offrir à mademoiselle de Cazalis la seule réparation possible, le mariage. Ainsi sera lavée l’injure qui lui a été faite.
– Nous sommes au-dessus de l’injure, cria le député avec mépris. La honte pour une Cazalis n’est pas d’avoir été la maîtresse d’un Philippe Cayol, la honte pour elle serait de s’allier à des gens tels que vous.
– Les gens tels que nous ont d’autres croyances en matière d’honneur… D’ailleurs, je n’insiste pas; le devoir seul me dictait l’offre de réparation que vous refusez… Permettez-moi seulement d’ajouter que votre nièce accepterait sans doute cette offre, si j’avais l’honneur de m’adresser à elle.
– Vous croyez? dit M. de Cazalis d’un ton railleur.
Il sonna et donna l’ordre de faire descendre sa nièce sur le champ. Blanche entra, pâle, les yeux rougis, comme brisée par des émotions trop fortes. En apercevant Marius, elle frissonna.
– Mademoiselle, lui dit froidement son oncle, voici monsieur qui demande votre main au nom de l’infâme que je ne veux pas nommer devant vous… Dites à monsieur ce que vous me disiez hier.
Blanche chancelait. Elle n’osa pas regarder Marius. Les yeux fixés sur son oncle, toute tremblante, d’une voix hésitante et faible:
– Je vous disais, murmura-t-elle, que j’avais été enlevée par la violence, et que je ferai tous mes efforts pour qu’on punisse l’attentat odieux dont j’ai été la victime.
Ces paroles furent récitées comme une leçon apprise. À l’exemple de Saint-Pierre, Blanche reniait son Dieu.


26 mars 1867 (10)

10aM. de Cazalis n’avait pas perdu son temps. Dès que sa nièce fut en son pouvoir, il pesa sur elle de tout son entêtement et de tout son orgueil. Il comprit qu’elle seule pouvait lui faire gagner la partie. Il fallait que la jeune fille mentît, qu’elle étouffât les révoltes et les cris de son cœur, qu’elle fut entre ses mains un instrument complaisant et passif.
Pendant quatre heures, il la tint sous ses paroles froides et aiguës. Il ne commit pas la maladresse de s’emporter. Il parla avec une hauteur écrasante, rappelant l’ancienneté de sa race, étalant sa puissance et sa fortune. Il eut des habiletés exquises, faisant d’un côté le tableau d’une mésalliance ridicule et vulgaire, montrant d’un autre côté les joies nobles d’un riche et grand mariage. Il attaqua la jeune fille par la coquetterie, par la vanité, par le luxe, par l’amour-propre; il la fatigua, la 10bbrisa, l’hébêta, la rendit telle qu’il la voulait, souple et inerte.
Au sortir de ce long entretien, de ce long martyre, Blanche était vaincue. Peut-être, sous les paroles accablantes de son oncle, son sang de patricienne s’était-il enfin révolté, au souvenir des caresses brutales de Philippe; peut-être ses vanités d’enfant s’étaient-elles éveillées, en entendant parler de toilettes luxueuses, d’honneurs de toutes sortes, de délicatesses mondaines. D’ailleurs, elle avait la tête trop faible, le cœur trop lâche pour résister à la volonté terrible du député. Chaque phrase de M. de Cazalis la frappait, l’écrasait, mettait en elle une anxiété douloureuse. Elle ne se sentait plus la puissance de vouloir. Elle avait aimé et suivi Philippe par faiblesse; maintenant elle allait se tourner contre lui également par faiblesse: c’était toujours la même âme timide et inexpérimentée. Elle accepta tout, elle promit tout. Elle avait hâte d’échapper au poids étouffant, dont les discours de son oncle l’accablaient.
Lorsque Marius l’entendit faire son étrange déclaration, il demeura stupéfait, épouvanté. Il se rappelait l’attitude de la jeune fille chez le jardinier Ayasse; il la voyait pendue au cou de Philippe, toute pamée, confiante et amoureuse.
– Ah!
madmoiselle, s’écria-t-il avec amertume, l’attentat odieux dont vous avez été la victime, paraissait vous indigner moins le jour où vous m’avez prié à mains jointes d’implorer le pardon et le consentement de votre oncle… Avez-vous songé que votre mensonge causera la perte de l’homme que vous aimez peut-être encore et qui est votre époux devant Dieu?
10cBlanche, roidie, les lèvres serrées, regardait vaguement en face d’elle.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit-elle en balbutiant… Je ne fais pas de mensonge… J’ai cédé à la force… Cet homme m’a
outragé, et mon oncle vengera l’honneur de notre famille.
Marius s’était redressé. Une colère généreuse avait grandi sa petite taille, et sa face maigre était devenue belle de justice et de vérité. Il regarda autour de lui, et, faisant un geste méprisant:
– Et je suis chez les Cazalis, dit-il lentement, je suis chez les descendants de cette famille illustre dont la Provence s’honore… Je ne savais point que le mensonge habitât dans cette demeure, et je ne m’attendais pas à trouver logées ici la calomnie et la lâcheté… Oh! vous m’entendrez jusqu’au bout. Je veux jeter ma dignité de laquais à la face indigne de mes maîtres.
Puis se tournant vers le député, désignant Blanche qui tremblait:
– Cette enfant est innocente, continua-t-il, je lui pardonne sa faiblesse… Mais vous, monsieur, vous êtes un habile homme; vous sauvegardez l’honneur des filles en faisant d’elles des menteuses et des cœurs lâches; vous êtes vraiment un noble fils de vos pères…. Si maintenant vous m’offriez pour mon frère la main de mademoiselle Blanche de Cazalis, je refuserais, car je n’ai jamais menti, je n’ai jamais commis une méchante action, et je rougirais de m’allier à des gens tels que vous.
M. de Cazalis plia sous l’emportement du jeune homme. Dès la première insulte, il avait appelé un grand diable de laquais qui 10dse tenait debout sur le seuil de la porte. Comme il lui faisait signe de jeter Marius dehors, celui-ci reprit avec un éclat terrible:
– Je vous jure que je crie à l’assassin si cet homme fait un pas… Laissez-moi passer… Un jour, monsieur, je pourrai peut-être vous cracher au visage
devant tous, les vérités que je viens de vous dire dans ce salon.
Et il s’en alla, d’un pas lent et ferme. Il ne voyait plus la culpabilité de Philippe; son frère devenait pour lui une victime qu’il voulait sauver et venger à tout prix. Dans ce caractère droit, le moindre mensonge, la moindre injustice amenaient une tempête. Déjà le scandale que M. de Cazalis avait soulevé, lors de la fuite, lui avait fait prendre la défense des fugitifs; maintenant que Blanche mentait et que le député se servait de la calomnie, il aurait voulu être tout-puissant pour faire acte de justice et crier la vérité en pleine rue.
Il trouva sur le trottoir Fine que l’inquiétude dévorait.
– Eh bien! lui demanda la jeune fille, dès qu’elle l’
aperçvt.
– Eh bien! répondit Marius, ces gens sont de misérables menteurs et des fous orgueilleux.
Fine respira longuement. Un flot de sang monta à ses joues.
– Alors, reprit-elle, monsieur Philippe n’épouse pas la demoiselle?
– La demoiselle, dit Marius en souriant amèrement, prétend que Philippe est un scélérat qui l’a enlevée avec violence… Mon frère est perdu.
Fine ne comprit pas. Elle baissa la tête, se demandant comment la demoiselle pouvait traiter son amant de scélérat. Et elle songeait 10equ’elle eut été bien heureuse d’être enlevée par Philippe, même avec violence. La colère de Marius l’enchantait: le mariage était manqué.
– Votre frère est perdu, murmura
-elle avec une câlinerie tendre, oh! je le sauverai… nous le sauverons.

VIII

LE POT DE FER ET LE POT DE TERRE

Lorsque, le soir, Marius raconta à M. Martelly l’entrevue qu’il avait eue avec M. de Cazalis, l’armateur lui dit en hochant la tête:
– Je ne sais quel conseil vous donner, mon ami. Je n’ose vous désespérer; mais vous serez vaincu, n’en doutez pas. Votre devoir est d’engager la lutte, et je vous seconderai de mon mieux. Avouons pourtant entre nous que nous sommes faibles et désarmés en face d’un adversaire qui a pour lui le clergé et la noblesse. Marseille et Aix n’aiment guère la monarchie de Juillet, et ces deux villes sont toutes dévouées à un député de l’opposition qui fait une guerre terrible à M. Thiers. Elles aideront M. de Cazalis dans sa vengeance; je parle des gros bonnets, le peuple nous servirait, s’il pouvait servir quelqu’un. Le mieux serait de gagner à notre cause un membre influent du clergé. Ne connaissez-vous pas quelque prêtre en faveur auprès de notre évêque?
Marius répondit qu’il connaissait l’abbé Chastanier, un pauvre vieux bonhomme qui ne devait avoir aucun pouvoir.
– N’importe, allez le voir, répondit l’armateur. La bourgeoisie ne peut nous être utile; la noblesse nous jetterait honteusement 10fà la porte, si nous allions quêter chez elle des recommandations. Reste l’Église. C’est là qu’il nous faut frapper. Mettez-vous en campagne, je travaillerai de mon côté.
Marius, dès le lendemain, se rendit à Saint-Victor. L’abbé Chastanier le reçut avec une sorte d’embarras effrayé.
– Ne me demandez rien, s’écria-t-il dès les premiers mots du jeune homme. On a su que je m’étais déjà occupé de cette affaire, et j’ai reçu de graves reproches… Je vous l’ai dit, je ne suis qu’un pauvre homme, je ne puis que prier Dieu.
L’attitude humble du vieillard toucha Marius. Il allait s’éloigner, lorsque le prêtre le retint et lui dit à voix basse:
– Écoutez, il y a ici un homme, l’abbé Donadéi, qui pourrait vous être utile. On prétend qu’il est au mieux avec Monseigneur. C’est un prêtre étranger, un italien, je crois, qui a su se faire aimer de tout le monde en quelques mois…
L’abbé Chastanier s’arrêta, hésitant, semblant s’interroger lui-même. Le digne homme songeait qu’il allait se compromettre terriblement, mais il ne pouvait résister à la joie douce de rendre un service.
– Voulez-vous que je vous accompagne chez lui? demanda-t-il brusquement.
Marius, qui avait remarqué sa courte hésitation, essaya de refuser; mais le vieillard tint bon, il ne songeait plus à sa tranquillité personnelle, il songeait à contenter son cœur.
– Venez, reprit-il, l’abbé Donadéi demeure à deux pas d’ici, sur le boulevard de la Corderie.


30 mars 1867 (11)

11aAprès quelques minutes de marche, l’abbé Chastanier s’arrêta devant une petite maison à un étage, une de ces maisons closes et discrètes qui ont de vagues senteurs de mystères.
– C’est ici, dit-il à Marius.
Une vieille servante vint leur ouvrir et les introduisit dans un étroit cabinet aux tentures sombres, qui ressemblait à un boudoir austère.
L’abbé Donadéi les reçut avec une aisance souple. Son visage pâle, d’une finesse où perçait la ruse, n’exprima pas le moindre étonnement. Il approcha des siéges d’un geste câlin, demi courbé, demi souriant, faisant les honneurs de son bureau, comme une femme ferait les honneurs de son cabinet de toilette.
Il portait une longue robe noire, lâche à la taille. Il avait des mines coquettes dans ce costume sévère; ses mains blanches et déli11bcates sortaient toutes petites des larges manches, et son visage rasé gardait une fraîcheur tendre au milieu des boucles châtaines de ses cheveux. Il pouvait avoir trente ans environ.
Il s’assit dans un fauteuil et écouta, avec une gravité
mêlée de sourire, les paroles de Marius. Il lui fit répéter les détails scabreux de la fuite de Philippe et de Blanche; cette histoire paraissait l’intéresser infiniment.
L’abbé Donadéi était né à Rome. Il avait un oncle cardinal. Un beau jour, son oncle l’avait envoyé brusquement en France, sans qu’on ait jamais bien su pourquoi. À son arrivée, le bel abbé s’était vu forcé d’entrer au petit séminaire d’Aix comme professeur de langues vivantes. Une position si infime l’humilia à tel point qu’il en tomba malade.
Le cardinal s’émut et recommanda son neveu à l’évêque de Marseille. Dès lors, l’ambition satisfaite guérit Donadéi. Il entra à Saint-Victor, et, comme le disait naïvement l’abbé Chastanier, il sut se faire aimer de tous en quelques mois. Sa caressante nature italienne, son visage doux et rose en firent un petit Jésus pour les dévotes sucrées de la paroisse. Il triomphait surtout, lorsqu’il était en chaire: son léger accent donnait un charme étrange à ses sermons, et, quand il ouvrait les bras, il savait imprimer à ses mains des tremblements d’émotion qui mettaient en larmes l’auditoire.
Comme presque tous les Italiens, il était né pour l’intrigue. Il usa et abusa de la recommandation de son oncle auprès de l’évêque de Marseille. Bientôt, il fut une puissance, puissance occulte qui agissait sous terre et qui ouvrait des trous devant les pas de ceux dont 11celle voulait se débarrasser. Il devint membre d’un cercle religieux, tout puissant à Marseille, et, par sa souplesse, en souriant et en pliant l’échine, il imposa sa volonté à ses collègues, il se fit chef de parti. Alors,
au nom de l’Église, de l’Église qui a horreur des intrigues mondaines, il se mêla de chaque évènement, il se glissa dans toutes les affaires; ce fut lui qui fit nommer M. de Cazalis à la députation, et il attendait une bonne occasion pour demander au député le paiement de ses services. Son plan était de travailler à la réussite des gens riches; plus tard, lorsqu’il aurait mérité leur reconnaissance, il comptait les faire travailler à leur tour à sa propre fortune.
Il questionna Marius avec complaisance, il parut par son attention, par la bienveillance de son accueil, être tout disposé à l’aider dans son œuvre de délivrance. Le jeune homme se laissa prendre à la douceur aimable de ses manières, il lui ouvrit son âme, il lui dit ses projets, il lui avoua que le clergé seul pouvait sauver son frère. Enfin, il lui demanda son aide auprès de Monseigneur. Alors l’abbé Donadéi se leva et, d’un ton de raillerie austère:
– Monsieur, dit-il, mon caractère sacré me défend de me mêler de cette déplorable et scandaleuse affaire. Les ennemis de l’Église accusent trop souvent les prêtres de sortir de leurs sacristies. Je ne puis que demander à Dieu le pardon de votre frère.
Marius, consterné, s’était également levé. Il comprenait qu’il venait d’être joué par Donadéi. Il voulut faire bonne contenance.
– Je vous remercie, répondit-il. Les prières sont une aumône bien douce pour les malheureux. Demandez à Dieu 11dque les hommes nous fassent justice.
Il se dirigea vers la porte, suivi par l’abbé Chastanier qui marchait la tête basse. Donadéi avait affecté de ne pas regarder le vieux prêtre.
Sur le seuil, le bel abbé, retrouvant toute sa légèreté gracieuse, retint un instant Marius.
– Vous êtes employé chez M. Martelly, je crois? lui demanda-t-il.
– Oui, Monsieur, répondit le jeune homme étonné.
– C’est un homme d’une grande honorabilité. Mais je sais qu’il n’est pas de nos amis…
Pourtant je professe pour lui la plus profonde estime, et sa sœur, mademoiselle Claire, que j’ai l’honneur de diriger, est une de nos meilleures paroissiennes.
Et comme Marius le regardait, ne trouvant rien à répondre, Donadéi ajouta en rougissant légèrement:
– C’est une personne charmante, d’une piété exemplaire…
Il salua avec une exquise politesse et ferma la porte doucement. L’abbé Chastanier et Marius, restés seuls sur le trottoir, se regardèrent, et le jeune homme ne put s’empêcher de hausser les épaules. Le vieux prêtre était confus de voir un ministre de Dieu jouer ainsi la comédie. Il se tourna vers son compagnon et lui dit en hésitant:
– Mon ami, il ne faut pas en vouloir à Dieu, si ses ministres ne sont pas toujours ce qu’ils devraient être. Ce jeune homme que nous venons de voir, n’est coupable que d’ambition…
Il continua ainsi, excusant Donadéi. Marius le regardait, touché de sa bonté, et, malgré lui, il comparait ce vieillard pauvre et 11emodeste au puissant et gracieux abbé, dont les sourires faisaient loi dans le diocèse. Alors il pensa
– triste et horrible pensée – que l’Église n’aimait pas ses fils d’un égal amour et que, comme toutes les mères, elle gâtait les visages roses et les cœurs rusés, et négligeait les âmes tendres et humbles qui se dévouent dans l’ombre.
Les deux visiteurs s’éloignaient, lorsqu’une voiture s’arrêta devant la petite maison close et discrète. Marius vit descendre M. de Cazalis de la voiture; le député entra vivement chez l’abbé Donadéi.
– Tenez, regardez, mon père, s’écria le jeune homme. Je suis certain que le caractère sacré de ce prêtre ne va pas lui défendre de travailler à la vengeance de M. de Cazalis.
Il eut la tentation de rentrer dans cette maison, où l’on faisait jouer à Dieu un rôle si misérable. Puis il se calma, il remercia l’abbé Chastanier, il s’éloigna, en se disant avec désespoir que la dernière porte de salut, celle dont le haut clergé tenait la clef, se fermait devant lui.
Le lendemain, M. Martelly lui rendit compte d’une démarche qu’il venait de tenter auprès du premier notaire de Marseille, M. Douglas, homme pieux qui, en moins de huit ans, était devenu une véritable puissance par sa riche clientèle et ses larges aumônes. Le nom de ce notaire était aimé et respecté. On parlait avec admiration des vertus de ce travailleur intègre qui vivait frugalement; on avait une confiance sans bornes dans son honnêteté et dans l’activité de son intelligence.
M. Martelly s’était servi de son ministère pour placer quelques capitaux. Il espérait que, si Douglas voulait prêter son appui à Marius, ce dernier aurait une partie du 11fclergé pour lui. Il se rendit chez le notaire et lui demanda son aide. Douglas, qui semblait très préoccupé, balbutia une réponse évasive, disant qu’il était surchargé d’affaires, qu’il ne pouvait lutter contre M. de Cazalis.
– Je n’ai pas insisté, dit M. Martelly à Marius, j’ai cru comprendre que votre adversaire vous avait devancé… Je suis pourtant étonné que M. Douglas, un homme probe, se soit laissé lier les mains… Maintenant, mon pauvre ami, je crois que la partie est bien perdue.
Marius n’avait plus aucune espérance. Pendant un mois, il courut Marseille, tâchant de gagner à sa cause quelques hommes influents. Partout on le reçut froidement, avec une politesse railleuse. M. Martelly ne fut pas plus heureux. Le député avait rallié toute la noblesse et le haut clergé autour de lui. La bourgeoisie, les gens de commerce riaient sous cape, sans vouloir agir, ayant une peur atroce de se compromettre. Quant au peuple, il chansonnait M. de Cazalis et sa nièce, ne pouvant servir autrement Philippe Cayol.
Les jours s’écoulaient, l’instruction du procès criminel marchait bon train. Marius était aussi seul que le premier jour pour défendre son frère contre la haine de M. de Cazalis et les mensonges complaisants de Blanche. Il avait toujours à ses côtés M. Martelly qui se déclarait impuissant, et Fine, dont les bavardages emportés ne gagnaient à Philippe que les sympathies chaleureuses des filles du peuple.


4 avril 1867 (12)

12aUn matin, Marius apprit que son frère et le jardinier Ayasse venaient d’être mis en accusation, le premier comme coupable de rapt, le second comme complice de ce crime. Madame Cayol avait été relâchée, les preuves manquant pour l’impliquer dans le procès.
Marius courut embrasser sa mère. La pauvre et sainte femme avait beaucoup souffert pendant sa captivité; sa santé chancelante se trouvait gravement compromise. Quelques jours après sa sortie de prison, elle s’éteignait doucement dans les bras de son fils qui jurait en sanglotant de venger sa mort.
Le convoi devint une cause de manifestation populaire. La mère de Philippe fut conduite au cimetière Saint-Charles, suivie d’un immense cortège de femmes du peuple qui ne 12bse gênaient pas pour accuser tout haut M. de Cazalis. Peu s’en fallut que ces femmes n’allassent ensuite jeter des pierres dans les fenêtres du député.
En revenant de l’enterrement, Marius, dans son petit logement de la rue Sainte, se sentit seul au monde et se mit à pleurer amèrement. Les larmes le soulagèrent; il vit la route qu’il devait suivre, nettement tracée devant ses pas. Les malheurs qui l’accablaient grandissaient en lui l’amour de la vérité
et du devoir et la haine de l’injustice. Il sentait que toute sa vie allait être vouée à une œuvre sainte.
Il ne pouvait plus agir à Marseille. La scène du drame se déplaçait. L’action devait se dérouler maintenant à Aix, selon les péripéties du procès. Marius voulait être sur les lieux pour suivre les différentes phases de l’affaire et profiter des incidents qui se présenteraient. Il demanda à M. Martelly un congé d’un mois que celui-ci s’empressa de lui accorder.
Le jour de son départ, il trouva Fine à la diligence.
– Je vais à Aix avec vous, lui dit tranquillement la jeune fille.
– Mais c’est une folie! s’écria-t-il. Vous n’êtes point assez riche pour vous dévouer ainsi… Et vos fleurs, qui les vendra?
– Oh! j’ai mis à ma place une de mes amies, une fille qui demeure sur le même pallier que moi, place aux Œufs… Je me suis dit comme ça: «Je puis leur être utile,» j’ai passé ma plus belle robe, et me voilà.
– Je vous remercie bien, répondit simplement Marius d’une voix émue.

12cIX

OÙ M. DE GIROUSSE FAIT DES CANCANS

À Aix, Marius descendit chez Isnard qui demeurait rue d’Italie. Le mercier n’avait pas été inquiété. On dédaignait sans doute une proie d’une aussi
insignifiante valeur.
Fine
, dont la tête folle travaillait depuis un mois, alla droit chez le geôlier de la prison dont elle était la nièce par alliance. Elle avait son plan. Elle apportait un gros bouquet de roses qui fut reçu à merveille. Ses jolis sourires, sa vivacité caressante la firent en deux heures l’enfant gâtée de son oncle; le geôlier était veuf et avait deux filles en bas âge dont Fine fut tout de suite la petite mère.
Le procès ne devait commencer que dans les premiers jours de la semaine suivante. Marius, les bras liés, n’osant plus tenter une seule démarche, attendait avec angoisse l’ouverture des débats. Par moments, il avait encore la folie d’espérer, de compter sur un acquittement.
Se promenant un soir sur le Cours, il rencontra M. de Girousse qui était venu de Lambesc pour assister au jugement de Philippe. Le vieux gentilhomme lui prit le bras, et, sans prononcer une parole, l’emmena dans son hôtel.
– Là, dit-il, en s’enfermant avec lui dans un grand salon, nous sommes seuls, mon ami. Je vais pouvoir être
rôturier à mon aise.
Marius souriait des allures brusques et originales du comte.
– Eh bien, continua celui-ci, vous ne me demandez pas de vous servir, de vous défen12ddre contre de Cazalis?… Allons, vous êtes intelligent. Vous comprenez que je ne puis rien contre cette noblesse entêtée et vaniteuse à laquelle j’appartiens. Ah! votre frère a fait là un beau coup.
M. de Girousse marchait à grands pas dans le salon. Brusquement, il se planta devant Marius.
– Écoutez bien notre histoire, dit-il d’une voix haute. Nous sommes, dans cette bonne ville, une cinquantaine de vieux bons hommes comme moi qui vivons à part, cloîtrés au fond d’un passé mort à jamais. Nous nous disons la fine fleur de la Provence, et nous restons-là, inactifs, à rouler nos pouces… D’ailleurs, nous sommes des gentilshommes, des cœurs chevaleresques, attendant avec dévotion le retour de leurs princes légitimes. Eh! mordieu, nous attendrons longtemps, si longtemps que la solitude et la paresse nous auront tués, avant que le moindre prince légitime ne se montre. Si nous avions de bons yeux, nous verrions marcher les évènements. Nous crions aux faits: «Vous n’irez pas plus loin!» et les faits nous passent tranquillement sur le corps et nous écrasent. J’enrage, lorsque je nous vois enfermés dans un entêtement aussi ridicule qu’héroïque. Dire que nous sommes presque tous riches, que nous pourrions presque tous faire des industriels intelligents qui travailleraient à la prospérité de la contrée, et que nous préférons moisir au fond de nos hôtels, comme de vieux débris d’un autre âge!
Il reprit haleine, puis continua avec plus de force.
12eEt nous sommes tout orgueilleux de notre existence vide. Nous ne travaillons pas, par dédain pour le travail. Nous avons une sainte horreur du peuple dont les mains sont noires… Ah! votre frère a touché à une de nos filles! On lui fera voir s’il est du même sang que nous. Nous allons nous liguer tous ensemble et donner une leçon aux vilains; nous leur ôterons l’envie de se faire aimer de nos enfants. Quelques ecclésiastiques puissants nous seconderont; ils sont fatalement liés à notre cause… Ce sera une bonne campagne pour notre vanité.
Après un instant de silence, M. de Girousse reprit en raillant
.
– Notre vanité… Elle a reçu parfois de larges accrocs. Quelques années avant ma naissance, un drame terrible se passa dans l’hôtel qui est voisin du mien. M. d’Entrecasteaux, président du Parlement, y assassina sa femme dans son lit; il lui coupa la gorge d’un coup de rasoir, poussé, dit-on, par une passion qu’il voulait contenter même à l’aide du crime. Le rasoir ne fut retrouvé que vingt-cinq jours après au fond du jardin; on trouva également dans le puits les bijoux de la victime que le meurtrier y avait jetés, pour faire croire à la justice que l’assassinat avait eu le vol pour mobile. Le président d’Entrecasteaux prit la fuite et se retira, je crois, en Portugal où il mourut misérablement. Le Parlement le condamna par contumace à être roué vif… Vous voyez que nous avons aussi nos scélérats et que le peuple n’a rien à nous envier. Cette lâche cruauté d’un des nôtres porta, dans le temps, un rude coup à notre autorité. Un ro12fmancier pourrait faire une œuvre poignante de cette sanglante et lugubre histoire.
– Et nous savons aussi plier l’échine, dit encore M. de Girousse qui s’était remis à marcher. Ainsi, lorsque Fouché, le régicide, alors duc d’Otrante, fut, vers 1810, exilé un moment dans notre ville, toute la noblesse se traina à ses pieds. Je me rappelle une anecdote qui montre à quelle plate servilité nous étions descendus. Au 1er janvier 1811, on faisait queue pour offrir à l’ancien conventionnel des vœux de bonne année; dans le salon de réception
, on parlait du froid rigoureux qu’il faisait, et un des visiteurs exprimait des craintes sur le sort des oliviers. «Eh! que nous importent les oliviers! s’écria un des nobles personnages, pourvu que M. le duc se porte bien!…» Voilà comme nous sommes, aujourd’hui, mon ami; humbles avec les puissants, hautains avec les faibles. Il y a sans doute des exceptions, mais elles sont rares… Vous voyez bien que votre frère sera condamné. Notre orgueil qui plie devant un Fouché, ne peut plier devant un Cayol. Cela est logique… Bonsoir.
Et le comte congédia brusquement Marius. Il s’était exaspéré lui-même en parlant, il craignait que la colère ne finit par lui faire dire des sottises.
Le lendemain, le jeune homme le rencontra de nouveau. M. de Girousse, comme la veille, l’entraina dans son hôtel. Il tenait à la main un journal où se trouvaient imprimés les noms des jurés qui devaient juger Philippe.
Il frappa du doigt avec force sur le journal.
– Voilà donc les hommes, s’écria-t-il, qui vont juger votre frère… Voulez-vous que je vous raconte à leur sujet quelques histoires? Ces histoires sont curieuses et instructives.


6 avril 1867 (13)

13aM. de Girousse s’était assis. Il parcourait le journal du regard, avec des haussements d’épaules.
– C’est là, dit-il enfin, un jury de choix, une assemblée de gens riches qui ont intérêt à servir la cause de M. de Cazalis… Ils sont tous plus ou moins marguilliers, plus ou moins répandus dans les salons de la noblesse… Ils ont presque tous pour amis des hommes qui passent leurs matinées dans les églises, et qui exploitent leurs clients le reste du jour…
Puis il nomma les jurés un à un, et parla 13bdu monde qu’ils fréquentaient avec une violence indignée.
– Humbert, dit-il, le frère d’un négociant de Marseille, d’un marchand d’huile, honnête homme qui tient le haut du pavé et que tous les pauvres diables saluent. Il y a vingt ans, leur père n’était que petit commis. Aujourd’hui, les fils sont millionnaires, grâce à ses spéculations habiles. Une année, il vend à l’avance, au prix courant, une grande quantité d’huile. Quelques semaines après, le froid tue les oliviers, la récolte est perdue, il est ruiné s’il ne trompe
pas ses clients. Mais notre homme préfère être trompeur que pauvre. Tandis que ses confrères livrent à perte de bonne marchandise, il achète toutes les huiles gâtées, toutes les huiles rances qu’il peut trouver, et il fait les livraisons promises. Les clients se plaignent, se fâchent. Le spéculateur, répond tranquillement qu’il tient strictement ses promesses, et qu’on n’a rien de plus à lui demander. Et le tour est joué. Tout Marseille, qui connaît cette histoire, n’a pas assez de coups de chapeau pour cet homme adroit.
Gautier… autre négociant de Marseille. Celui-là, a un neveu, Paul Bertrand, qui a escroqué en grand. Ce Bertrand était associé avec un sieur Aubert, de New-York, qui lui envoyait des navires de marchandises dont le chargement devait être vendu à Marseille. Ils avaient chacun une part égale dans les bénéfices. Notre homme gagnait beaucoup d’argent à ce commerce, d’autant plus qu’il avait le soin de tromper son associé à chaque par13ctage. Un jour, une crise éclate, les pertes arrivent. Bertrand continue à accepter les marchandises que les navires apportent toujours, mais il refuse de payer les traites qu’Aubert tire sur lui, disant que les affaires vont mal et qu’il est gêné. Les traités font retour, et reviennent de nouveau, avec des frais énormes. Alors Bertrand déclare tranquillement qu’il ne veut pas payer, qu’il n’est pas obligé de rester éternellement l’associé d’Aubert et qu’il ne doit rien. Nouveau retour des traites, nouveaux frais, remboursement onéreux pour le négociant de New-York indigné et surpris. Ce dernier, qui n’a pu plaider que par procuration, a perdu le procès en dommages-intérêts qu’il a intenté à Bertrand; on m’a affirmé que les deux tiers de sa fortune, douze cent mille francs, avaient disparu dans cette catastrophe.., Bertrand reste le plus honnête homme du monde; il est membre de toutes les sociétés, de plusieurs congrégations; on l’envie et on l’honore…
Dutailly… un commerçant, un marchand de blé. Il est arrivé anciennement à un de ses gendres, Georges Fouque, une mésaventure dont ses amis se sont hâtés d’étouffer le scandale. Fouque, qui est un homme adroit, s’arrangeait toujours de manière à faire trouver des avaries aux chargements que les navires lui apportaient. Les sociétés d’assurances payaient, sur le rapport d’un expert. Fatiguée de payer toujours, ces sociétés chargent de l’expertise un honnête boulanger, qui reçoit bientôt la visite de Fouque. Celui-ci, tout en causant de choses indifférentes, lui 13dglisse dans la main quelques pièces d’or. Le boulanger laisse tomber les pièces et, d’un coup de pied, les lance au milieu de l’appartement. La scène se passait devant plusieurs personnes… Fouque n’a rien perdu de son crédit.
– Delorme…
celui-là habite une ville voisine de Marseille. Il est retiré du commerce depuis longtemps. Écoutez l’infamie que son cousin Mille a commise: Il y a une trentaine d’années, la mère de Mille tenait un magasin de mercerie. Lorsque la vieille dame se retira, elle céda son fonds à un de ses commis, garçon actif et intelligent qu’elle considérait presque comme un fils. Le jeune homme, nommé Michel, acquitta vite sa dette et augmenta tellement le cercle de ses affaires qu’il se vit obligé de prendre un associé. Il choisit un garçon de Marseille, Jean Martin, qui avait quelque argent, et qui paraissait être un homme d’honneur et de travail. C’était une fortune assurée que Michel offrait à son associé. Dans les commencements, tout alla pour le mieux. Les bénéfices augmentaient chaque année, et les deux associés mettaient chacun de côté des sommes rondes au bout de l’an. Mais Jean Martin, âpre au gain et qui rêvait une fortune rapide, finit par se dire qu’il gagnerait le double, s’il était seul. La chose était difficile; Michel, en somme, était son bienfaiteur, et il avait pour ami le propriétaire de la maison, le fils de Mme Mille. Pour peu que ce dernier fut honnête, Jean Martin devait échouer dans son indigne projet. Il alla le voir, comptant trouver un 13ehomme de son espèce, et en effet il trouva en lui le coquin qu’il cherchait. Il lui offrit de passer un nouveau bail à son nom, moyennant une forte somme d’argent, et comme Mille se faisait marchander, il doubla, il tripla la somme. Mille, qui était un cuistre et un avare, se vendit le plus cher possible; le marché fut conclu. Alors Jean Martin joua auprès de Michel un rôle d’hypocrite; il lui dit qu’il désirait rompre leur acte de société pour aller s’établir plus loin; il lui désigna même le local qu’il avait loué. Michel, étonné, mais ne pouvant soupçonner l’infamie dont il devait être la victime, lui dit qu’il était libre de se retirer, et l’acte fut rompu. Peu de temps après, le bail de Michel finissait; Jean Martin, son nouveau bail à la main, mettait triomphalement son associé à la porte… De pareils crimes échappent à la justice humaine. Mais les gens lâches et avides sont condamnés devant le tribunal des hommes d’honneur. Je n’ai pas assez de mépris pour ce Mille, qui était l’ami d’enfance, pour ainsi dire le frère de Michel, et qui l’a trahi d’une façon si venale et si basse. Il y a de ces consciences sales qui portent légèrement le poids d’une infamie. Puisqu’on ne peut conduire en cours d’assises ces criminels adroits, qui jettent leurs amis sur le pavé pour un sac de pièces de cents sous, il faudrait qu’on affichât leurs noms en grosses lettres dans les carrefours, et que chaque passant crachât sur ces noms. C’est là l’ignoble pilori qu’ils méritent… Michel, qu’une pareille trahison avait rendu presque fou, alla 13fs’établir plus loin mais, n’ayant plus de clientelle, il perdit l’argent péniblement amassé par trente années de travail. Il est mort paralytique, dans des souffrances cruelles, en criant que Mille et Martin étaient des misérables, des traitres, et en demandant vengeance à ses fils… Aujourd’hui, ses fils travaillent, suent sang et eau pour se faire une position. Mille est allié aux premières familles de la ville; ses descendants sont riches, ils vivent grassement dans la dévotion et dans l’estime tous…
– Faivre…
sa mère avait épousé en secondes nôces un sieur Chabran, armateur et escompteur. Sous prétexte de spéculation malheureuse, Chabran écrit un jour à ses nombreux créanciers qu’il est obligé de suspendre ses payements. Quelques-uns consentent à lui donner du temps. La majorité veut poursuivre. Alors Chabran se procure, en qualité d’employés, deux jeunes garçons auxquels il apprend, huit jours durant, une leçon, puis, flanqué de ces deux petits êtres, parfaitement dressés, il va voir, l’un après l’autre, tous ses créanciers, se lamentant sur sa détresse, et demandant pitié pour ses deux fils, déguenillés et sans pain. Le tour réussit à merveille. Tous les créanciers déchirèrent leurs titres.
Le lendemain, Chabran était à la Bourse, plus calme et plus insolent que jamais. Un courtier, qui ignorait l’affaire, vint lui proposer à escompter deux valeurs, signées précisément des négociants qui avaient, la veille, donné quittance à ce misérable:
13gJe ne fais rien, dit-il, hautement, avec des gens de cette classe…
Aujourd’hui, Chabran est à peu près retiré des affaires, il habite une splendide villa, où il donne le dimanche de somptueux dîners.
– Gerominot…. Le président du cercle où il passe ses soirées
intimes, est un usurier de la pire espèce. Il a gagné, dit-on, à ce métier là, un petit million, ce qui lui a permis de marier sa fille à un gros bonnet de la finance. Son nom est Pertigny. Mais, depuis la faillite qui lui laissa dans les mains, un capital de trois cent mille francs, il se fait appeler Félix.
Cet adroit coquin avait fait, il y a 40 ans, une première faillite qui lui permit d’acheter une maison. Les créanciers reçurent le 15 pour cent. Dix ans plus tard, une seconde faillite lui permit d’acheter une superbe villa. Ses créanciers reçurent le 10 pour cent. Il y a 15 ans à peine, il fit une troisième faillite de 300,000 francs et offrit le 5 pour cent, mais les créanciers ayant réfusé, il leur prouva que tous ses biens étaient à sa femme, et il ne donna pas un centime…
Marius était écœuré, il fit un geste de dégoût, comme pour interrompre ces récits
bonteux.
– Vous ne me croyez peut-être pas, reprit le terrible comte, avec une certaine hauteur. Vous êtes un jeune naïf, mon ami. Je n’ai pas fini, je veux que vous m’écoutiez jusqu’au bout.


9 avril 1867 (14)

14aM. de Girousse raillait avec une verve sinistre. Ses paroles, hautes et sifflantes, tombaient avec des bruits de fouet sur les gens dont il racontait les sales histoires. On reconnaissait le gentilhomme dédaigneux à la liberté de ses paroles et à la fougue généreuse de son emportement.
Il nomma les
36 jurés à la file; il fouilla leur vie, celle de leur père, celle de leur fils, où de quelque autre membre de leur famille, et, comme si quelque démon lui avait ouvert la conscience de tous, il en mit à nu toutes les plaies. À peine en épargna-t-il quelques-unes. Puis il se posa violemment devant Marius et continua avec une âpreté non exempte de haine:
14bAuriez-vous la naïveté de croire que tous ces millionnaires, que tous ces parvenus, que tous ces gens puissants qui vous dominent et vous écrasent aujourd’hui, sont de petits saints, des justes, dont la vie est sans tache? Ces hommes étalent, à Marseille surtout, leur
chaste vanité, leur pieuse insolence; ils sont devenus dévots et cafards; ils ont trompé jusqu’aux honnêtes gens qui les saluent et les estiment. En un mot, ils forment à eux tous une aristocratie; leur passé est oublié, on ne voit que leur richesse et leur probité de fraîche date. Eh bien! j’arrache les masques. Écoutez… Celui-ci a fait fortune en trahissant un ami; cet autre en vendant de la chair humaine; cet autre en profanant ou sa femme ou sa fille; cet autre en spéculant sur la misère de ses créanciers; cet autre en rachetant à vil prix, après les avoir lui-même adroitement discréditées, toutes les actions d’une compagnie dont il était le gérant; cet autre en coulant un navire chargé de pierres en guise de marchandises, et en se faisant payer par la compagnie d’assurances le prix de cet étrange chargement; cet autre, associé sur parole, en refusant de partager les chances d’une opération, dès que cette opération est devenue mauvaise; cet autre en dissimulant son actif, en faisant deux ou trois faillites et en vivant ensuite comme un homme de bien; cet autre en vendant pour du vin de l’eau de campêche ou sang de bœuf; cet autre en accaparant les blés en mer pendant les années de disette; cet autre en fraudant le fisc sur une grande échelle, en essayant de corrompre les em14cployés et en volant tout son saoul l’administration; cet autre en mettant au bas de ses billets des signatures fausses de parents ou d’amis qui n’osent nier, le jour de l’échéance, et qui paient au besoin, plutôt que de compromettre le faussaire; cet autre en incendiant lui-même son usine ou ses vaisseaux, assurés au-delà de leur valeur; cet autre en déchirant et en jetant au feu les billets qu’il a arrachés des mains de son créancier, le jour du paiement; cet autre en jouant à la Bourse avec l’intention de ne pas payer, s’il perd, et en refusant en effet de payer, ce qui ne l’empêche pas de s’enrichir, huit jours après, aux dépens de quelque autre dupe…
La respiration manqua à M. de Girousse. Il garda un long silence, laissant sa colère se calmer. Ses lèvres s’ouvrirent de nouveau, il eut un sourire moins amer.
– Je suis un peu misanthrope, dit-il doucement à Marius qui l’avait écouté avec douleur et surprise, je vois tout en noir. C’est que l’oisiveté à laquelle mon titre me condamne, m’a permis d’étudier les hontes de ce pays. Mais sachez qu’il y a d’honnêtes gens parmi nous; s’ils voulaient se lever en masse, ils écraseraient aisément les coquins. Je prie Dieu chaque soir que cettte guerre civile de la vertu contre le vice ait lieu au plus tôt… Quant à vous, ne comptez que sur l’équité de la magistrature; vous trouverez en elle un appui ferme, indépendant et loyal. Ses membres ne rampent pas comme des esclaves devant les volontés du riche
ou du puissant. J’ai toujours eu pour la magistrature un respect fana14dtique, car elle représente la vérité et la justice sur la terre.
Marius prit congé de M. de Girousse, tout bouleversé par les paroles ardentes qu’il venait d’entendre. Il prévoyait que son frère serait impitoyablement condamné. L’ouverture des débats devait avoir lieu le lendemain.

X

UN PROCÈS SCANDALEUX

Tout Aix était en émoi. Le scandale éclate avec une énergie étrange dans les petites villes paisibles, où la curiosité des oisifs n’a pas chaque jour un nouvel aliment. Il n’était bruit que de Philippe et de Blanche; on racontait en pleine rue les aventures des jeunes amants, on disait tout haut que l’accusé était condamné à l’avance, et que M. de Cazalis avait, par lui ou ses amis, demandé sa condamnation à chaque juré.
Le clergé d’Aix prêtait son appui au député, assez faiblement il est vrai; il y avait alors, dans ce clergé, des hommes éminents et honorables, auxquels il répugnait de travailler à une injustice. Quelques prêtres obéirent cependant aux influences venues du cercle religieux de Marseille, dont l’abbé
Donadei était, pour ainsi dire, le maître. Ces prêtres essayèrent par des visites, par des démarches habiles, de lier les mains à la magistrature dont on craignait l’esprit droit et ferme. Ils ne réussirent qu’à persuader aux jurés la sainteté de la cause de M. de Cazalis.
La noblesse les aida puissamment dans cette tâche. Elle se croyait engagée d’honneur à 14eécraser Philippe Cayol. Elle le regardait comme un ennemi personnel qui avait osé attenter à la dignité d’un des siens, et qui, par là même, l’avait insultée toute entière. À voir ces comtes et ces marquis se remuer, s’irriter, se liguer en masse, on eût cru que les ennemis se trouvaient aux portes de la ville. Il s’agissait simplement de faire condamner un pauvre diable, coupable d’amour et d’ambition.
Philippe avait aussi des amis, des défenseurs. Tout le peuple se déclarait franchement pour lui. Les basses classes blâmaient sa conduite, réprouvaient les moyens qu’il avait employés, disaient qu’il aurait mieux fait d’aimer et d’épouser une simple bourgeoise comme lui; mais, tout en condamnant ses actes, elles le défendaient bruyamment contre l’orgueil et la haine de M. de Cazalis. On savait, dans la ville, que Blanche, chez le juge d’instruction, avait renié son amour, et les filles du peuple, vraies provençales, c’est-à-dire dévouées et courageuses, la traitaient avec un mépris insultant. Elles l’appelaient «la renégate
,» elles cherchaient à sa conduite des motifs honteux, et ne se gênaient pas pour crier leur opinion sur les places, dans le langage énergique des rues.
Ce tapage compromettait singulièrement la cause de Philippe. La ville entière était dans le secret du drame qui allait se jouer
; ceux qui avaient intérêt à faire condamner l’accusé, ne prenaient même pas la peine de cacher leurs démarches, ils se disaient certains 14fde leur triomphe; ceux qui auraient voulu sauver le frère de Marius, se sentant faibles et désarmés, se soulageaient en criant, heureux d’irriter les gens puissants qu’ils n’avaient pas l’espérance de vaincre.
M. de Cazalis avait, sans honte, traîné sa nièce jusqu’à Aix. Pendant les premiers jours, il prit comme une volupté orgueilleuse à la promener sur le Cours. Il protestait par là contre l’idée de déshonneur que la foule attachait à la fuite de la jeune fille; il semblait dire à tous: «Vous voyez qu’un manant ne saurait déshonorer une Cazalis. Ma nièce vous domine encore du haut de son titre et de sa fortune.»
Mais il ne put continuer longtemps de
pareiles promenades. La foule s’irrita de son attitude, elle insulta Blanche, elle manqua de jeter des pierres à l’oncle et à la nièce. Les femmes surtout se montrèrent acharnées; elles ne comprenaient pas que la jeune fille n’était point tant coupable et qu’elle obéissait simplement à une volonté de fer.
Blanche tremblait devant la colère populaire. Elle baissait les yeux pour ne pas voir ces femmes qui la regardaient avec des yeux ardents. Elle sentait derrière elle des gestes de mépris, elle entendait des mots horribles qu’elle ne comprenait pas, et ses jambes chancelaient, elle se tenait au bras de son oncle pour ne pas tomber. Pâle, frémissante, elle rentra un jour en déclarant qu’elle ne sortirait plus.
La pauvre enfant allait être mère.


11 avril 1867 (15)

15aEnfin, les débats s’ouvrirent. Dès le matin, les portes du Palais-de-Justice furent assiégées; des groupes se formèrent au milieu de la place des Prêcheurs, gesticulant, parlant à voix haute. On clabaudait sur l’issue probable du procès, on discutait la culpabilité de Philippe et l’attitude de M. de Cazalis et de Blanche.
La salle des assises s’emplissait lentement. On avait ajouté plusieurs rangs de chaises pour les personnes munies de billets; ces personnes étaient en si grand nombre qu’elles durent presque toutes se tenir debout. Il y avait là la fine fleur de la noblesse, des avocats, des fonctionnaires, tous les personnages notables d’Aix. Jamais accusé n’avait eu un pareil parterre. Lorsqu’on ouvrit les portes pour laisser entrer le gros public, à peine quelques curieux purent-ils trouver place. Les autres furent obligés de stationner à la porte, dans les couloirs, jusque sur les mar15bches du Palais. Et, par moment, il s’élevait de cette foule des murmures, des huées, dont les bruits pénétraient et grandissaient dans la salle, troublant la tranquille majesté du lieu.
Les dames avaient envahi la tribune. Elles formaient, là-haut, une masse compacte de visages anxieux et souriants. Celles qui étaient au premier rang, s’éventaient, se penchaient, laissaient traîner leurs mains gantées sur le velours rouge de la balustrade. Puis, dans l’ombre, montaient des rangs pressés de faces roses, dont on ne voyait pas les corps. Ces faces roses étaient comme enfouies au milieu des dentelles, des rubans, des étoffes de soie et de satin; çà et là, brillait l’éclair rapide d’un bijou, lorsqu’une des têtes se tournait. Et, de cette foule rougissante et bavarde, tombaient des rires perlés, des paroles adoucies, de petits cris aigus. Ces dames étaient au spectacle.
Lorsque Philippe Cayol fut introduit, il se fit un grand silence. Toutes les dames le dévorèrent du regard; quelques-unes d’entre-elles braquèrent sur lui des lorgnettes de théâtre, l’examinant de haut en bas. Ce grand garçon, dont les traits énergiques annonçaient les appétits violents, eut un succès d’estime. Les femmes, qui étaient venues pour juger du goût de Blanche, trouvèrent sans doute la jeune fille moins coupable, quand elles virent la haute taille et les regards clairs de son amant.
L’attitude de Philippe fut calme et digne. Il était vêtu tout de noir. Il semblait ignorer la présence de deux gendarmes qui étaient à ses côtés, il se
levait et s’asseyait avec les grâces d’un homme du monde. Par moment, il regardait la foule tranquillement, sans ef15cfronterie. Il leva plusieurs fois les yeux vers la tribune, et, chaque fois, malgré lui, il eut des sourires tendres; ses incorrigibles habitudes d’aimer et de vouloir plaire le reprenaient, même devant la justice.
On lut l’acte d’accusation.
Cet acte était écrasant pour l’accusé. Les faits, selon les dépositions de M. de Cazalis et de sa nièce, s’y trouvaient interprêtés d’une façon habile et terrible. On y disait que Philippe avait séduit Blanche à l’aide de mauvais romans; la vérité était qu’il s’agissait de deux ouvrages de Mme de Genlis, parfaitement puérils. L’accusation disait, en outre, en acceptant la version de Blanche, que la jeune fille avait été enlevée avec violence, qu’elle s’était cramponnée à un amandier, et que, pendant toute la fuite, le séducteur avait dû employer l’intimidation pour se faire suivre par sa victime. Enfin, le fait le plus grave consistait dans une affirmation de
Mlle de Cazalis: Elle prétendait qu’elle n’avait jamais écrit de lettres à Philippe et que les deux lettres présentées par l’accusé, étaient des lettres antidatées qu’il lui avait fait écrire à Lambesc, par mesure de précaution.
Lorsque la lecture de l’acte d’accusation fut achevée, la salle s’emplit du murmure bruyant des conversations particulières. Chacun, avant de venir au Palais, avait sa version, et chacun discutait, à demi-voix, le récit officiel. Au dehors, la foule poussait de véritables cris. Le président menaça de faire évacuer la salle, et le silence se rétablit peu à peu.
Alors on procéda à l’interrogatoire de Philippe Cayol.
Lorsque le président lui eut fait les demandes d’usage et qu’il lui eut répété les 15dmotifs de l’accusation qui pesait sur lui, le jeune homme, sans répondre, dit d’une voix claire:
– Je suis accusé d’avoir été enlevé par une jeune fille.
Ces paroles firent sourire tous les assistants. Les dames se cachèrent derrière leur éventail pour s’égayer à leur aise. C’est que la phrase de Philippe, toute folle et absurde qu’elle paraissait, contenait cependant l’exacte vérité. Le président fit remarquer avec raison que jamais on n’avait vu un jeune homme de trente ans enlevé par une jeune fille de seize ans.
– On n’a jamais vu non plus, répondit tranquillement Philippe, une jeune fille de seize ans courant les grands chemins, traversant des villes, rencontrant des centaines de personnes, et ne songeant pas à appeler le premier passant venu pour la délivrer de son séducteur, de son geôlier.
Et il s’attacha à montrer l’impossibilité matérielle de la violence et de l’intimidation dont on l’accusait. À chaque heure du jour, Blanche était libre de le quitter, de demander aide et secours; si elle le suivait, c’est qu’elle l’aimait, c’est qu’elle avait consenti à la fuite. D’ailleurs, Philippe témoigna la plus grande tendresse pour la jeune fille et la plus grande déférence pour M. de Cazalis. Il reconnut ses torts, il demanda simplement qu’on ne fit pas de lui un séducteur indigne.
L’audience fut levée et renvoyée au lendemain pour l’audition des témoins. Le soir, la ville était bouleversée; les dames parlaient de Philippe avec une indignation affectée, les hommes graves le traitaient avec plus ou moins de sévérité, les gens du peuple le défendaient avec énergie.
15eLe lendemain, la foule fut plus grande et plus bruyante encore, à la porte du Palais-de-Justice. Les témoins étaient presque tous des témoins à charge. M. de Girousse n’avait pas été cité; on redoutait la
brusquerie originale de son esprit, et, d’autre part, il aurait dû être plutôt arrêté comme complice. Marius, lui-même, était allé le prier de ne point se compromettre dans cette affaire; il craignait, ainsi que ses adversaires, l’esprit violent du vieux comte, dont une boutade pouvait tout gâter.
Il n’y eut guère qu’une déposition en faveur de Philippe, celle de l’aubergiste de Lambesc, qui vint déclarer que Blanche donnait
, à son compagnon, le titre de mari. Cette déposition fut comme effacée par celles des autres témoins. Marguerite, la laitière, balbutia et dit qu’elle ne se souvenait plus d’avoir apporté à l’accusé les lettres de Mlle de Cazalis. Chaque témoin servit ainsi les intérêts du député, soit par crainte, soit par sottise et manque de mémoire.
Les plaidoiries commencèrent et demandèrent une nouvelle audience. L’avocat de Philippe le défendit avec une simplicité digne. Il ne chercha pas à excuser ce qu’il y avait de coupable dans sa conduite; il le montra comme un homme ardent et ambitieux qui s’était laissé égarer par des espoirs de richesse et d’amour. Mais, en même temps, il prouva que l’accusé ne pouvait être condamné pour rapt et que l’affaire en elle-même excluait toute idée de violence et d’intimidation.
Le réquisitoire du procureur du roi fut terrible. On comptait sur une certaine douceur, et les accusations énergiques du magistrat eurent un effet désastreux. Le jury rapporta un verdict affirmatif. Philippe Cayol 15ffut condamné à cinq ans de réclusion et à l’exposition publique sur une place de Marseille. Le jardinier Ayasse fut puni de quelques mois de prison seulement.
De vagues rumeurs s’élevèrent dans la salle. Au dehors, la foule grondait.

XI

OÙ BLANCHE ET FINE SE TROUVENT FACE À FACE

Blanche, cachée au fond de la tribune, avait assisté à la condamnation de Philippe. Elle était là, par ordre de son oncle, qui voulait achever de tuer ses tendresses, en lui montrant son amant entre deux gendarmes, ainsi qu’un voleur. Une vieille parente s’était chargée de la conduire à ce spectacle édifiant.
Comme les deux femmes attendaient leur voiture, sur les marches du Palais, la foule qui se précipitait, les sépara brusquement. Blanche, entraînée au milieu de la place des Prêcheurs, fut reconnue par des femmes de la halle qui se mirent à la huer et à l’insulter.
– C’est elle, c’est elle! criaient ces femmes, la renégate, la renégate!…
La pauvre enfant, éperdue, ne sachant où fuir, se mourait de honte et de peur, lorsqu’une jeune fille écarta puissamment le groupe hurlant qui l’entourait, et vint se planter à côté d’elle.
C’était Fine.


13 avril 1867 (16)

16aLa bouquetière, elle aussi, venait d’assister à la condamnation de Philippe. Pendant près de trois heures, elle avait passé par toutes les angoisses de l’espoir et de la crainte; le réquisitoire du procureur du roi l’avait accablée, et elle s’était mise à pleurer en entendant prononcer le jugement.
Elle sortait du Palais, irritée, dans une surexcitation terrible, lorsqu’elle entendit les huées des femmes de la halle. Elle comprit que Blanche était là et qu’elle allait pouvoir se venger en l’injuriant; elle accourut, les poings fermés, l’insulte à la bouche. Selon elle, la jeune fille était la grande coupable; elle avait menti, elle avait commis un parjure 16bet une lâcheté. À ces pensées, tout le sang plébéien de Fine lui montait à la face et la poussait à crier et à frapper.
Elle se précipita, elle écarta la foule pour prendre sa part de vengeance.
Mais lorsqu’elle fut devant Blanche, lorsqu’elle la vit pliée par l’effroi, cette enfant frissonnante et faible lui fit pitié. Elle la trouva toute petite, toute mignonne, d’une fragilité si délicate qu’il lui vint au cœur une pensée généreuse de pardon. Elle repoussa d’un geste violent les femmes qui montraient le poing à la demoiselle, et, se cambrant, d’une voix haute et sèche:
– Eh bien! cria-t-elle, n’avez-vous pas honte?… Elle est seule, et vous êtes cent contre elle. Dieu n’a pas besoin de vos cris pour la punir… Laissez-nous passer.
Elle avait pris la main de Blanche et se tenait droite et courroucée devant la foule qui murmurait et qui se serrait davantage pour ne pas livrer passage aux deux jeunes filles. Fine attendait, les lèvres pâles et tremblantes. Et comme elle rassurait la demoiselle du regard, elle vit qu’elle allait être mère. Elle devint toute blanche, et, marchant vers les femmes du premier rang:
– Laissez-nous passer, reprit-elle avec plus d’éclat… Vous ne voyez donc pas, misérables, que la pauvre fille est enceinte et que vous allez tuer son enfant!…
Elle repoussa une grosse commère qui ricanait. Toutes les autres femmes s’écartèrent. Les paroles de Fine les avaient subitement rendues silencieuses et compatissantes. Les 16cjeunes filles purent alors s’éloigner entre deux haies de femmes, parmi lesquelles couraient de vagues murmures de regret. Blanche, rouge de honte, se serrait avec peur contre sa compagne et hâtait fièvreusement sa marche.
La bouquetière, pour éviter la rue du Pont-Moreau, alors pleine de monde et de tapage, prit la petite rue Saint-Jean. Arrivée sur le Cours, elle conduisit mademoiselle de Cazalis à son hôtel dont la porte se trouvait ouverte. Pendant le trajet, elle n’avait pas prononcé une parole.
Blanche la força à entrer dans le vestibule, et là, poussant la porte à demi, se mettant presque à genoux:
– Oh! mademoiselle, dit-elle d’une voix émue, que je vous remercie d’être venue à mon secours!… Ces méchantes
femme allaient me tuer.
– Ne me remerciez pas, répondit Fine avec brusquerie. J’étais venue comme les autres pour vous insulter, pour vous battre.
– Vous!
– Oui, je vous hais, je voudrais que vous fussiez morte au berceau.
Blanche regardait la bouquetière avec étonnement. Elle s’était redressée, ses instincts aristocratiques se révoltaient maintenant, et ses lèvres se plissaient légèrement de dédain. Les deux jeunes filles se trouvaient face à face, l’une avec toute sa grâce frèle, l’autre dans sa beauté fraiche et énergique. Elles se contemplaient, silencieuses, sentant gronder en elles la rivalité de leur race et de leur cœur.
– Vous êtes belle, vous êtes riche, reprit 16dFine avec amertume. Pourquoi êtes-vous venue me voler mon amant, puisque vous ne pouviez avoir plus tard pour lui que du mépris et de la colère? Il fallait chercher dans votre monde; vous auriez trouvé un garçon aussi pâle et aussi lâche que vous, qui aurait contenté vos amours de petite fille… Voyez-vous, ne prenez pas nos hommes, ou nous déchirerons vos visages roses.
– Je ne vous comprends pas, balbutia Blanche que la peur reprenait.
– Vous ne me comprenez pas… Écoutez. J’aimais monsieur Philippe. Il venait m’acheter des roses, le matin, et mon cœur battait à se rompre, lorsque je lui donnais mes bouquets. Je sais à présent où allaient ces fleurs. On m’a dit un jour qu’il s’était enfui avec vous. J’ai pleuré, puis j’ai pensé que vous l’aimeriez bien et qu’il serait heureux. Et voilà que vous le faites mettre en prison… Tenez, ne parlons pas de cela, je me fâcherais, je vous frapperais…
Elle s’arrêta, haletante, puis continua, s’approchant, brûlant de son haleine ardente les joues glacées de Blanche:
– Vous ne savez donc pas comment nous aimons, nous les pauvres filles. Nous aimons de toute notre chair, de tout notre courage. Lorsque nous nous sauvons avec un homme, nous ne venons pas dire ensuite qu’il a profité de notre faiblesse. Nous le serrons avec force dans nos bras pour le défendre… Ah! si monsieur Philippe m’avait aimée! Mais je suis une malheureuse, une pauvresse, une laide…
16eEt Fine se mit à sangloter, aussi faible que mademoiselle de Cazalis. Celle-ci lui prit la main, et, la voix coupée de larmes:
– Par pitié, dit-elle, ne m’accusez pas. Voulez-vous être mon amie, voulez-vous que je mette mon cœur à nu devant vous… Je souffre tant, si vous saviez… Moi, je ne puis rien, j’obéis à mon oncle qui me brise dans ses mains de fer. Je suis lâche, je le sais; mais je n’ai pas la force de n’être point lâche… Et j’aime Philippe, je le trouve toujours en moi. Il me l’a bien dit: «Ton châtiment, si jamais tu me trahis, sera de m’aimer éternellement, de me garder sans cesse dans ta poitrine…» Il est là, il me brûle, il me tuera. Tout à l’heure, quand on l’a condamné, j’ai senti en moi quelque chose qui m’a fait tressaillir et qui m’a comme déchiré les entrailles… Je pleure, voyez, je vous demande grâce.
Toute la colère de Fine était tombée; elle soutint Blanche qui chancelait.
– Vous avez raison,
reprit la pauvre enfant, je ne mérite pas de pitié. J’ai frappé celui que j’aime et qui ne m’aimera jamais plus… Ah! par grâce, s’il devient un jour votre mari, dites-lui mes larmes, demandez-lui mon pardon. Ce qui me rend folle, c’est que je ne puis lui faire savoir que je l’adore; il rirait, il ne comprendrait pas toute ma lâcheté… Non, ne lui parlez pas de moi. Qu’il m’oublie, cela vaut mieux: je serai seule à pleurer.
Il y eut un douloureux silence.
– Et votre enfant? demanda Fine.
– Mon enfant, dit Blanche avec égare16fment, je ne sais… Mon oncle me le prendra.
– Voulez-vous que je lui serve de mère?
La bouquetière prononça ces mots d’une voix tendre et grave. Mademoiselle de Cazalis la serra entre ses bras, dans une étreinte passionnée.
– Oh! vous êtes bonne, vous savez aimer… Tâchez de me voir à Marseille. Quand l’heure sera venue, je me confierai à vous…
En ce moment, la vieille parente rentrait, après avoir en vain cherché Blanche dans la foule. Fine se retira
lentement et remonta le Cours. Comme elle arrivait à la place des Carmelites, elle aperçut de loin Marius qui causait avec l’avocat de Philippe.
Le jeune homme était désespéré. Jamais il n’aurait cru qu’on pût condamner son frère à une peine si sévère. Les cinq années de prison l’épouvantaient; mais il était peut être encore plus douloureusement accablé par la pensée de l’exposition publique sur une place de Marseille. Il reconnaissait la main du député dans ce châtiment; M. de Cazalis avait surtout voulu flétrir Philippe, le rendre à jamais indigne de l’amour d’une femme.
Autour de Marius, la foule criait à l’injustice; il n’y avait qu’une voix dans le public pour protester contre l’énormité de la peine.
Et comme le jeune homme se récriait avec l’avocat, s’irritait et se désespérait, une main douce se posa sur son bras. Il se tourna vivement et aperçut Fine à son côté, calme et souriante.
– Espérez et suivez-moi, lui dit-elle à voix basse… Votre frère est sauvé.


16 avril 1867 (17)


17aXII

QUI PROUVE QUE LE CŒUR D’UN GEÔLIER N’EST PAS TOUJOURS DE PIERRE

Pendant que Marius, avant le procès, courait la ville inutilement, Fine travaillait de son côté à l’œuvre de délivrance. Elle entreprenait une campagne en règle contre la conscience de son oncle, le geôlier Revertégat.
Elle s’était installée chez lui, elle passait ses journées dans la prison. Elle cherchait du matin au soir à se rendre utile, à se faire adorer de son parent qui vivait seul, comme un ours grondeur, avec ses deux petites filles. Elle l’attaqua
d’abord dans son amour paternel; elle eut des cajoleries charmantes pour les enfants, elle dépensa toutes ses économies en joujoux, en dragées, en chiffons de toilette. Les petites n’avaient pas l’habitude d’être gâtées; elles se prirent d’une tendresse bruyante pour leur grande cousine qui les 17bfaisait danser sur ses genoux et qui leur distribuait de si belles et de si bonnes choses. Le père fut attendri, il remercia Fine avec effusion.
Malgré lui, il subissait l’influence pénétrante de la jeune fille. Il grondait, lorsqu’il lui fallait quitter la chambre où elle était. La bouquetière semblait avoir apporté avec elle la senteur douce de ses fleurs, la fraîcheur de ses roses et de ses violettes. La loge du geôlier sentait bon, depuis qu’elle se trouvait là, rieuse et légère; ses jupes claires paraissaient y jeter de la lumière, de l’air, de la gaîté. Tout riait maintenant dans la salle noire, et Revertégat disait avec un gros rire
, que le printemps logeait chez lui. Le brave homme s’oubliait dans les effluves caressantes de ce printemps; son cœur s’amollissait, il se départait peu à peu de la rudesse et de la sévérité de son métier.
Fine était une fille trop rusée pour ne pas jouer son rôle avec une prudence câline. Elle ne brusqua rien, elle amena peu à peu le geôlier à la pitié et à la douceur. Puis, elle plaignit Philippe devant lui, elle le força à déclarer lui-même qu’on le retenait injustement en prison. Quand elle tint Revertégat dans ses mains, tout assoupli et tout obéissant, elle lui demanda si elle ne pouvait pas visiter la cellule de ce pauvre jeune homme. Le geôlier n’osa dire non
, il conduisit sa nièce, la fit entrer et resta à la porte pour faire le guet.
Fine demeura toute sotte devant Philippe. Elle le regardait, confuse et rougissante, oubliant ce qu’elle voulait lui dire. Le jeune 17chomme la reconnut et s’approcha vivement, d’un air tendre et charmé.
– Vous ici, ma chère enfant, s’écria-t-il. Ah! que vous êtes gentille de venir me voir… Me permettez-vous de vous baiser la main?
Philippe se croyait sûrement dans son petit appartement de la rue Sainte, et il n’était peut-être pas loin de rêver une nouvelle aventure. La bouquetière, surprise, presque blessée, retira sa main et regarda gravement l’amant de Blanche.
– Vous êtes fou, monsieur Philippe, répondit-elle. Vous savez bien que maintenant vous êtes marié pour moi… Parlons de choses sérieuses.
Elle baissa la voix et continua rapidement:
– Le geôlier est mon oncle, et, depuis huit jours, je travaille à votre délivrance. J’ai voulu vous voir pour vous dire que vos amis ne vous oublient pas… Espérez.
Philippe, en entendant ces bonnes paroles, regretta son accueil amoureux.
– Donnez-moi votre main, dit-il d’une voix émue. C’est un ami qui vous la demande pour vous la serrer en vieux camarade… Vous me pardonnez?
La bouquetière sourit, sans répondre.
– Je pense, reprit-elle, pouvoir vous ouvrir prochainement la porte toute grande… Quel jour voulez-vous vous sauver?
– Me sauver!… Mais je serai acquitté. À quoi bon
finir. Si je m’échappais, je déclarerais par là même que je suis coupable.
Fine n’avait pas songé à ce raisonnement. Pour elle, Philippe était condamné à l’a17dvance; mais, en somme, il avait raison, il fallait attendre le jugement. Comme elle gardait le silence, pensive et irrésolue, Revertégat frappa deux petits coups contre la porte pour la prier de quitter la cellule.
– Eh bien, reprit-elle en s’adressant au prisonnier, tenez-vous toujours prêt. Si vous êtes condamné, nous préparerons votre fuite, votre frère et moi… Ayez confiance.
Elle se retira, elle laissa Philippe presque amoureux. Maintenant elle avait du temps devant elle pour gagner son oncle. Elle continua à suivre sa tactique, émerveillant le cher homme par sa bonté et sa grâce, l’apitoyant sur le sort du prisonnier. Elle mit dans la conspiration ses deux petites cousines qui, sur un de ses désirs, auraient quitté leur père pour la suivre. Un soir, après avoir attendri Revertégat par toutes les cajoleries qu’elle put trouver en elle, elle en arriva enfin à lui demander carrément la liberté de Philippe.
– Pardieu! s’écria le geôlier, si cela ne dépendait que de moi, je lui ouvrirais tout de suite la porte.
– Mais cela ne dépend que de vous, mon oncle, répondit naïvement Fine.
– Ah! tu crois… Le lendemain, on me mettrait sur le pavé, et je
créverais de faim avec mes deux filles.
Ces paroles rendirent la bouquetière toute sérieuse.
– Mais, reprit-elle au bout d’un instant, si je vous donnais de l’argent, moi, si j’aimais ce garçon, si je vous priais à mains jointes de me le rendre.
17eToi! toi!… dit le geôlier avec étonnement.
Il s’était levé, il regardait sa nièce pour voir si elle ne se moquait pas de lui. Quand il la vit grave et émue, il plia le dos, vaincu, adouci, consentant du geste.
– Ma foi, ajouta-t-il, je ferai ce que tu voudras… Tu es une trop bonne et trop belle fille.
Fine l’embrassa et parla d’autre chose. Maintenant elle était sûre de la victoire. À plusieurs reprises, de loin en loin, elle reprit la conversation, elle habitua Revertégat à l’idée de laisser échapper Philippe. Elle ne voulait pas jeter elle-même son parent dans la misère, et elle lui offrit la première une récompense de quinze mille francs. Cette offre éblouit le geôlier; dès cet instant, il se livra
pieds et poings liés.
Et voilà comment Fine avait pu dire à Marius, avec son fin sourire: «Suivez-moi… Votre frère est sauvé.»
Elle mena le jeune homme à la prison. En chemin, elle lui conta toute sa campagne, elle lui dit comment elle avait peu à peu gagné son oncle. L’esprit droit de Marius se révolta d’abord au récit de cette comédie; il lui répugnait de penser que son frère devrait son salut à la fuite, à l’achat d’une conscience. L’idée du devoir était tellement enracinée en lui qu’il éprouvait une certaine honte à payer Revertégat pour lui faire trahir le mandat qu’on lui avait confié. Puis il songea aux intrigues employées par M. de Cazalis, il se dit qu’il usait après tout des mêmes armes que ses adversaires, et le calme se fit en lui.
17fIl remercia Fine d’une façon touchante, il ne sut comment lui témoigner sa reconnaissance. La jeune fille, heureuse de sa joie émue, écoutait à peine ses protestations de dévouement.
Ils ne purent voir Revertégat que le soir. Le geôlier, dès les premiers mots de la conversation, montra à Marius ses deux petites filles qui jouaient dans un coin de la salle.
– Monsieur, dit-il simplement, voici mon excuse… Je ne demanderais pas un sou, si je n’avais ces enfants à nourrir.
Cette scène était pénible pour Marius. Il l’abrégea autant que possible. Il savait que le geôlier cédait à la fois par intérêt et par dévouement, et, s’il ne pouvait le mépriser, il se sentait mal à l’aise en concluant avec lui un pareil marché.
D’ailleurs, tout fut arrêté en quelques minutes. Marius déclara qu’il partirait le lendemain matin pour Marseille et qu’il en rapporterait les quinze mille francs promis par Fine. Il comptait aller les prendre chez son banquier; sa mère avait laissé une cinquantaine de mille francs qui se trouvaient placés chez M. Bérard, dont la maison était une des plus fortes et des plus connues de la ville. La bouquetière devait rester à Aix et y attendre le retour du jeune homme.
Il partit, plein d’espérance, voyant déjà son frère libre. Comme il descendait de la diligence, à Marseille, il apprit une nouvelle terrible et inattendue qui l’écrasa. Le banquier Bérard venait d’être mis en faillite.


18 avril 1867 (18)


18aXIII

UNE FAILLITE COMME ON EN VOIT BEAUCOUP

Marius courut chez le banquier Bérard. Il ne pouvait croire à la sinistre nouvelle, il avait la foi des cœurs honnêtes. En chemin, il se disait que les bruits qui couraient n’étaient peut-être que des calomnies, et il se rattachait à des espérances folles. La perte de sa fortune, en ce moment, était la perte de son frère; il lui semblait que le hasard n’aurait point tant de cruauté; le public devait se tromper, Bérard allait lui remettre son argent. Il avait besoin de voir par lui-même pour être convaincu.
Lorsqu’il entra dans la maison de banque, une angoisse froide le saisit au cœur. Il vit la désolante réalité. Les bureaux étaient vides; ces grandes pièces désertes et calmes, avec leurs grillages fermés et leurs
barreaux nus, lui parurent funèbres. Une fortune qui croule 18blaisse je ne sais quelle désolation morne derrière elle. Il s’échappait des cartons, des papiers, de la caisse, une vague senteur de ruine. Les scellés étalaient partout leurs bandes blanches et leurs gros cachets rouges.
Marius traversa trois pièces sans trouver personne. Il découvrit enfin un commis qui était venu prendre dans un pupitre quelques objets lui appartenant. Le commis lui dit d’un ton brusque que M. Bérard était dans son cabinet.
Le jeune homme entra, frémissant, oubliant de fermer la porte. Il aperçut le banquier qui travaillait paisiblement, écrivant des lettres, rangeant des papiers, arrêtant
ses comptes. Cet homme, jeune encore, grand, d’une figure belle et intelligente, était mis avec une exquise recherche; il portait des bagues aux doigts, il avait un air galant et riche. On eût pu croire qu’il venait de faire un bout de toilette pour recevoir ses clients et leur expliquer lui-même son désastre.
D’ailleurs, son attitude paraissait courageuse. Cet homme était une victime résignée des circonstances, ou bien un fieffé coquin qui payait d’audace.
En voyant entrer Marius, il prit un air de componction; il regarda en face son client, et son visage exprima une sorte de tristesse loyale.
– Je vous attendais, cher monsieur, dit-il d’une voix émue. Vous le voyez, j’attends toutes les personnes dont j’ai amené la ruine. J’aurai du courage jusqu’au bout, je veux que chacun puisse voir que je n’ai pas de rougeur au front.
18cIl prit un registre sur
le bureau, et l’étala avec une certaine affectation.
– Voici mes comptes, continua-t-il. Mon passif est d’un million, mon actif d’un million cinq cent mille francs… Le tribunal réglera, et je veux croire que mes créanciers n’éprouveront point une perte trop forte… Je suis le premier frappé; j’ai perdu ma fortune et mon crédit, je me suis laissé voler indignement par des débiteurs insolvables.
Marius n’avait pas encore prononcé un mot. Devant le calme abattu de Bérard, devant cette mise en scène d’une douleur austère, il ne trouvait plus au fond de lui un seul cri de reproche, une seule parole indignée et désespérée. Il plaignait presque cet homme qui faisait tête à l’orage.
– Monsieur, lui dit-il enfin, pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu, lorsque vous avez vu vos affaires s’embrouiller et tourner mal? Ma mère était amie de la vôtre, et, en souvenir de nos anciennes relations, vous auriez dû me faire retirer de chez vous cet argent que vous alliez compromettre… Votre ruine
aujourd’hui, me dépouille entièrement et me jette dans le désespoir.
Bérard s’avança vivement et saisit les mains de Marius.
– Ne dites pas cela! s’écria-t-il d’un ton larmoyant, ne m’accablez pas. Ah! vous ignorez les regrets cruels qui me déchirent… Quand j’ai vu le gouffre, j’ai voulu me rattraper aux branches; j’ai lutté
; jusqu’au dernier moment, j’ai espéré sauver les sommes déposées entre mes mains… Vous ne savez pas quelles terribles chances courent les manieurs d’argent.
18dMarius ne trouva rien à répondre. Que pouvait-il dire à cet homme qui s’excusait en s’accusant. Il n’avait pas de preuves, il n’osait traiter Bérard de fripon, il ne lui restait qu’à se retirer tranquillement. Puis, le banquier parlait d’une voix si dolente, d’une façon si pénétrée et si franche, qu’il en avait presque pitié. Il se hâta de sortir pour le laisser tranquille. Son malheur l’accablait.
Comme il traversait de nouveau les bureaux vides, le commis, qui avait fini de préparer son petit déménagement, prit son paquet et son chapeau et se mit à le suivre. Ce commis ricanait entre ses dents, et, à chaque marche, il regardait Marius d’un air étrange, en haussant les épaules. En bas, sur le trottoir, il l’aborda brusquement.
– Eh bien! lui dit-il, que pensez-vous du sieur Bérard?… C’est un fameux comédien, n’est-ce pas?… La porte du cabinet était restée ouverte; j’ai bien ri à voir ses mines désolées. Il a failli pleurer, l’honnête homme. Permettez-moi de vous dire, monsieur, que vous venez de vous laisser duper de la plus galante façon.
– Je ne vous comprends pas, répondit Marius.
– Tant mieux. C’est que vous êtes un esprit droit et juste… Moi, je quitte cette baraque avec une joie profonde. Il y a longtemps que je me doutais du coup; j’avais prévu le dénouement de cette haute comédie du vol. J’ai un flair tout particulier pour sentir les tripotages dans une maison.
– Expliquez-vous.
– Oh! l’histoire est simple. Je puis vous la conter en deux mots… Il y a dix ans que 18eBérard a ouvert une maison de banque. Aujourd’hui, je ne doute pas que, dès le premier jour, il n’ait préparé sa faillite. Voici le raisonnement qu’il a dû se tenir: «Je veux être riche, parce que j’ai de larges appétits, et je veux être riche au plus tôt, parce que je suis pressé de contenter mes appétits. Or, la voie droite est rude et longue; je préfère suivre le sentier de l’escroquerie et ramasser mon million en dix ans. Je vais me faire banquier, je vais avoir une caisse pour prendre les fonds du public à la pipée. Chaque année, j’escamoterai une somme ronde. Cela durera autant qu’il le faudra; je m’arrêterai quand mes poches seront pleines. Alors je suspendrai tranquillement mes paiements; sur deux millions qui m’auront été confiés, je rendrai généreusement deux ou trois cent mille francs à mes créanciers. Le reste, caché dans un petit coin que je sais, m’aidera à vivre comme je l’entends, en paresseux et en voluptueux.» Comprenez-vous, cher monsieur?
Marius écoutait le commis avec stupéfaction.
Mais, s’écria-t-il enfin, ce que vous me contez là est impossible. Bérard vient de me dire que son passif est d’un million et son actif d’un million cinq cent mille francs. Nous serons tous remboursés intégralement. C’est une simple affaire de patience.
Le commis se mit à rire aux éclats.
– Ah! mon Dieu! que vous êtes naïf! reprit-il. Vraiment, vous croyez à cet actif d’un million cinq cent mille francs?… D’abord, on prélèvera sur cette somme la dot de madame Bérard. Or, madame Bérard a apporté cinquante mille francs à son mari que 18fcelui-ci a transformés, dans l’acte de mariage, en cinq
cent beaux mille francs. Comme vous le voyez, c’est un petit vol de quatre cent cinquante mille francs. Reste un million, et ce million est presque entièrement représenté par des créances véreuses… Allez, le procédé est facile. Il y a, à Marseille, des gens qui, pour cent sous, vendent leur signature; ils vivent même fort bien de ce métier aisé et lucratif. Bérard s’est fait signer des tas de billets par ces hommes de paille, et il a empoché l’argent qu’il prétend aujourd’hui avoir prêté à des débiteurs insolvables… Si l’on vous donne le dix pour cent, vous devrez vous estimer heureux. Et cela dans dix-huit mois, deux ans, lorsque le syndic de la faillite aura terminé sa tâche.
Marius était bouleversé. Ainsi, les cinquante mille francs que sa mère lui avait laissés, se changeraient en une somme ridicule qui ne lui servirait à rien. Il lui fallait de l’argent tout de suite, et on lui parlait d’attendre deux ans. Et sa ruine, son désespoir était l’œuvre d’un scélérat qui venait de le berner. La colère montait en lui.
– Ce Bérard est un coquin, dit-il avec force. Il sera vigoureusement traqué. On doit débarrasser la société de ces hommes habiles qui s’enrichissent de la ruine des autres. Le bagne les attend.
Le commis partit d’un nouvel éclat de rire.
– Bérard, reprit-il, aura peut-être quinze jours de prison. Voilà tout… Vous recommencez à ne pas comprendre?… Écoutez-moi.


20 avril 1867 (19)

19aLes deux jeunes gens étaient restés debout sur le trottoir. Les passants les coudoyaient. Ils rentrèrent dans le vestibule de la maison du banquier.
– Vous dites que le bagne attend Bérard, continua le commis. Le bagne n’attend que les gens maladroits. Depuis dix ans qu’il mûrit et caresse sa faillite, notre homme a pris ses précautions; c’est toute une œuvre d’art qu’une pareille infamie. Ses comptes sont en règle, et il a mis la loi de son côté. Il sait à l’avance les risques légers qu’il court. Le tribunal pourra tout au plus lui reprocher de trop fortes dépenses personnelles; on l’accusera encore d’avoir mis en circulation un grand nombre de billets, moyen ruineux de se procurer de l’argent. Mais ces fautes n’entraînent qu’un châtiment dérisoire. Je vous l’ai dit, Bérard aura quinze jours, un mois au plus de prison.
19bMais, s’écria Marius, ne pourrait-on aller crier le crime de cet homme en pleine place publique, prouver son infamie et le faire condamner.
– Eh! non, on ne pourrait pas faire cela. Les preuves manquent, vous dis-je. Puis, Bérard n’a pas perdu son temps; il a tout prévu, il s’est fait, à Marseille, des amis puissants, devinant qu’il aurait sans doute un jour besoin de leur influence. Maintenant, dans cette ville de coteries, c’est une sorte de personnage inviolable; si l’on touchait à un seul de ses cheveux, tous ses amis crieraient de douleur et de colère. On pourra tout au plus l’emprisonner un peu, pour la forme. Quand il sortira de prison, il retrouvera son petit million, il étalera son luxe, il se refera aisément une estime toute neuve. Alors vous le rencontrerez en voiture, vautré sur des coussins, et les roues de sa calèche vous jetteront de la boue; vous le verrez insouciant et oisif, menant un grand train de maison, goûtant toutes les douceurs de l’existence. Et, pour couronner dignement ce succès du vol, on le saluera, on l’aimera, on lui ouvrira un nouveau crédit d’honneur et de considération.
Marius gardait un silence farouche. Le commis lui fit un léger salut, près de
sortir.
– C’est ainsi que la farce se joue, dit-il encore… J’avais tout cela sur le cœur, et je suis heureux de vous avoir rencontré pour me soulager… Maintenant, un bon conseil: Tenez secret ce que je viens de vous conter, dites adieu à votre argent, et ne vous occupez pas davantage de cette triste affaire. Réfléchissez et vous verrez que j’ai raison… Je vous salue.
Marius resta seul. Il lui prit une furieuse envie de remonter chez Bérard et de le souffleter. Tous ses instincts de justice et de pro19cbité se révoltaient et le poussaient à traîner le banquier dans la rue, en criant son crime. Puis, le dégoût succéda à son emportement; il se souvint de sa pauvre mère, indignement trompée par cet homme, et dès lors il n’eut plus qu’un mépris écrasant. Il suivit le conseil du commis; il s’éloigna de cette maison, tâchant d’oublier qu’il avait eu de l’argent et qu’un coquin le lui avait volé.
D’ailleurs, tout ce que le commis venait de lui dire, se réalisa de point en point. Bérard fut condamné, pour faillite simple, à un mois d’emprisonnement. Un an plus tard, le teint fleuri, l’allure aisée et insolente, il promenait, dans Marseille, sa joyeuse humeur d’homme riche. Il faisait sonner sa bourse dans les cercles, dans les restaurants, dans les théâtres, partout où il y avait des plaisirs à acheter. Et, sur son chemin, il trouvait toujours quelques complaisants ou quelques dupes qui lui tiraient largement le chapeau.

XIV

QUI PROUVE QUE L’ON PEUT DÉPENSER TRENTE MILLE FRANCS PAR AN ET N’EN GAGNER QUE DIX-
HUITS CENTS

Marius descendit machinalement sur le port. Il allait, devant lui, ne sachant où ses pieds le conduisaient. Il était comme hébêté. Une seule idée battait dans sa tête vide, et cette idée répétait, avec des bourdonnements de cloche, qu’il lui fallait quinze mille francs sur le champ. Il promenait autour de lui ce regard vague des gens désespérés; il semblait chercher à terre pour voir s’il ne trouverait pas entre deux pavés la somme dont il avait besoin.
Sur le port, il lui vint des désirs de richesse. Les marchandises entassées
sur les quais, les navires qui apportaient des fortu19dnes, le bruit, le mouvement de cette foule qui gagnait de l’argent, l’irritaient. Jamais il n’avait senti sa misère. Il eut un moment d’envie, de révolte, d’amertume jalouse. Il se demanda pourquoi il était pauvre, pourquoi d’autres étaient riches.
Et toujours le son de cloche grondait dans sa tête. Quinze mille francs! quinze mille francs! cette pensée lui brisait le crâne. Il ne pouvait revenir les mains vides. Son frère attendait. Il n’avait que quelques heures pour le sauver de l’infamie. Et il ne trouvait rien; son intelligence endolorie ne lui fournissait pas une seule idée praticable. Il tournait dans son impuissance, il tendait son esprit vainement, il se débattait avec colère et anxiété.
Jamais il n’aurait osé demander quinze mille francs à son patron, M. Martelly. Ses appointements étaient trop faibles pour garantir un pareil emprunt. D’ailleurs, il connaissait les principes rigides de l’armateur, et il redoutait ses reproches, s’il lui avouait qu’il voulait acheter une conscience. M. Martelly lui aurait nettement refusé l’argent.
Tout d’un coup, Marius eut une idée. Il ne voulut pas la discuter avec lui-même, et il se dirigea en toute hâte vers son logement de la rue Sainte.
Là demeurait, sur le même pallier que lui, un jeune employé, nommé Charles Blétry. Ce Charles était attaché comme garçon de recette à la savonnerie de MM. Daste et Degans. Les deux jeunes gens demeurant côte à côte, une sorte d’intimité s’était établie entre eux
, Marius avait été gagné par la douceur de Charles; ce garçon fréquentait assidûment les églises, menait une conduite exemplaire, paraissait d’une haute probité.
Depuis deux ans, il faisait cependant de fortes dépenses. Il avait introduit un vérita19eble luxe dans son petit appartement, achetant des tapis, des tentures, des glaces, de beaux meubles. Depuis cette époque, il rentrait plus tard, il vivait plus largement; mais il restait toujours doux et honnête, tranquille et pieux.
Dans les commencements, Marius s’était étonné des dépenses de son voisin; il ne s’expliquait pas comment un employé à dix-huit
cent francs pouvait acheter des choses si chères. Mais Charles lui avait dit qu’il venait de faire un héritage et qu’il comptait bientôt quitter sa place pour vivre bourgeoisement. Il s’était même mis à sa disposition, lui offrant sa bourse toute ouverte. Marius avait refusé.
Aujourd’hui, il se souvenait de cette offre. Il allait frapper à la porte de Charles Blétry et lui demander de sauver son frère. Un prêt de quinze mille francs ne gênerait peut-être pas ce garçon, qui semblait jeter l’argent par les fenêtres. Marius comptait les lui rembourser peu à peu, persuadé que son voisin lui accorderait tout le temps nécessaire.
Il ne trouva pas le commis rue Sainte, et, comme il était pressé, il se dirigea vers la savonnerie de MM. Daste et Degans. Cette savonnerie était située boulevard des Dames.
Lorsqu’il y fut arrivé et qu’il eut demandé Charles Blétry, il lui sembla qu’on le regardait d’un air étrange. Les ouvriers lui dirent brusquement de s’adresser à M. Daste lui-même, qui était dans son cabinet. Marius, étonné de cet accueil, se décida à pénétrer jusqu’au manufacturier. Il le trouva en conférence avec trois messieurs qui se tûrent, dès son entrée.
– Pourriez-vous me dire, Monsieur, demanda le jeune homme, si M. Charles Blétry est à la fabrique?
Daste échangea un regard rapide avec une 19fdes personnes qui étaient là, un gros monsieur grave et sévère.
– M. Charles Blétry va rentrer, répondit-il. Veuillez l’attendre… Êtes-vous un de ses amis?
– Oui, reprit naïvement Marius… Il loge dans la même maison que moi. Je le connais depuis bientôt trois ans.
Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, pensant que sa présence gênait ces Messieurs, ajouta, en saluant et en se dirigeant vers la porte:
– Je vous remercie… Je vais attendre dehors.
Alors le gros
Monsieur se pencha et dit quelques mots à voix basse au manufacturier, M. Daste arrêta Marius du geste:
– Restez, je vous prie, s’écria-t-il… Votre présence peut nous être utile… Vous devez connaître les habitudes de Blétry; vous pourriez sans doute nous donner des renseignements sur lui?
Marius, surpris, ne
comprenait pas, fit un geste d’hésitation.
– Pardon, reprit M. Daste avec une grande politesse, je vois que mes paroles vous surprennent.
Il désigna le gros monsieur et continua:
– Monsieur est le commissaire de police du quartier, et je viens de le faire appeler pour procéder à l’arrestation de Charles Blétry, qui nous a volé soixante mille francs en deux ans.


23 et 25 avril 1867 (20)

20aMarius, en entendant accuser Charles de vol, comprit tout. Il s’expliqua les dépenses folles de ce jeune homme. Il remercia le ciel de ne pas avoir autrefois accepté ses offres de service. Jamais il n’aurait cru que son voisin put être capable d’une action basse. Il savait bien qu’il y avait dans Marseille, comme dans tous les grands centres d’industrie, des employés indignes, des jeunes gens qui volent leurs patrons pour satisfaire leurs vices et leur amour du luxe; il avait souvent entendu parler de ces commis qui gagnent cent ou cent cinquante francs par mois, et qui trouvent moyen de perdre dans les cercles des sommes 20bénormes, de jeter des pièces de vingt francs aux filles, de vivre dans les restaurants et les cafés. Mais Charles paraissait si pieux, si modeste, si honnête, il avait joué son rôle d’hypocrite avec tant d’art, que Marius s’était laissé prendre à ces apparences de probité et qu’il lui venait même encore des doutes, malgré l’accusation formelle de M. Daste.
Il s’assit, attendant le dénouement de ce drame. Il ne pouvait d’ailleurs faire autrement. Pendant une demi-heure, un silence morne régna dans le cabinet. Le manufacturier s’était mis à écrire. Le commissaire de police et les deux agents, silencieux et comme endormis, regardaient vaguement devant eux, avec une patience terrible. Un tel spectacle aurait donné de l’honnêteté à Marius, s’il en avait manqué. Rien n’était plus sinistre que ces trois hommes impassibles; on eut dit la loi inexorable attendant le crime.
Un bruit de pas se fit entendre. La porte s’ouvrit doucement.
– Voici notre homme, dit M. Daste en se levant.
Charles Blétry entra, ne se doutant de rien. Il ne vit même pas les personnes qui étaient-là.
– Vous m’avez fait demander, Monsieur? dit-il de cette voix trainante que prennent les employés en parlant à leurs chefs.
Comme M. Daste le regardait en face, avec un mépris écrasant, il se tourna et aperçut le commissaire qu’il connaissait de vue. Il pâlit affreusement, il comprit qu’il était perdu, et tout son corps eut des frissons de honte et de peur. Il venait de se jeter dans le châtiment, tête baissée. Voyant que son épouvante l’accu20csait, il tâcha de paraître calme, de retrouver un peu de sang-froid et d’audace.
– Oui, je vous ai fait demander, s’écria M. Daste avec violence… Vous savez pourquoi, n’est-ce pas?… Ah! misérable vous ne me volerez plus!
– Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia Blétry… Je ne vous ai rien volé… De quoi m’accusez-vous?
Le commissaire s’était assis au bureau du manufacturier pour rédiger son procès-verbal. Les deux agents gardaient la porte.
– Monsieur, demanda le commissaire à Daste, veuillez me dire dans quelles circonstances vous vous êtes aperçu des détournements que le sieur Blétry aurait, selon vous, commis à votre préjudice.
Daste raconta alors l’histoire du vol. Il dit que son garçon de recette mettait parfois des lenteurs extraordinaires à opérer certaines rentrées. Mais, comme il avait une confiance sans bornes dans ce jeune homme, il avait attribué ces retards à la mauvaise volonté des débiteurs. Les premiers détournements devaient remonter au moins à dix-huit mois. Enfin, la veille, un de ses clients étant tombé en faillite, Daste était allé réclamer lui-même le paiement d’une somme de cinq mille francs, et là il avait appris que Blétry avait touché cette somme depuis plusieurs semaines. Le manufacturier, effrayé, était rentré en toute hâte à l’usine et s’était convaincu, en parcourant les livres du caissier, qu’il lui manquait près de soixante mille francs.
Le commissaire procéda ensuite à l’interrogatoire de Blétry. Ce garçon, pris au dé20dpourvu ne pouvant nier, inventa une histoire ridicule.
– Un jour, dit-il, j’ai perdu un portefeuille contenant quarante mille francs. Je n’ai pas osé avouer cette perte considérable à M. Daste. Alors je me suis mis à détourner quelques fonds pour jouer à la Bourse, espérant gagner et rembourser la maison.
Le commissaire lui demanda des détails, le troubla, le força à se contredire. Blétry tenta un autre mensonge.
– Vous avez raison, reprit-il, je n’ai pas perdu de portefeuille. J’aime mieux tout dire. La vérité est que j’ai été volé moi-même. J’avais hébergé un jeune homme qui manquait de pain. Une nuit, il est parti en emportant mon sac de recette; il y avait dans ce sac une forte somme.
– Voyons, n’aggravez pas votre faute en mentant
dit le commissaire avec cette patience terrifiante des gens de police… Vous comprenez que nous ne pouvons vous croire. Vous nous faites des contes à dormir debout.
Il se tourna vers Marius et continua:
– J’ai prié M. Daste de vous retenir, monsieur, pour que vous nous aidiez dans notre tâche
,.. L’inculpé est votre voisin, avez-vous dit. Ne savez-vous rien sur son genre de vie, ne pourriez-vous le conjurer avec nous de dire la vérité?
Marius demeura terriblement embarrassé. Blétry lui faisait pitié; il chancelait comme un homme ivre, il le suppliait du regard. Ce garçon n’était pas un coquin endurci; il avait sans doute cédé à des entraînements, à des lâchetés d’esprit et de cœur. Cependant la conscience de Marius parlait haut; elle lui ordonnait de dire ce qu’il savait. Le jeune homme ne répondit pas directement au
com-20ecommissaire; il préfèra s’adresser à Blétry lui-même.
– Écoutez, Charles, lui dit-il, j’ignore si vous êtes coupable. Je vous ai toujours vu bon et modeste. Je sais que vous soutenez votre mère et que vous êtes aimé de tous ceux qui vous connaissent. Si vous avez commis une folie
, avouez votre aveuglement; vous ferez moins souffrir ceux qui ont eu de l’estime et de l’amitié pour vous, en vous accusant avec franchise, en montrant un repentir sincère.
Marius parlait d’une voix douce et convaincante. Blétry, que les paroles sèches du commissaire avaient laissé muet et sourdement irrité
, plia sous l’indulgence austère de son ancien ami. Il songea à sa mère, il pensa à cette estime à ces amitiés qu’il allait perdre, et une émotion poignante le prit à la gorge. Il éclata en sanglots.
Il pleura à chaudes larmes, dans ses mains fermées, et, pendant plusieurs minutes, on n’entendit que les éclats déchirants de son désespoir. C’était là un aveu complet. Tout le monde gardait le silence.
– Eh bien! oui, s’écria enfin Blétry au milieu de ses larmes, j’ai volé, je suis un misérable… Je ne savais plus ce que je faisais… J’ai pris d’abord quelques centaines de francs, puis il m’a fallu mille, deux mille, cinq mille, dix mille francs à la fois… Il me semblait que quelqu’un me poussait par derrière… Et mes besoins, mes appétits croissaient toujours

– Mais qu’avez-vous fait de tout cet argent? demanda le commissaire.
– Je ne sais pas… Je l’ai donné, je l’ai mangé, je l’ai perdu au jeu… Vous ignorez ce que c’est… J’étais bien tranquille dans ma misère, je ne songeais à rien, j’aimais à aller prier dans les églises, à vivre saintement, en honnête homme… Et voilà que j’ai goûté au 20fluxe et au vice…
, j’ai eu des maîtresses, j’ai acheté de beaux meubles… J’étais fou.
– Pourriez-vous me nommer les filles avec lesquelles vous avez mangé l’argent que vous dérobiez?
– Est-ce que je sais leur nom!… Je les prenais ici et là, partout
dans les rues, dans les bals publics. Elles venaient, parce que j’avais de l’or plein mes poches, et elles partaient, quand mes poches étaient vides… Puis j’ai beaucoup perdu au baccarat, dans les cercles… Voyez-vous, ce qui a fait de moi un voleur, c’est de voir certains fils de famille jeter l’argent par les fenêtres et se vautrer dans la richesse et l’oisiveté. J’ai voulu avoir comme eux des femmes, des plaisirs bruyants, des nuits de jeu et de débauche… Il me fallait trente mille francs par an, et je n’en gagnais que dix-huit cents… Alors, j’ai volé
Le misérable, suffoqué, étouffant de douleur, se laissa tomber sur une chaise. Marius s’approcha de M. Daste, qui lui-même était ému, et le supplia d’être indulgent. Il se hâta ensuite de se retirer; cette scène lui faisait saigner le cœur. Il laissa Blétry dans une sorte d’hébêtement, de stupeur nerveuse. Quelques mois plus tard, il apprit que ce garçon avait été condamné à cinq ans de prison.
Quand Marius se trouva dehors, il éprouva un grand soulagement. Il comprit que le
ciel lui avait donné une leçon en le faisant assister à l’arrestation de Charles. Quelques heures auparavant, sur le port; il avait eu des pensées mauvaises de fortune; il s’était senti une sorte de haine contre les riches. Il venait de voir où peuvent conduire de telles pensées et de tels sentiments.
Et, tout d’un coup, il se rappela pourquoi il était venu à la savonnerie. Il n’avait plus qu’une heure devant lui pour trouver les quinze mille francs qui devaient sauver son frère.


27 avril 1867 (21)


21aXV

OÙ PHILIPPE REFUSE DE SE SAUVER

Marius s’avoua son impuissance. Il ne savait plus à quelle porte frapper. On n’emprunte pas quinze mille francs dans une heure, lorsqu’on est un simple commis.
Il descendit lentement la rue d’Aix, l’intelligence tendue, ne trouvant rien au fond de ses pensées endolories. Les embarras d’argent sont terribles; on aimerait mieux lutter contre un assassin que contre le fantôme insaisissable et accablant de la pauvreté. Personne n’a pu jusqu’à présent inventer une pièce de cent sous.
Lorsque le jeune homme fut arrivé sur le cours
Belsunce, désespéré, acculé par la nécessité, il se décida à retourner à Aix, les mains vides. La diligence allait partir; il ne restait plus qu’une place sur l’impériale. Marius prit cette place avec joie; il préférait rester à l’air, car l’anxiété l’étouffait, et il es21bpérait que les horizons larges de la campagne calmeraient sa fièvre.
Ce fut un triste voyage. Le matin, il avait passé devant les mêmes arbres, les mêmes collines, et l’espérance qui le faisait sourire
jetait alors des clartés joyeuses et douces sur les champs et les coteaux. Maintenant, il revoyait cette contrée et lui donnait toutes les tristesses de son âme; la campagne lui paraissait funèbre. La lourde voiture roulait toujours; les terres labourées, les bois de pins, les petits hameaux s’étalaient au bord de la route; et Marius trouvait, dans chaque nouveau passage, un deuil plus sinistre, une douleur plus poignante. La nuit vint; il lui sembla que le pays entier était couvert d’un crèpe immense.
Arrivé à Aix, il se dirigea vers la prison, d’un pas lent. Il se disait qu’il apporterait toujours trop tôt la mauvaise nouvelle. Lorsqu’il entra dans la geôle, il était neuf heures du soir. Revertégat et Fine jouait aux cartes sur un coin de la table, pour tuer le temps.
La bouquetière se leva d’un mouvement joyeux et courut à la rencontre du nouveau venu.
– Eh bien? demanda-t-elle avec un sourire clair, en renversant coquettement la tête en arrière.
Marius n’osa répondre. Il s’assit, accablé.
– Parlez donc! s’écria Fine. Vous avez l’argent?
– Non, répondit simplement le jeune homme.
Il reprit haleine et conta la faillite de Bérard, l’arrestation de Blétry, tous les malheurs qui lui étaient arrivés à Marseille. Il termina en disant:
21cMaintenant, je ne suis plus qu’un pauvre diable… Mon frère restera prisonnier.
La bouquetière demeura douloureusement surprise. Les mains jointes, dans cette attitude de pitié que prennent les femmes de Provence, elle répétait sur un ton lamentable:
– Pauvres, pauvres nous!
Elle regardait son oncle, elle semblait le pousser à parler. Revertégat contemplait les deux jeunes gens avec compassion. On voyait qu’une lutte se livrait en lui. Enfin, se décidant:
– Écoutez, monsieur, dit-il à Marius, mon métier ne m’a pas endurci au point d’être insensible à la douleur des braves gens… Je vous ai déjà dit pourquoi je vous vendais la liberté de votre frère. Mais je ne voudrais pas que vous puissiez croire que l’amour de l’argent seul me guide… Si des circonstances malheureuses vous empêchent de me mettre en ce moment à l’abri de la misère, je n’en ouvrirai pas moins la porte à monsieur Philippe… Vous viendrez plus tard à mon secours; vous me donnerez les quinze mille francs sou à sou, quand vous pourrez.
Fine, en entendant ces mots, battit des mains. Elle sauta au cou de son oncle et l’embrassa à pleine bouche. Marius devint grave.
– Je ne puis accepter votre dévouement, répondit
il… Je me reproche déjà de vous faire manquer à votre devoir. Je refuse d’aggraver ma responsabilité en vous jetant en outre sur le pavé, sans un morceau de pain.
La bouquetière se tourna vers le jeune homme presque avec colère.
– Eh! taisez-vous, cria-t-elle; il faut sauver monsieur Philippe… Je le veux… 21dD’ailleurs, nous n’avons pas besoin de vous pour ouvrir les portes de la prison… Venez, mon oncle. Si monsieur Philippe consent, son frère n’aura rien à dire.
Marius suivit la jeune fille et le geôlier qui se dirigeaient vers la cellule du prisonnier. Ils avaient pris une lanterne sourde et se glissaient doucement dans les corridors, pour ne pas éveiller l’attention.
Ils entrèrent tous trois dans la cellule et refermèrent la porte derrière eux. Philippe dormait. Revertégat, attendri par les larmes de sa nièce, adoucissait autant que possible pour le jeune homme le régime sévère de la prison; il lui portait le déjeuner et le dîner que Fine préparait elle-même; il lui prêtait des livres, il lui avait même donné une couverture supplémentaire. La cellule était devenue habitable, et Philippe ne s’y ennuyait pas trop; il savait d’ailleurs qu’on travaillait à sa fuite.
Il s’éveilla et tendit les mains avec effusion à son frère et à la bouquetière.
– Vous venez me chercher? demanda-t-il en souriant.
– Oui, répondit Fine. Habillez-vous vite.
Marius gardait le silence. Son cœur battait à grands coups. Il redoutait qu’un désir cuisant de liberté ne fit accepter à son frère cette fuite qu’il avait cru devoir refuser.
– Ainsi, tout est convenu et arrangé, reprit Philippe. Je puis me sauver sans crainte et sans remords… Vous avez donné l’argent promis?.. Tu ne me réponds rien, Marius.
Fine se hâta d’intervenir.
– Eh! je vous ai dit de vous dépêcher, cria-t-elle. De quoi vous inquiétez-vous?
Elle avait pris les vêtements du jeune 21ehomme; elle les lui jetait, ajoutant qu’elle allait attendre dans le corridor.
Marius l’arrêta du geste.
– Pardon, dit-il, je ne puis laisser mon frère dans l’ignorance de nos malheurs.
Et, malgré les impatiences de Fine, il raconta de nouveau son voyage à Marseille. D’ailleurs, il ne donna aucun conseil, il voulait laisser toute liberté à son frère.
– Mais alors, s’écria Philippe accablé, tu n’as pas donné l’argent au geôlier… Nous sommes sans un sou.
– Ne vous inquiétez pas de cela, répondit le geôlier en s’approchant… Vous viendrez plus tard à mon aide.
Le prisonnier resta muet. Il ne songeait plus à la fuite; il songeait à la misère, à la triste mine qu’il ferait désormais sur les promenades de Marseille. Plus de vêtements élégants, plus de flâneries, plus d’amours. D’ailleurs, il y avait en lui des sentiments chevaleresques, des idées de poète qui l’empêchaient d’accepter le dévouement de Revertégat. Il rentra dans son misérable lit, remonta la couverture jusqu’à son menton, et, d’une voix tranquille:
– C’est bien, dit-il, je reste.
Le visage de Marius
, rayonna. Fine resta comme écrasée.
Elle voulut prouver la nécessité de la fuite, elle parla de l’exposition publique, de l’infamie du pilori. Elle s’animait, elle était belle de colère, et Philippe la regardait avec admiration.
– Ma belle enfant, répondit-il, vous me feriez peut-être céder, si je n’étais devenu aveugle et entêté dans cette cellule… Mais, vraiment, j’ai déjà commis assez de lâchetés, 21fsans charger ma conscience davantage… Il arrivera ce que le ciel voudra… D’ailleurs
; tout n’est pas perdu. Marius me délivrera; il trouvera l’argent, vous verrez… Vous viendrez me chercher quand vous aurez payé ma rançon. Et nous nous sauverons ensemble, et je vous embrasserai…
Il parlait presque gaiement. Marius lui prit la main.
– Merci, frère, dit-il. Aie confiance.
Fine et Revertégat sortirent, Philippe et Marius restèrent seuls pendant quelques minutes. Ils eurent une conversation grave et émue: ils causaient de Blanche et de son enfant.
Quand les trois visiteurs furent revenus dans la geôle, la bouquetière se désespéra et demanda à Marius ce qu’il allait faire.
– Je vais me remettre en campagne, répondit-il. Le malheur est que nous sommes pressés et que je ne sais à quelle bourse m’adresser.
– Je puis vous donner un conseil, dit Revertégat. Il y a dans la ville, à deux pas d’ici, un banquier, M. Rostand, qui consentira peut-être à vous prêter une forte somme… Mais je vous avertis que ce Rostand a la réputation d’un usurier…
Marius n’avait pas le choix des moyens.
– Je vous remercie, dit-il. J’irai demain matin voir cet homme.


30 avril 1867 (22)


22aXVI

MESSIEURS LES USURIERS

Le sieur Rostand était un habile homme. Il faisait en toute tranquillité son commerce honteux. Pour mettre une enseigne honorable à son industrie, il avait ouvert une maison de banque; il payait patente, il était légalement établi. Même, à l’occasion, il savait avoir un peu d’honnêteté, il prêtait de l’argent au même taux que ses confrères, les banquiers de la ville. Mais, dans ses bureaux, il y avait, pour ainsi dire, une arrière-boutique où il élaborait ses friponneries avec amour.
Six mois après l’ouverture de sa maison de banque, il devint le gérant d’une société d’usuriers, d’une bande noire qui lui confia des capitaux. La combinaison fut d’une simplicité patriarcale. Les gens qui avaient la bosse de l’usure et qui n’osaient trafiquer pour leur compte, à leurs risques et périls, lui apportè22brent leur argent et le prièrent de le faire valoir. Il eut ainsi entre les mains un roulement de fonds considérable et il put exploiter largement les besoins des emprunteurs. Ceux qui fournissaient l’argent, restèrent dans l’ombre. Il s’était solennellement engagé à prêter à des taux fabuleux, à cinquante, soixante, et même quatre-
vingt pour cent. Chaque mois, les bailleurs de fonds se réunissaient chez lui; il présentait ses comptes, et l’on partageait le gain. Et il s’arrangeait de façon à garder la plus grosse part, à voler les voleurs.
Il s’attaquait surtout au petit commerce. Quand un marchand, la veille d’une échéance, venait le trouver, il lui imposait des conditions exorbitantes. Le marchand acceptait toujours. Rostand avait ainsi amené plus de cinquante faillites en dix ans. D’ailleurs tout lui était bon; il prêtait aussi bien cent sous à une marchande de légumes que mille francs à un marchand de bœufs; il tenait la ville en coupe réglée, il ne perdait pas une occasion de donner dix francs pour s’en faire rendre vingt le lendemain. Il guettait les fils de
familles, les jeunes viveurs qui jettent l’argent par les fenêtres; il leur emplissait les mains de pièces d’or, afin qu’ils puissent en jeter davantage, et il restait sous les croisées pour ramasser ce qui tombait. Puis, il faisait des tournées dans la campagne, il allait tenter les paysans, et quand la récolte avait été mauvaise, il leur arrachait, lambeau par lambeau, leurs fermes et leurs terres.
Sa maison était une véritable trappe sous laquelle s’engloutissaient des fortunes. On citait les gens, les familles entières qu’il avait ruinés. Personne n’ignorait les secrets res22csorts de son métier. On montrait au doigt ses bailleurs de fonds, des hommes riches, d’anciens officiers ministériels, des négociants, des ouvriers
mêmes. Mais on n’avait pas de preuves. La patente de Rostand le mettait à l’abri, et il était trop rusé pour se laisser prendre en faute.
Depuis qu’il exploitait la place, il s’était trouvé une seule fois en danger. L’histoire fit grand bruit. Une dame, appartenant à une famille distinguée, lui emprunta une assez forte somme; elle était très pieuse et avait dissipé sa fortune en donnant à droite et à gauche, en faisant de larges aumônes. Rostand, qui la savait complètement dépouillée, exigea qu’elle signât des billets du nom de son frère; ayant ses faux entre les mains, il était certain d’être payé par le frère qui avait intérêt à éviter un scandale. La pauvre dame signa. La charité l’avait ruinée, la bonté faible de son caractère la fit succomber. L’usurier avait calculé juste: les premiers billets furent payés; mais, comme de nouveaux effets se présentaient toujours, le frère se lassa et voulut voir clair dans cette affaire. Il alla chez Rostand et le menaça de le traquer; il lui dit qu’il préférait déshonorer sa sœur que de se laisser voler impunément par un gredin comme lui. L’usurier eut une peur atroce; il rendit les billets qu’il possédait encore. D’ailleurs, il ne perdit pas un sou; il avait prêté à cent pour cent.
Depuis ce jour, Rostand fut d’une prudence extrême. Il géra les capitaux de la bande noire avec des habiletés qui lui valurent l’admiration et la confiance de messieurs les usuriers. Tandis que ses bailleurs de fonds se promenaient au soleil, en braves gens qui ne 22dvolent personne, il restait enfoui dans un grand cabinet sombre; c’est là que les pièces d’or de la société poussaient et fructifiaient. Rostand avait fini par aimer d’amour son métier, ses duperies et ses vols. Certains membres de la bande appliquaient leurs gains à satisfaire leurs passions, leurs appétits de luxe et de débauche. Lui, il mettait toute sa joie à être un fripon habile; il s’intéressait à chacune de ses opérations comme à un drame poignant; il s’applaudissait, quand ses comédies sinistres réussissaient, et il avait alors des amours propres, des jouissances d’auteur triomphant; puis, il rangeait sur une table l’argent volé, et il s’abîmait dans des voluptés d’avare.
C’était chez un pareil homme que Revertégat envoyait naïvement Marius.
Le lendemain matin, ce dernier alla frapper à la porte de Rostand, vers les huit heures. La maison était lourde et carrée. Toutes les persiennes se trouvaient closes, ce qui donnait à la façade une nudité glaciale, un air de mystère et de défiance. Une vieille servante édentée, vêtue d’un lambeau d’indienne sale, vint entre-
bailler la porte.
– Monsieur Rostand? demanda Marius.
– Il est là, mais il est occupé, répondit la servante sans ouvrir la porte davantage.
Le jeune homme, impatienté, poussa le battant et entra dans le vestibule.
– C’est bien, dit-il, j’attendrai.
La servante, surprise, hésitante, comprit qu’elle ne pourrait renvoyer ce garçon. Elle se décida à le faire monter au premier où elle le laissa seul dans une sorte d’antichambre. La pièce était petite, obscure, tapissée d’un papier verdâtre que l’humidité avait déteint 22epar larges plaques; il y avait pour tout meuble une chaise
en paille. Marius s’assit sur la chaise.
En face de lui, une porte ouverte lui laissait voir l’intérieur d’un bureau, dans lequel un commis écrivait avec une plume d’oie qui craquait terriblement sur le papier. À sa gauche, était une autre porte qui devait conduire dans le cabinet du banquier.
Marius attendit longtemps. Des odeurs âcres de vieux
papiers traînaient autour de lui. L’appartement était d’une saleté écœurante, et la nudité des murs lui donnait un aspect lugubre. La poussière s’amassait dans les coins, des araignées filaient leurs toiles au plafond. Le jeune homme étouffait, impatienté par les craquements de la plume d’oie qui devenait de plus en plus bruyant.
Il entendit soudain parler dans la pièce voisine, et, comme les paroles lui arrivaient nettes et distinctes, il allait éloigner sa chaise par discrétion, lorsque certaines phrases le clouèrent à sa place. Il y a des conversations que l’on peut écouter; la délicatesse n’est pas faite pour sauvegarder l’intimité de certains hommes.
Une voix sèche, qui devait être celle du maître de la maison, disait avec une brusquerie amicale:
– Messieurs, nous sommes tous présents, parlons de choses sérieuses… La séance est ouverte… Je vais rendre un compte fidèle de mes opérations de ce mois, et nous procéderons ensuite à la répartition du gain.
Il y eut un léger tumulte, un bruit de conversations particulières qui alla en s’éteignant. Marius, qui ne pouvait encore comprendre, se sentait cependant pris d’une vive curiosité: 22fil devinait qu’une scène étrange se passait derrière la porte.
À la vérité, l’usurier Rostand recevait ses dignes associés de la bande noire. Le jeune homme se présentait justement à l’heure de la séance, au moment où le gérant montrait ses livres, expliquait ses opérations, partageait les bénéfices.
La voix sèche reprit:
– Avant d’entrer dans les détails, je dois vous avouer que les résultats de ce mois sont moins bons que ceux du mois dernier. Nous avions eu, en moyenne, le soixante pour cent, et nous n’avons aujourd’hui que le cinquante-cinq.
Des exclamations diverses s’élevèrent. On eût dit une foule mécontente qui proteste par des murmures. Il pouvait bien y avoir là une quinzaine de
personne.
– Messieurs, continua
le maitre avec une certaine amertume railleuse, j’ai fait ce que j’ai pu; vous devriez me remercier… Le métier devient plus difficile chaque jour… D’ailleurs, voici mes comptes; je vais rapidement vous faire connaître quelques-unes des affaires que j’ai traitées…
Un silence profond régna pendant quelques secondes. Puis on entendit un froissement de papiers, les petits claquements des feuillets d’un registre. Marius commençant à comprendre, écoutait avec plus d’attention que jamais.


2 mai 1867 (23)

23aAlors Rostand énuméra ses opérations, donnant quelques explications sur chacune d’elles. Il avait le ton criard et nasillard d’un huissier de cour.
– J’ai prêté, dit-il, dix mille francs au jeune comte de Salvy, un garçon de vingt ans qui sera majeur dans neuf mois. Il avait perdu au jeu, et sa maîtresse, paraît-il, exigeait de lui une grosse somme. Il m’a signé pour dix-huit mille francs de billets échéant à quatre-vingt-dix jours. Ces billets sont datés, comme il convient, du jour où le débiteur aura atteint sa majorité. Les Salvy ont de grandes propriétés… C’est une excellente affaire.
Un murmure flatteur accueillit les paroles de l’usurier.
– Le lendemain, continua-t-il, j’ai reçu 23bla visite de la maîtresse du comte; elle était exaspérée, son amant ne lui ayant remis que deux ou trois billets de mille francs. Elle m’a juré qu’elle m’amènerait de Salvy, pieds et poings liés, pour contracter un nouvel emprunt. Cette fois, je demanderai la cession d’une propriété… Nous avons encore neuf mois pour tondre le jeune fou que sa mère laisse sans argent.
Rostand feuilletait le registre. Il reprit après un court silence:
– Jourdier…, un marchand de drap qui, chaque mois, a besoin de quelques centaines de francs pour faire face à ses échéances. Aujourd’hui, son fonds nous appartient presque entièrement. Je lui ai encore prêté cinq cents francs à soixante pour cent. Le mois prochain, s’il me demande un sou, je le fais mettre en faillite, et nous nous emparons des marchandises.
– Marianne…, une femme de la halle. Tout les matins, elle a besoin de dix francs, et elle m’en rend quinze le soir. Je crois qu’elle boit… Petite affaire, mais gain assuré, une rente fixe de
dix francs par jour.
– Laurent…, un paysan du quartier de Roquefavour. Il m’a cédé, lambeau par lambeau, une terre qu’il possède près de l’Arc. Cette terre vaut cinq mille francs; nous l’aurons payée deux mille. J’ai expulsé notre homme de sa propriété… Sa femme et ses enfants sont venus chez moi pleurer misère… Vous me tiendrez compte de tous ces ennuis, n’est-ce pas?
– André…, un meunier. Il nous devait huit cents francs. Je l’ai menacé d’une saisie. Alors, il est accouru me supplier de ne pas le 23cperdre en montrant à tous son insolvabilité. J’ai consenti à opérer la saisie moi-même, sans employer l’aide d’un huissier, et je me suis fait donner pour plus de douze cents francs de meubles et de linge… C’est quatre cents francs que j’ai gagnés à être humain.
Il y eut de petits frémissements d’aise dans l’auditoire. Marius entendit les rires étouffés de ces hommes que réjouissait l’habileté de Rostand. Celui-ci continua:
– Maintenant, viennent les affaires ordinaires: trois mille francs à quarante pour cent à Simon, le négociant; quinze cents francs à cinquante pour cent au marchand de bœufs Charançon; deux mille francs à quatre-vingts pour cent au marquis de Cantarel; cent francs à trente-cinq pour cent au fils du notaire Tingrey…
Et Rostand continua ainsi pendant un quart-d’heure, épelant des noms et des chiffres, énumérant des prêts qui allaient de dix francs à dix mille francs, et des taux qui variaient entre vingt et cent pour cent. Lorsqu’il eut fini:
– Mais que nous disiez-vous donc? mon cher ami, dit une voix grasse et enrouée. Vous avez merveilleusement travaillé, ce mois-ci. Toutes ces créances sont excellentes. Il est impossible que les bénéfices ne montent pas à plus de cinquante-cinq pour cent, en moyenne. Vous vous êtes sans doute trompé, en nous énonçant ce chiffre.
– Je ne me trompe jamais, répondit sèchement l’usurier.
Marius, qui avait presque collé son oreille contre le bois de la porte, crut remarquer 23dquelque indécision dans la voix du misérable.
– C’est que je ne vous ai pas encore tout dit, continua Rostand avec embarras. Nous avons perdu douze mille francs, il y a huit jours.
À ces mots, il y eut des exclamations terribles. Marius espéra, un moment, que ces coquins allaient se manger entre-eux.
– Eh! que diable! écoutez-moi, cria le banquier dans le tumulte… Je vous fais gagner assez d’argent pour que vous me pardonniez de vous en faire perdre une fois, par hasard. D’ailleurs, ce n’est pas ma faute… J’ai été volé.
Il prononça ces mots avec toute l’indignation d’un honnête homme. Lorsque le calme se fut un peu rétabli, il continua:
– Voici l’histoire… Monier, un marchand de grains, un homme solvable, sur lequel j’ai eu les meilleurs renseignements, est venu me demander douze mille francs. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas les lui prêter, mais que je connaissais un vieux ladre qui les lui avancerait peut-être à un taux exorbitant. Il revint le lendemain,
il me dit qu’il était prêt à passer par toutes les conditions. Je lui fis observer qu’on exigeait cinq mille francs d’intérêts pour six mois. Il accepta. Vous voyez que c’était une affaire d’or… Pendant que j’allais chercher les fonds, il se mit à mon bureau et souscrivit dix-sept billets de mille francs chacun. Je pris connaissance des effets, et je les posai sur le coin de ce pupitre. Puis je causai quelques minutes avec Monier qui s’était levé et qui, après avoir empoché l’argent, se disposait à partir… 23eQuand il se fut éloigné, je voulus serrer ses billets. Je pris les papiers… Imaginez-vous que le fripon avait changé les effets contre un paquet tout semblable de traites dérisoires, barbouillées d’encre, à l’ordre de je ne sais qui, sans signature… J’étais volé. J’ai failli avoir un coup de sang, j’ai couru après mon voleur qui se promenait tranquillement au soleil, sur le Cours… Au premier mot que je lui adressai, il me traita d’usurier et me menaça de me mener chez le commissaire de police. Ce Monier a une réputation d’homme intègre et loyal, et, ma foi, j’ai préféré me taire.
Ce récit avait été interrompu plusieurs fois par les observations irritées de l’auditoire.
– Avouez, Rostand, que vous avez manqué d’énergie, reprit la voix enrouée. Enfin, nous perdrons notre argent, nous n’aurons que le cinquante-cinq pour cent… Une autre fois vous veillerez mieux à nos intérêts… Maintenant, partageons.
Marius, malgré ses angoisses et son indignation, ne put réprimer un sourire. Le vol de ce Monier lui parut de la haute comédie, et, tout au fond de lui, il applaudissait le fripon qui avait dupé un autre fripon.
À cette heure, il savait quel métier faisait Rostand. Il n’avait pas perdu un mot de ce qui se disait dans la pièce voisine, et il s’imaginait aisément la scène telle qu’elle devait s’y passer. Renversé à demi sur sa chaise, l’oreille tendue, il voyait des yeux de l’intelligence les usuriers se querellant, les regards avides, la face contractée par les passions mauvaises qui les agitaient. Un profond 23fécœurement le prenait, au récit des escroqueries de Rostand; il eut voulu entrer et souffleter cet homme.
Il éprouva une sorte de gaieté amère, lorsqu’il se rappela ce qu’il venait faire dans ce coupe-gorge. Quelle naïveté, bon Dieu! C’est là qu’il croyait trouver les quinze mille francs qui devaient sauver Philippe, et il attendait depuis une heure pour que le banquier le
mette à la porte comme un mendiant. Ou bien Rostand lui demanderait cinquante pour cent d’intérêt et le volerait avec impudence. À cette pensée, à la pensée que là, à côté de lui, se trouvait une réunion de coquins qui exploitaient les misères et les hontes d’une ville, Marius se leva brusquement et mit la main sur le bouton de la porte.
Dans la pièce, on entendait un bruit clair de pièces d’or. Les usuriers partageaient leur proie. Ils touchaient chacun le gain d’un mois de duperie. Cet argent qu’ils comptaient et dont la musique chatouillait voluptueusement leur chair, avait par instants des éclats de sanglots; on eut dit que les victimes des usuriers se lamentaient.
Au milieu d’un silence frissonnant, la voix du banquier ne prononçait plus que des chiffres avec une sécheresse métallique. Il taillait la part à chacun de ses associés; il disait un chiffre et laissait tomber une pile de pièces qui sonnaient.
Alors Marius tourna le bouton de la porte. La face pâle, les regards fermes et droits, il resta quelques secondes silencieux sur le seuil.


4 mai 1867 (24)

24aLe jeune homme avait devant lui un spectacle étrange. Rostand était debout devant son bureau; derrière lui se trouvait un coffre-fort ouvert où il puisait des poignées d’or. Autour du bureau, assis en cercle, se tenaient les membres de la bande noire, les uns attendant leur part, les autres comptant l’argent qu’ils venaient de recevoir. À chaque minute, le banquier consultait ses comptes, se baissant sur un registre, lâchant l’argent en toute prudence. Ses dignes associés fixaient des regards ardents sur ses mains.
Au bruit que la porte fit en s’ouvrant, toutes les têtes se tournèrent avec un mouvement brusque d’effroi et de surprise. Et, quand les usuriers aperçurent Marius grave et indigné, 24bd’un geste instinctif, ils posèrent chacun leurs doigts sur leur tas d’or. Il y eut un moment de trouble et de stupeur.
Le jeune homme reconnut parfaitement ces misérables. Il les avait rencontrés sur le pavé, le front haut, la physionomie digne et loyale, et il en avait même salué quelques-uns, qui auraient pu sauver son frère. Ils étaient tous riches, honorés, influents; il y avait parmi eux d’anciens fonctionnaires, des propriétaires, des gens qui fréquentaient assidûment les églises et les salons de la ville. Marius, à les voir ainsi, avilis et crapuleux, pâlissant sous ses regards, fit un geste de
dégout et de mépris.
Rostand se précipita vers le nouveau venu. Ses yeux clignotaient fièvreusement; ses lèvres, lippues et blafardes, tremblaient; tout son masque rougeâtre et ridé d’avare exprimait une sorte d’étonnement effrayé.
– Que voulez-vous? demanda-t-il à Marius en balbutiant… On ne s’introduit pas comme ça dans les maisons.
– Je voulais quinze mille francs, répondit le jeune homme d’une voix froide et railleuse.
– Je n’ai pas d’argent, se hâta de répondre l’usurier qui se rapprocha de son coffre-fort.
– Oh! soyez tranquille, j’ai renoncé à l’idée de me faire voler… Je dois vous dire que depuis une heure je suis derrière cette porte et que j’ai assisté à votre séance.
Cette déclaration fut comme un coup de massue qui fit détourner la tête à tous les membres de la bande noire. Ces hommes avaient encore la pudeur de leur
de leur ho24cnorabilité; il y en eut qui se cachèrent la figure entre les mains. Rostand qui n’avait pas de réputation à perdre, se remettait peu à peu. Il se rapprocha de Marius, il haussa la voix.
– Qui êtes-vous? cria-t-il. De quel droit venez-vous chez moi écouter aux portes? Pourquoi pénétrez-vous jusque dans mon cabinet si vous n’avez rien à me demander?
– Qui je suis? dit le jeune homme d’un ton bas et calme, je suis un honnête garçon, et vous êtes un coquin. De quel droit j’ai écouté à cette porte? Du droit que les braves gens ont de démasquer
et d’écraser les misérables. Pourquoi j’ai pénétré jusqu’à vous? Pour vous dire que vous êtes un scélérat et contenter largement mon indignation.
Rostand tremblait de rage. Il ne s’expliquait pas la présence de ce vengeur qui lui jetait des vérités à la face. Il allait crier, s’élancer sur Marius, lorsque celui-ci le retint d’un geste énergique.
– Taisez-vous! reprit-il; je vais m’en aller; j’étouffe ici. Mais je n’ai pas voulu me retirer sans me soulager un peu… Ah! messieurs, vous avez un furieux appétit. Vous vous partagez les larmes et les désespoirs des familles avec une gloutonnerie
écrasante; vous vous gorgez de vols et de friponneries… Je suis bien aise de pouvoir troubler un peu vos digestions et vous donner des frissons d’inquiétude au fond de votre lâcheté.
Rostand essaya de l’interrompre. Il continua d’une voix plus vibrante:
– Les voleurs de grand chemin ont au moins pour eux le courage. Ils se battent, ils 24drisquent leur vie. Mais vous, messieurs, vous volez honteusement dans l’ombre, vous vous trainez ignoblement dans un commerce
honteux. Et dire que vous n’avez pas besoin d’être des coquins pour vivre. Vous êtes tous riches. Vous commettez des scélératesses, Dieu me pardonne! par amusement et par passion.
Quelques-uns des usuriers se levèrent, menaçants.
– Vous n’avez jamais vu la colère d’un honnête homme, n’est-ce pas? ajouta Marius en raillant. La vérité vous irrite et vous épouvante. Vous êtes habitués à être traités avec les égards que l’on doit aux gens loyaux, et, comme vous vous êtes arrangés pour cacher vos infamies et pour vivre dans l’estime de tous, vous avez fini par croire vous-même au respect que l’on accorde à votre hypocrisie… Eh bien! j’ai voulu qu’une fois en votre vie vous fussiez insultés comme vous le méritez, et c’est pourquoi je suis entré ici.
Le jeune homme vit qu’il allait être assommé, s’il continuait. Il se retira pas à pas vers la porte, dominant les usuriers du regard. Là, il s’arrêta encore.
– Je sais bien, messieurs, dit-il, que je ne puis vous traîner devant la justice humaine. Votre richesse, votre influence, votre habileté vous rendent inviolables. Si j’avais la naïveté de lutter contre vous, c’est moi sans doute qui serais puni… Mais, au moins, je n’aurai pas à me reprocher de m’être trouvé à côté d’hommes tels que vous, sans leur avoir craché mon mépris à la face. Je voudrais que mes paroles fussent un fer rouge qui marquât vos fronts d’infamie. La foule vous suivrait 24eavec des huées, et peut-être profiteriez-vous alors de la leçon… Partagez votre or; s’il reste en vous quelque probité, il vous brûlera les mains.
Marius ferma la porte et s’en alla. Quand il fut dans la rue, il eut un sourire de tristesse. Il voyait la vie s’étendre devant lui avec toutes ses hontes et toutes ses misères, et il se disait qu’il jouait dans l’existence le rôle noble et ridicule d’un Don Quichotte de la justice et de l’honneur.
Il pensait qu’il eut peut-être mieux valu ne pas entrer dans le cabinet de Rostand. Il venait de s’indigner en pure perte, il savait qu’il ne corrigerait personne. Mais, lorsque l’indignation le poussait, il ne s’appartenait plus; il avait écrasé les usuriers par instinct, comme tout homme écrase les bêtes ignobles et malfaisantes.

XVII

DEUX PROFILS HONTEUX

Lorsque Marius eut raconté son équipée au geôlier et à la bouquetière, cette dernière s’écria:
– Nous voilà bien avancés! Pourquoi vous êtes-vous mis en colère? Cet homme vous aurait peut-être prêté de l’argent.
Les jeunes filles
surtout, ont des entêtements qui leur donnent certaines souplesse de conscience; ainsi Fine, toute loyale qu’elle était, aurait peut-être fait la sourde oreille chez Rostand, et même, à l’occasion, se serait servie des secrets que le hasard lui confiait.
Revertégat était un peu confus d’avoir conseillé à Marius d’aller chez le banquier.
24fJe vous avais prévenu, monsieur, lui dit-il; je n’ignorais pas les bruits qui courent sur cet homme; mais je faisais une large part à la médisance. Si j’avais connu la vérité entière, jamais je ne vous aurais envoyé chez lui.
Marius et Fine passèrent toute l’après-midi à bâtir des plans extravagants, à chercher en vain dans leur tête un moyen d’improviser les quinze mille francs nécessaires au salut de Philippe.
– Comment, criait la jeune fille, nous ne trouverons pas dans cette ville un brave cœur qui nous sortira d’embarras! Est-ce qu’il n’y a pas ici des gens riches qui prêtent leur argent à un taux raisonnable? Voyons, mon oncle, cherchez un peu avec nous. Nommez-moi une personne secourable pour que j’aille me jeter à ses pieds.
Revertégat secouait la tête.
– Eh oui! répondit-il, il y a ici de braves cœurs, des gens riches qui vous viendraient peut-être en aide. Seulement, vous n’avez aucun titre à leur bonté, vous ne pouvez guère leur demander de l’argent tout d’un coup. Il faut que vous vous adressiez à des prêteurs, à des escompteurs, et, comme vous n’offrez aucune garantie solide, vous êtes forcés d’aller frapper à la porte des usuriers… Oh! je connais de vieux avares, de vieux coquins qui seraient enchantés de vous tenir dans leurs griffes, ou qui vous jetteraient dehors comme des mendiants dangereux.


9 mai 1867 (25)

25aFine écoutait son oncle. Toutes ces questions d’argent se brouillaient dans sa jeune tête. Elle avait une âme si ouverte, si franche, qu’il lui semblait tout naturel et tout facile de demander et d’obtenir une grosse somme en deux heures. Il y a des millionnaires qui peuvent disposer si aisément de quelques
millions de francs sans se gêner.
Elle insista.
– Allons, cherchez bien, dit-elle encore au geôlier. Ne voyez-vous réellement pas un seul homme auprès duquel nous puissions tenter une démarche?
Revertégat regardait avec émotion son visage anxieux. Il aurait voulu ne pas étaler les vérités brutales de la vie devant cette enfant pleine des espoirs de la jeunesse.
– Non, vraiment
répondit-il, je ne vois 25bpersonne… Je vous ai parlé de vieux avares, de vieux coquins qui ont gagné honteusement de grandes fortunes. Ceux-là, comme Rostand, prêtent cent francs pour s’en faire rendre cent cinquante au bout de trois mois…
Il
héstta, puis reprit d’une voix plus basse.
Voulez-vous que je vous conte l’histoire d’un de ces hommes… Il se nomme Roumieu
, c’est un ancien officier ministériel. Son industrie consistait à faire une chasse terrible aux héritages. S’introduisant dans les familles, appelé par ses fonctions à y jouer un rôle de confident et d’ami, il étudiait le terrain, il dressait ses embûches. Lorsqu’il rencontrait un testateur d’âme faibles et lâche, il devenait sa créature, il le circonvenait, il l’attirait peu à peu à lui, par des révérences, par des cajoleries, par toute une comédie savante de petits soins et d’effusions filiales. Ah! c’était un habile homme! Il fallait le voir endormir sa proie, se faire souple et insinuant, se glisser dans l’amitié d’un vieillard. Lentement, il évinçait les véritables héritiers, les neveux et les cousins, puis il rédigeait lui-même un nouveau testament qui les spoliait de la fortune de leur parent et qui le nommait légataire universel. D’ailleurs, il ne brusquait rien; il mettait dix ans pour atteindre son but, pour mûrir à point ses escroqueries; il procédait avec une prudence féline, rampant dans l’ombre pendant des années, et ne bondissant sur sa proie que lorsque elle était là, pantelante, rendue inerte par ses regards et ses caresses. Il chassait aux héritages comme un tigre chasse au lièvre, avec une brutalité silencieuse, une férocité faisant patte de velours.
25cFine croyait entendre une histoire des
mille et une nuits: elle écoutait son oncle en ouvrant de grands yeux étonnés. Marius commençait à se familiariser avec les scélératesses.
– Et vous dites que cet homme a fait une grande fortune? demanda-t-il au geôlier.
– Oui, continua celui-ci. On cite des exemples étranges qui prouvent l’habileté étonnante de Roumieu… Ainsi, il y a dix à quinze ans, il s’introduisit dans les bonnes grâces d’une vieille dame qui avait près de
cinquante mille francs de fortune. Ce fut une véritable possession. La vieille dame devint son esclave, à ce point qu’elle se refusait un morceau de pain pour ne pas toucher au bien qu’elle voulait laisser à ce démon qui était entré en elle et qui la commandait en maître. Elle était possédée, dans le sens littéral du mot; toute l’eau bénite d’une église n’aurait pas suffi pour l’exorciser. Une visite de Roumieu la plongeait dans des extases sans fin; quand il la saluait dans la rue, elle était comme frappée d’une secousse, elle devenait toute rouge de joie. On n’a jamais pu concevoir par quels éloges, par quelle marche adroite et envahissante, le notaire avait pu pénétrer si loin dans ce cœur que fermait une dévotion exagérée. Lorsque la vieille dame mourut, elle dépouilla ses héritiers directs et laissa ses cinq cents mille francs à Roumieu. Tout le monde s’attendait à ce dénouement.
Il y eut un silence
.
– Tenez, reprit Revertégat, je puis encore vous citer un exemple… L’anecdote contient toute une comédie cruelle, et Roumieu y fit preuve d’une souplesse rare… Un nommé 25dRichard, qui avait amassé dans le commerce plusieurs centaines de mille francs, s’était retiré au milieu d’une honnête famille qui le soignait et égayait sa vieillesse. En échange de cette amitié prévenante, l’ancien négociant avait promis à ses hôtes de leur laisser sa fortune. Ceux-ci vivaient dans cette espérance; ils avaient de nombreux enfants et comptaient les établir d’une façon honorable. Mais Roumieu vint à passer par là; il fut bientôt l’ami intime de Richard, il l’amena parfois à la campagne, il accomplit en grand secret son œuvre de possession. La famille qui logeait le commerçant retiré, ne se douta de rien; elle continua à soigner son hôte, à attendre l’héritage; pendant quinze ans, elle vécut ainsi dans une douce quiétude, faisant des projets d’avenir, certaine d’être heureuse et riche. Richard mourut, et le lendemain, Roumieu héritait, au grand étonnement et au grand désespoir de l’honnête famille volée dans son affection et dans ses intérêts… Tel est le chasseur d’héritages. Lorsqu’il marche, on n’entend pas le bruit de ses griffes sur la terre; ses bonds sont trop rapides pour qu’on puisse en avoir conscience; il a déjà sucé tout le sang de sa proie, avant qu’on ne l’ait vu s’accroupir sur elle.
Fine était révoltée.
– Non, non, dit-elle, je n’irai jamais demander de l’argent à un pareil homme… Ne connaissez-vous pas un autre prêteur, mon oncle?
– Eh! ma pauvre enfant, répondit le geôlier, tous les usuriers se ressemblent
; ils ont tous dans leur vie quelque tache ineffaçable… Je connais un vieux ladre, qui a plus 25ed’un million de fortune et qui vit seul dans une maison sale et abandonnée. Richard s’enterre au fond de son antre puant. L’humidité crevasse les murs de ce caveau; le sol n’est pas même carrelé, et l’on marche sur une sorte de fumier ignoble fait de boue et de débris; des toiles d’araignée pendent au plafond, la poussière couvre tous les objets, un jour bas et lugubre entre par les vitres noires de crasse. Notre avare paraît dormir dans la saleté, comme les araignées des poutres dorment immobiles au milieu de leurs toiles. Quand une proie vient s’engluer dans les fils qu’il tend, il l’attire à lui et lui suce le sang de ses veines… Cet homme ne mange que des légumes cuits à l’eau, et jamais il ne contente sa faim. Il s’habille de haillons, il mène une vie de mendiant et de lépreux. Et tout cela pour garder l’argent qu’il a déjà amassé, pour augmenter sans cesse son trésor… Il ne prête qu’à cent pour cent.
Fine
palissait devant le spectacle hideux que lui faisait entrevoir son oncle.
– D’ailleurs, continua le geôlier,
Richard a des amis qui vantent sa pitié. Il ne croit ni à Dieu ni au diable, il vendrait le Christ une seconde fois, s’il le pouvait; mais il a eu l’habileté de feindre une grande dévotion, et cette comédie lui a valu l’estime de certains esprits étroits et aveugles. On le rencontre, traînant les pieds dans les églises, s’agenouillant derrière tous les piliers, usant des seaux d’eau bénite… Interrogez la ville, demandez quelle bonne action a jamais faite ce saint personnage? Il adore Dieu, dit-on; mais il vole son semblable. On ne pourrait citer une personne qu’il ait secourue. Il prête à usure, il ne donne 25fpas un sou aux malheureux. Un pauvre diable mourrait de faim à sa porte, qu’il ne lui apporterait pas un morceau de pain et un verre d’eau. S’il jouit d’une considération quelconque, c’est qu’il a dérobé cette considération comme tout ce qui lui appartient…
Revertégat s’arrêta, regardant sa nièce, ne sachant s’il devait continuer.
– Et vous auriez la naïveté d’aller chez un pareil homme, dit-il enfin. Je ne puis tout dire, je ne puis parler des vices de
Richard… Ce vieillard a des passions ignobles; par moments, il oublie son avarice, il contente ses appétits de luxure. On raconte tout bas des marchés honteux, des séductions révoltantes…
– Assez, cria Marius avec force.
Fine, rouge et consternée, baissait la tête, n’ayant plus ni courage ni espérance.
– Je vois que l’argent est trop cher, reprit le jeune homme, et qu’il faut se vendre pour en acheter. Ah! si j’avais le temps de gagner par mon travail la somme qu’il nous faut!
Ils restèrent tous trois silencieux, ne pouvant trouver aucun moyen de salut.


11 mai 1867 (26)


26aXVIII

OÙ LUIT UN RAYON D’ESPÉRANCE

Le lendemain matin, Marius, poussé par la nécessité, se décida à aller frapper chez M. de Girousse. Depuis qu’il cherchait de l’argent, il songeait à s’adresser au vieux comte. Mais il avait toujours reculé devant cette pensée; il redoutait les brusqueries originales du gentilhomme, il n’osait lui avouer sa misère, il rougissait d’avoir à faire connaître l’emploi des quinze mille francs qu’il sollicitait. Rien ne lui était plus pénible que d’être forcé de mettre un tiers dans la confidence
de son frère, et M. de Girousse l’effrayait plus que tout autre.
Lorsque le jeune homme se présenta, l’hôtel était vide, le comte venait de partir pour Lambesc. Marius fut presque heureux de ne trouver personne, tant sa démarche lui pesait. Il resta sur le Cours, irrésolu, n’ayant pas le 26bcourage d’aller à Lambesc, désespéré d’être réduit à l’inaction.
Comme il remontait une allée, accablé, les yeux vagues, il rencontra Fine. Il était sept heures du matin. La bouquetière, en grande toilette, tenant à la main un petit sac de voyage, lui parut toute décidée, toute souriante.
– Où allez-vous donc? lui demanda-t-il avec surprise.
– Je vais à Marseille, répondit-elle.
Il la regarda d’un air curieux, l’interrogeant du regard.
– Je ne puis rien vous dire, continua-t-elle. J’ai un projet, mais je crains d’échouer. Je reviendrai ce soir… Allons, ne vous désespérez pas.
Marius accompagna Fine jusqu’à la diligence. Lorsque la lourde voiture s’ébranla, il la suivit longtemps des yeux; cette voiture emportait sa dernière espérance et allait lui rapporter l’angoisse ou la joie.
Jusqu’au soir, il rôda autour des diligences qui arrivaient. On n’attendait plus qu’une voiture, et Fine n’avait point encore paru. Le jeune homme, rongé d’impatience, allant et venant d’un pas fébrile, tremblait que la bouquetière ne revînt que le lendemain. Dans l’ignorance où il était, ne sachant
qu’elle pouvait bien être cette dernière tentative, il ne se sentait point le courage de passer une nuit entière d’anxiété et d’indécision. Il se promenait sur le Cours, frissonnant, en proie à une sorte de cauchemar.
Enfin il aperçut la diligence, au loin, au milieu de la place de la Rotonde. Quand il entendit les roues sonner sur le pavé, il eut des palpitations violentes. Il s’adossa contre un arbre, regardant les voyageurs qui des26ccendaient un à un, avec une lenteur désespérante.
Tout d’un coup, il fut comme cloué au sol. Presque en face de lui, par une portière ouverte, il venait de voir apparaître la grande taille, la figure pâle et triste de l’abbé Chastanier. Quand l’abbé fut
descendu sur le trottoir, il tendit la main et aida une jeune fille à descendre. Cette jeune fille était mademoiselle Blanche de Cazalis.
Derrière elle, Fine sauta à terre d’un bond léger, sans se servir du marche-pied. Elle était rayonnante.
Les deux voyageurs, guidés par la bouquetière, se dirigèrent vers l’hôtel des Princes. Marius, qui était demeuré dans l’ombre de la nuit naissante, les suivit machinalement, ne pouvant comprendre, comme hébêté.
Fine resta dix minutes au plus dans l’hôtel. Lorsqu’elle
sortit, elle aperçut le jeune homme et courut à lui, prise d’un accès de joie folle.
– J’ai réussi à les amener, dit-elle en battant des mains; maintenant, j’espère bien qu’ils obtiendront ce que je désire… Demain, nous serons fixés.
Alors elle prit le bras de Marius et lui conta sa journée.
La veille, elle avait été frappée par une parole du jeune homme qui regrettait ne pas avoir le temps nécessaire pour gagner en travaillant la somme qu’il lui fallait. D’un autre côté, les tristesses de son oncle lui avaient prouvé qu’il était presque impossible de trouver un préteur, un usurier raisonnable. La question se réduisait donc à gagner du temps, à tâcher d’éloigner le plus possible l’époque où l’on attacherait Philippe au pilori. Ce qui épouvantait Fine et Marius, c’était 26dcette exposition infâme, livrant les condamnés aux ricanements et aux insultes de la foule.
Dès lors, le plan de la jeune fille fut arrêté, un plan hardi qui peut-être réussirait par son audace même. Elle comptait aller droit chez M. de Cazalis, pénétrer jusqu’à sa nièce et lui étaler le tableau de l’exposition de Philippe, dans tout ce qu’un pareil spectacle aurait d’insultant pour elle. Elle la déciderait à l’aider, elles iraient toutes deux supplier le député d’intervenir; si M. de Cazalis ne consentait pas à demander la grâce, peut-être voudrait-il bien tenter d’obtenir un sursis. D’ailleurs, Fine ne raisonnait guère ses moyens d’action; il lui
était impossible que l’oncle de Blanche résistât à ses larmes. Elle avait foi dans son dévouement.
La pauvre enfant rêvait toute éveillée, lorsqu’elle espérait que M. de Cazalis fléchirait à la dernière heure. Cet homme fier et entêté avait voulu l’infâmie de Philippe, et rien au monde n’aurait pu mettre un obstacle à l’accomplissement de sa vengeance. Si Fine avait eu à se heurter contre lui
; elle se serait brisée; elle aurait dépensé en pure perte ses plus jolis sourires, ses larmes les plus touchantes.
Heureusement pour elle, les circonstances la servirent. Lorsqu’elle se présenta à l’hôtel du député, au cours Bonaparte, on lui dit que M. de Cazalis venait d’être appelé à Paris par certaines exigences de sa position politique. Elle demanda à voir mademoiselle Blanche; on lui répondit vaguement que mademoiselle était absente, qu’elle voyageait.
La bouquetière, fort embarrassée, fut obligée de se retirer et d’aller réfléchir dans la rue. Tous ses plans se trouvaient dérangés; 26ecette absence de l’oncle et de la nièce lui ôtait l’appui sur lequel elle croyait pouvoir compter, n’ayant pas un seul ami qui la soutînt. Elle ne voulait pas cependant perdre sa dernière espérance et revenir à Aix, aussi désespérée que la veille, après avoir fait un voyage inutile.
Tout d’un coup, la pensée de l’abbé Chastanier lui vint. Marius lui avait souvent parlé du vieux prêtre; elle connaissait sa bonté, son dévouement. Peut-être pourrait-il lui donner des renseignements précieux.
Elle le trouva chez sa sœur, la vieille ouvrière infirme. Elle lui ouvrit son cœur, elle lui apprit en quelques mots le motif de son voyage à Marseille. Le prêtre l’écouta avec une vive émotion.
– C’est le ciel qui vous amène ici, lui répondit-il. Je crois pouvoir, dans une telle circonstance, violer le secret qui m’a été confié. Mademoiselle Blanche n’est pas en voyage. Son oncle voulant cacher sa grossesse et ne pouvant l’emmener à Paris, a loué pour elle une petite maison au village de St-Henri… Elle habite là avec une gouvernante. M. de Cazalis, auprès duquel je suis rentré en grâce, m’a prié de lui faire de fréquentes visites et m’a donné sur elle d’assez larges pouvoirs… Voulez-vous que je vous conduise auprès de cette pauvre enfant que vous trouverez bien changée et bien abattue?
Fine accepta avec joie. Blanche pâlit, lorsqu’elle aperçut la bouquetière et se mit à pleurer à chaudes larmes. Un léger cercle bleuâtre entourait ses yeux; ses lèvres étaient décolorées, et ses joues avaient des blancheurs de cire. On voyait qu’un cri terrible, le cri du cœur et de la conscience, s’élevait en elle et la rendait toute chancelante.
26fQuand Fine, avec une voix douce et des caresses attendries, lui eut fait comprendre qu’elle pouvait peut-être éviter à Philippe une suprême humiliation, elle se leva toute droite et dit d’une voix brisée:
– Je suis prête, disposez de moi… J’ai dans les entrailles un enfant qui me parle sans cesse de son père. Je voudrais apaiser la colère de ce pauvre petit être qui n’est pas encore né.
– Eh bien? reprit Fine chaleureusement, aidez-moi dans notre œuvre de délivrance… Je suis certaine que vous obtiendriez tout au moins un sursis, en tentant une démarche.
– Mais, fit observer l’abbé Chastanier, mademoiselle Blanche ne peut aller seule à Aix. Je dois l’accompagner… Je sais que M. de Cazalis, s’il apprend ce voyage, me fera les plus graves reproches. J’accepte pourtant la responsabilité de cet acte, car je crois agir en honnête homme.
Dès que la bouquetière eut obtenu un consentement, elle laissa à peine le temps au vieillard et à la jeune fille de faire quelques préparatifs. Elle revint avec eux à Marseille, elle les poussa dans la diligence, et c’est ainsi qu’elle les amena triomphalement dans Aix. Le lendemain, Blanche devait se rendre chez le président qui avait prononcé le jugement de Philippe.
Marius, lorsque Fine eut terminé son récit, l’embrassa
brusquement sur les deux joues, ce qui fit monter des lueurs roses au front de la jeune fille.

14 mai 1867 (27)


27aXIX

UN SURSIS

Le lendemain matin, Fine alla retrouver Blanche et l’abbé Chastanier. Elle voulait les accompagner jusqu’à la porte de l’hôtel du président, pour connaître tout de suite le résultat de leur démarche. Marius, comprenant que sa présence serait pénible à Mlle de Cazalis, se mit à rôder sur le Cours, comme une âme en peine, suivant de loin les deux jeunes filles et le prêtre. Quand les solliciteurs furent montés, la bouquetière aperçut le jeune homme et lui fit signe de venir la rejoindre. Ils attendirent tous deux, sans échanger une parole, agités et anxieux.
Le président reçut Blanche avec une grande commisération. Il comprenait qu’elle était la plus cruellement frappée dans cette malheureuse affaire. La pauvre enfant ne put 27bparler; dès les premiers mots, elle se mit à sangloter, et tout son être, suppliant, demandait pitié, mieux que ne l’auraient fait ses prières. Ce fut l’abbé Chastanier qui dût expliquer leur présence et présenter la requête.
– Monsieur, dit-il au président, nous venons à vous, les mains jointes. Mlle de Cazalis est déjà brisée sous les malheurs qui l’ont accablée. Elle vous prie en grâce de lui épargner une nouvelle humiliation.
– Que désirez-vous de moi? demanda le président d’une voix émue.
– Nous désirons que, s’il est possible, vous évitiez un nouveau scandale… M. Philippe Cayol a été condamné à l’exposition publique, et ce châtiment doit lui être infligé ces jours-ci. Mais l’infamie ne l’atteindra pas seul; il n’y aura pas qu’un coupable attaché au pilori, il y aura une pauvre enfant souffrante qui vous demande pitié. Vous entendez, n’est-ce pas? les cris de la foule, les injures qui rejailliront sur Mlle de Cazalis; elle sera traînée dans la boue par la populace, et son nom circulera autour de l’ignoble poteau, avec des ricanements haineux et de sales expressions…
Le président paraissait douloureusement touché. Il garda un moment le silence. Puis, comme pris d’une idée soudaine:
– Mais, demanda-t-il, est-ce M. de Cazalis qui vous envoie vers moi? A-t-il connaissance de la démarche que vous faites?
– Non, répondit le prêtre avec une dignité franche, M. de Cazalis ne sait pas que nous sommes ici… Les hommes ont des intérêts, des passions qui les emportent et qui les empêchent parfois de juger nettement leur posi27ction. Peut-être allons-nous contre le désir de l’oncle de Mlle Blanche, en venant vous solliciter… Mais au-dessus des passions et des intérêts des hommes, il y a la bonté et la justice. Aussi n’ai-je pas craint de compromettre mon caractère sacré, en prenant sur moi de vous demander d’être bon et juste.
– Vous avez raison, Monsieur, dit le président. Je comprends les motifs qui vous ont amené, et, vous le voyez, vos paroles m’ont vivement ému. Malheureusement, je ne puis arrêter le châtiment; il n’est pas dans mon pouvoir de modifier un arrêt de la Cour d’assises.
Blanche joignit les mains.
– Monsieur, balbutia-t-elle, je ne sais ce que vous pouvez faire pour moi; mais, je vous en prie, soyez miséricordieux, dites-vous que c’est moi que vous avez condamnée, et tâchez d’alléger mes souffrances.
Le président lui prit les mains, et, avec une douceur paternelle:
– Ma pauvre enfant, répondit-il, je comprends tout. Mon rôle, dans cette affaire, a été pénible… Aujourd’hui, je suis désespéré de ne pouvoir vous dire
; «Ne craignez rien; j’ai la puissance de renverser le pilori, et vous ne serez pas attachée au poteau avec le condamné.»
– Alors, reprit le prêtre accablé, l’exposition aura lieu prochainement… Il ne vous est pas même permis de retarder cette scène déplorable.
Le président s’était levé:
– Le ministre de la justice, sur la demande du procureur général, peut
faire éloigner l’époque, dit-il vivement; voulez-vous que cette exposition ne se fasse que dans les der27dniers jours de décembre? Je serais heureux de vous prouver toute ma compassion et tout mon bon vouloir pour arriver à ce résultat.
– Oui, oui, s’écria Blanche avec ardeur. Éloignez ce moment terrible le plus possible… Je me sentirai peut-être plus forte…
L’abbé Chastanier qui connaissait les projets de Marius, pensa que, devant la promesse du président, il devait se retirer, sans insister davantage. Il se joignit à Blanche pour accepter l’offre qui leur était faite.
– Eh bien, c’est convenu, leur dit le président, en les accompagnant. Je vais demander et j’obtiendrai, j’en ai la conviction, que la justice n’ait son cours que dans quatre mois… Jusque-là, vivez en paix, mademoiselle. Espérez, le ciel enverra peut-être quelque soulagement à vos souffrances.
Les deux solliciteurs descendirent. Lorsque Fine les aperçut, elle courut à leur rencontre.
– Eh bien! demanda-t-elle, haletante.
– Comme je vous le disais, répondit l’abbé Chastanier, le président ne peut empêcher l’exécution du jugement.
La bouquetière devint toute pâle.
– Mais, se hâta d’ajouter le vieux prêtre, il a promis d’intervenir pour faire reculer l’époque de l’exposition… Vous avez quatre mois devant vous pour travailler au salut du prisonnier.
Marius, malgré lui, s’était approché du groupe que formaient les jeunes filles et l’abbé. La rue, solitaire et silencieuse, blanchissait sous l’ardent soleil
du Midi; de légères touffes de gazon entouraient les pavés éclatants, et, seul, un chien promenait son échine maigre dans le mince filet d’ombre qui traînait le long des maisons.
27eLorsque le jeune homme entendit les paroles de l’abbé Chastanier, il s’avança d’un mouvement brusque et lui serra les mains avec effusion.
– Ah! mon père, lui dit-il d’une voix tremblante, vous me rendez l’espérance et la foi. Depuis hier, je doutais de Dieu… Comment vous remercier, comment vous prouver ma reconnaissance! Maintenant, je me sens un courage invincible et je suis certain de sauver mon frère.
Blanche, à la vue de Marius, avait baissé la tête. Une rougeur ardente était montée à ses joues. Elle restait là, confuse et embarrassée, souffrant horriblement de la présence de ce garçon qui connaissait son parjure et que son oncle et elle avaient plongé dans le désespoir. Le jeune homme, lorsque sa joie se fut un peu calmée, regretta de s’être approché. L’attitude désolée de Mlle de Cazalis lui faisait pitié.
– Mon frère a été bien coupable, lui dit-il enfin… Veuillez lui pardonner comme je vous pardonne moi-même.
Il ne put trouver que ces quelques paroles. Il aurait voulu lui parler de son enfant, la questionner sur le sort qui était réservé à ce pauvre être, le lui réclamer au nom de Philippe. Mais il la vit si accablée qu’il n’osa la torturer davantage.
Sans doute, Fine comprit ce qui se passait en lui. Tandis qu’il faisait quelques pas avec l’abbé Chastanier, elle dit à Blanche d’une voix rapide:
– Rappelez-vous que je vous ai offert d’être la mère de votre enfant. Maintenant, je vous aime, je vois que vous êtes un brave cœur… Faites un signe, et je cours à votre 27faide. D’ailleurs, je veillerai, je ne veux pas que le pauvre petit souffre de la folie de ses parents.
Pour toute réponse, Blanche serra silencieusement la main de la bouquetière. De grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Mlle de Cazalis et l’abbé Chastanier repartirent sur-le-champ pour Marseille. Fine et Marius coururent à la prison. Ils apprirent à Revertégat qu’ils avaient quatre mois pour préparer l’évasion, et le geôlier leur jura qu’il tiendrait sa parole, quels que fussent le jour et l’heure où ils
les lui rappelleraient.
Avant de quitter Aix, les deux jeunes gens voulurent voir Philippe, pour le mettre au courant des évènements et lui dire d’espérer. Le soir, à onze heures, Revertégat les introduisit de nouveau dans la cellule. Philippe, qui commençait à s’habituer au régime de la prison, ne leur parut pas trop abattu.
– Pourvu, leur dit-il, que vous m’évitiez l’ignominie de l’exposition publique, je consens à tout… Je préfèrerais me casser la tête contre un mur que d’être attaché au poteau infâme.
Et, le lendemain, la diligence ramena à Marseille Marius et Fine. Ils allaient continuer sur un plus vaste théâtre la lutte où les poussait leur cœur; ils allaient fouiller au fond des misères humaines et voir à nu les plaies d’une grande ville, livrée à tous les emportements de l’industrie moderne.


23 mai 1867 (28)


28aDeuxième partie

I

LE SIEUR SAUVAIRE, MAÎTRE-PORTEFAIX

Le patron de Cadet Cougourdan, le maître-portefaix Sauvaire, était un petit homme, vif, noirâtre, aux membres trapus et vigoureux. Son grand nez crochu, ses lèvres minces, son visage allongé exprimaient cette confiance vaniteuse, cette vantardise rusée qui sont les traits distinctifs de certains types du midi.
Élevé sur le port, simple ouvrier dans sa jeunesse, il avait mis de côté, pendant dix ans, les gros sous qu’il gagnait. Il soulevait des poids énormes, il avait une force nerveuse qui faisait merveille. Il disait d’habitude qu’il ne craignait pas les gros hommes. La vérité 28bétait que ce nain aurait rossé un géant. Mais il se montrait prudent et sage dans l’emploi de sa vigueur; il évitait les querelles, sachant que la tension de ses muscles valait de l’argent et qu’un coup de poing ne rapporte que des ennuis. Il vivait sobrement, tout au travail et à l’avarice, ayant hâte d’atteindre le but qu’il rêvait.
Un jour enfin, il eut devant lui les quelques milliers de francs qu’il lui fallait pour accomplir son projet. Il devint patron du soir au lendemain, il prit des hommes sous ses ordres, et, les bras croisés, les regarda courir et suer. De temps à autre, il leur donnait un coup de main en grondant. Au fond, Sauvaire était un paresseux fieffé; il avait travaillé par entêtement, aimant mieux faire d’un coup toute la besogne de sa vie et se reposer plus tard dans les douceurs d’une oisiveté d’homme riche. Maintenant que de pauvres diables lui gagnaient une fortune, il se promenait, les mains dans les poches, empilant l’argent, attendant d’avoir une grosse somme pour s’abandonner à ses instincts de vie libre et bruyante.
Peu à peu, l’ouvrier avare se transforma en enrichi prodigue. Sauvaire avait des appétits cuisants de richesse et de plaisirs; il voulait posséder beaucoup d’argent pour s’amuser beaucoup, et il voulait s’amuser beaucoup pour montrer à tous qu’il possédait beaucoup d’argent. Un orgueil bête, une vanité de parvenu le poussait à faire un tapage du diable autour de ses joies. Quand il riait, il eut désiré que tout Marseille entendît son éclat de rire.
28cIl portait maintenant des vêtements de drap fin, sous lesquels on devinait toujours le corps roidi et épais de l’ouvrier. Sur son gilet, s’étalait une large chaîne d’or, épaisse d’un bon doigt, et laissant pendre des breloques massives qui auraient assommé un bœuf. Il avait, à la main gauche, une bague toute d’or, sans la moindre pierre. Chaussé de souliers vernis, coiffé d’un feutre souple, il
flanait tout le jour sur la Cannebière et sur le port, en fumant une magnifique pipe d’écume de mer, garnie d’argent. Et, tout en marchant, il faisait sauter ses breloques sur son ventre, il promenait sur la foule un regard plein d’une câlinerie goguenarde et vaniteuse. Il jouissait.
Il avait peu à peu confié la direction de sa maison à Cadet Cougourdan, dont les allures vives et énergiques lui plaisaient; ce garçon de vingt ans possédait une intelligence, droite et ouverte
qui lui donnait une véritable supériorité sur les autres porte-faix. Sauvaire fut enchanté d’avoir sous la main un pareil ouvrier; il le nomma surveillant des hommes qui travaillait pour lui, et, dès-lors, il put étaler largement ses appétits dans Marseille. Il se contenta, le matin, de faire ses comptes et d’empocher l’argent gagné.
L’existence rêvée commença. Sauvaire se fit recevoir d’un cercle. Il joua, mais avec prudence, trouvant que la volupté du jeu ne vaut pas les sommes qu’on perd; il voulait s’amuser pour son argent, il cherchait des plaisirs solides et durables. Il mangea dans les meilleurs restaurants, il eut des femmes qu’il étala devant la foule. Sa vanité était voluptueusement chatouillée, lorsqu’il pouvait 28dse vautrer sur les coussins d’une voiture à côté d’une vaste jupe de soie. La femme n’était rien, la robe de soie était tout
, Il trainait la robe de soie dans des cabinets particuliers, et il ouvrait les fenêtres, pour que les passants pussent voir qu’il était en partie fine avec une dame bien mise, et qu’il se faisait servir des plats très chers. D’autres auraient fermé les jalousies, poussé le verrou; lui, il rêvait d’embrasser ses maîtresses dans une maison de verre, afin que la foule fut bien persuadée qu’il était assez riche pour aimer de jolies femmes. Il entendait l’amour à sa manière.
Depuis un mois, il vivait dans le ravissement. Il avait fait la rencontre d’une jeune femme dont la connaissance chatouillait délicieusement son amour-propre. Cette jeune femme était la maîtresse d’un comte; on la regardait comme une des reines du demi-monde marseillais. Elle se nommait Thérèse Armand; mais on la désignait habituellement sous le nom familier d’
Arnande.
Lorsqu’Armande mit pour la première fois sa petite main gantée dans la main large de Sauvaire, le maître-portefaix faillit s’évanouir de joie. Cette poignée de main s’échangeait sur les allées de Meilhan, devant la porte de la maison habitée par la lorette, et les passants se retournaient pour voir cet homme et cette jeune femme qui s’adressaient des sourires et se faisaient des révérences. Sauvaire s’en alla, gonflé d’orgueil, s’extasiant sur la toilette et sur les bonnes manières d’Armande. Il n’eut plus qu’une pensée: avoir cette femme pour maîtresse, supplanter un comte, 28epromener à son bras des dentelles et du velours.
Il guetta la lorette, et se mit sur son passage. Il devenait presque amoureux des chiffons luxueux qu’elle portait et des parfums qu’exhalaient ses vêtements. Il était fier d’être salué par elle, de paraître un de ses amis, et il ne lui aurait même pas déplu de passer pour un de ses amants.
Un soir, il monta chez elle et n’en sortit que le lendemain. Il crut à une victoire remportée par les charmes de sa personne. Pendant huit jours, il fut d’une fatuité insupportable; il regardait les passants d’un air de pitié moqueuse. Quand Armande était à son bras, sur un trottoir, la rue ne lui semblait pas assez large. Le balancement et le bruit frissonnant des jupes de sa maîtresse le jetaient dans une extase recueillie. Il adorait les crinolines qui tiennent beaucoup de place et qui gênent la circulation.
Il contait sa bonne fortune à tout le monde. Cadet fut un de ses premiers confidents.
– Ah! si vous saviez! lui dit-il, la charmante personne et comme elle m’adore!… Il y a de tout chez elle, des tapis, des rideaux, des glaces. On se croirait dans le monde, chez une duchesse… Et, avec cela, pas fière du tout, bonne fille, la main toujours ouverte… Hier, j’ai déjeûné dans son petit salon; puis nous avons pris une voiture découverte et nous sommes allés au Prado. Tout le monde nous regardait… Il y a de quoi mourir d’aise en compagnie d’une pareille femme.
Cadet souriait. Il rêvait l’amour d’une forte fille; Armande lui faisait l’effet d’une poupée 28fmécanique, d’un jouet fragile qu’il aurait brisé dans ses doigts. Mais il ne voulait pas contrarier son patron, il s’extasiait avec lui sur les charmes exquis de la lorette. Le soir, il contait à Fine les folies de Sauvaire.
La bouquetière avait repris sa place dans son petit kiosque du cours Saint-Louis. Elle vendait ses fleurs, l’œil aux aguets, cherchant les occasions de venir en aide à Marius. Elle ne perdait pas de vue l’emprunt
de quinze mille francs, et, chaque jour, elle bâtissait un nouveau plan, elle rêvait de mettre à contribution les personnes que le hasard rapprochait d’elle.
– Penses-tu, dit-elle un matin à son frère, penses-tu que M. Sauvaire serait un homme à prêter de l’argent?
– C’est selon, répondit Cadet… Il donnerait volontiers mille francs à un pauvre diable, sur une place publique, devant beaucoup de monde, pour faire parade de son bon cœur.
La bouquetière se mit à rire.
– Oh! ce n’est pas une aumône qu’on lui demanderait, reprit-elle… Il faudrait que la main gauche du prêteur ignorât ce que ferait sa main droite.
– Diable
; dit Cadet, c’est trop de désintéressement… D’ailleurs, on pourrait voir.
Fine, sur ce bout de conversation, conçut tout un projet. Elle croyait Sauvaire très riche, et, au fond, elle ne le jugeait pas méchant homme. Peut-être pourrait-on obtenir quelque chose de lui, en se servant de l’influence d’Armande.


25 mai 1867 (29)

29aLa bouquetière comprit qu’elle devait d’abord décider Marius à aller chez la lorette. C’était là le difficile. Le jeune homme refuserait net, dirait qu’il ne pouvait y avoir rien de commun entre lui et cette femme.
Un jour, elle laissa échapper comme par mégarde le nom d’Armande, et elle fut très-étonnée de voir Marius sourire et sembler être en pays de connaissance.
– Est-ce que vous connaissez cette dame?
Lui demanda-t-elle.
– Je suis allé une fois chez elle, répondit-il. C’est Philippe qui m’y conduisit. Cette dame, comme vous l’appelez, ouvrait ses salons une fois par semaine, et mon frère était un des habitués du lieu… Ma foi, j’ai été fort bien reçu, et j’ai trouvé là une véritable 29bmaîtresse de maison, très-distinguée et fort élégante.
Fine parut toute triste d’entendre l’éloge d’
Arnaude dans la bouche de Marius.
Il paraît, continua ce dernier, que les choses ont un peu changé chez elle, depuis un an. Elle est, m’a-t-on dit, très-embarrassée dans ses affaires. D’ailleurs, on la dit très-adroite, très-intrigante même; si elle trouve quelque imbécile, elle se tirera des ennuis où elle est.
La jeune fille s’était remise de l’étrange émotion qui l’avait saisie. Elle poursuivit
habillement l’exécution de son projet, sans rien brusquer.
– L’imbécile est trouvé, dit-elle en riant… Ne connaissez-vous pas M. Sauvaire, le patron de Cadet?
– Un peu, répondit Marius; je le rencontre parfois en pantoufles sur le port.
– Eh bien, il est l’amant d’Armande depuis quelques mois… On prétend qu’il a déjà dépensé quelque argent avec elle…
Puis, d’un ton indifférent, Fine ajouta:
– Pourquoi ne retournez-vous pas chez Armande?.. Vous rencontreriez là des gens riches qui pourraient vous aider dans l’affaire que vous savez… M. Sauvaire serait peut-être tout disposé à vous rendre service.
Marius devint grave et garda un moment le silence. Il se consultait.
– Bah! dit-il, enfin, vous avez raison… Je ne dois reculer devant aucune tentative… Il faudra demain que j’aille voir cette femme; j’expliquerai ma visite, en lui parlant de mon frère.
La bouquetière regardait le jeune homme 29cen face, avec de petits battements de paupières.
– Et surtout, reprit-elle en riant d’un rire forcé, n’allez pas rester au pied de cette enchanteresse… J’ai souvent entendu parler de ses toilettes riches et savantes, de son esprit, de l’étrange pouvoir qu’elle a sur les hommes.
Marius étonné de la voix émue de son amie, lui prit la main et l’examina d’un regard pénétrant.
– Qu’avez-vous donc? lui demanda-t-il. Ne dirait-on pas que je vais chez le diable et que je suis un pêcheur… Ah! ma pauvre Fine, je suis loin de penser à de pareilles bêtises. J’ai une tâche sacrée à remplir… Puis, regardez-moi bien. Quelle est la femme qui voudrait d’un magot pareil?
La jeune fille le regarda et elle fut toute surprise de ne plus le trouver laid. Jadis, il lui avait semblé affreux; maintenant, elle voyait comme de la lumière sortir de son visage et lui transfigurer la face. Le jeune homme lui serra amicalement la main, et elle demeura toute troublée.
Le lendemain soir, ainsi qu’il l’avait résolu, Marius se présenta chez Armande.

II

UNE LORETTE MARSEILLAISE

Armande avait une origine fort mystérieuse. Elle prétendait être née dans l’Inde, d’une femme indigène et d’un
officier anglais. Elle partait de là et contait, à qui voulait l’entendre, un roman dont elle était l’héroïne. Elle mettait sa première faute sur le compte d’un riche protecteur qui l’avait prise chez lui, à 29dla mort de son père, et qui l’avait élevée délicatement pour en faire plus tard sa maîtresse, comme on engraisse une volaille pour la trouver ensuite plus savoureuse et plus tendre sous la dent. Son esprit se plaisait dans ce conte brutalement romanesque.
Grâce à ses mensonges, sa véritable histoire ne fut jamais connue. Elle s’était abattue un jour sur Marseille, comme un de ces oiseaux qui flairent de loin une contrée riche en proies de toute espèce. En s’établissant dans une ville riche et industrielle, elle avait fait preuve d’une rare intelligence. Dès son arrivée, elle s’attaqua aux gens de commerce, aux jeunes négociants qui remuent l’argent à la pelle. Elle comprit que ces garçons, cloués toute la journée dans un
berceau, désirent âprement s’amuser le soir et jeter un peu de l’or qu’ils ont gagné.
Elle tendit ses pièges avec art. Elle monta sa maison sur un grand pied et lui donna une sorte de cachet aristocratique. Il lui fut aisé de vaincre toutes les rivales qu’elle trouva installées dans la ville. Ces pauvres filles déchues étaient d’une ignorance crasse; elles s’habillaient mal, savaient à peine parler, étalaient un luxe mesquin et ignoble, s’abandonnaient bêtement. Armande les écrasa de toute son élégance et de tout l’esprit qu’elle avait acquis ça et là en se frottant à des gens bien élevés. Elle devint en peu de mois une sorte de célébrité mondaine.
Chez elle, comme le disait naïvement Sauvaire, elle prenait des airs de duchesse. Un goût exquis avait présidé à l’ameublement de son logis. Elle ouvrit son salon, elle attira les jeunes gens riches par le bruit qu’elle fai29esait faire autour d’elle, et les retint par sa bonne grâce et la distiction de ses manières. La femme entretenue perçait à peine sous la maîtresse de maison. Elle avait des amants, elle les montrait même volontiers; mais, en public, dans ses soirées, elle gardait une décence dont on lui tenait grand compte. Elle était le type du vice élégant, parfumé, spirituel.
Elle s’entoura peu à peu de tous les viveurs de la ville.
On n’admettait d’ailleurs que des gens riches, gagnant beaucoup et dépensant plus encore. Dans les commencements, elle n’eut qu’à choisir ses victimes; une foule était à ses pieds. Elle croqua à belles dents plusieurs fortunes, vivant en plein luxe, fournissant aux besoins de sa maison qui étaient énormes. Les gens sages et graves la regardaient comme une véritable pluie, comme un gouffre sans fond où allaient s’engloutir les capitaux des jeunes commerçants marseillais. Les femmes entretenues, ses rivales, la déchiraient à belles dents et l’accusaient d’intrigues honteuses; elles tournaient en moquerie son visage maigre, ses rides précoces; elles disaient qu’elle était laide, – ce qui était presque vrai, – et déclaraient ne rien comprendre à l’engouement que ces imbéciles d’hommes avaient pour cette pécore. Armande les laissait dire et régnait tranquillement; pendant plusieurs années elle les domina par son esprit, par son luxe, par sa science de femme élégante et raffinée. On allait chez elle en habit noir et en cravate blanche.
Puis, sans cause apparente, tout d’un coup, son crédit baissa. La gêne vint et fit comme des trous dans son luxe. Sans doute, sa mode 29fétait passée, les amants généreux manquaient. Elle tomba dans les transes de cette demi misère qui porte de la soie et marche sur des tapis.
Sentan qu’elle allait rouler dans le ruisseau, si elle ne faisait pas des efforts prodigieux pour garder son appartement de grande dame, elle lutta avec désespoir contre la mauvaise chance. Elle comprenait que son prestige venait uniquement de sa richesse apparante, de ses toilettes exquises, de l’argent qui lui permettait de jouer à l’aise son rôle de duchesse déclassée. Le jour où la soie lui manquerait, où elle fermerait son salon, elle savait qu’elle deviendrait une pauvre fille, une créature laide et fanée dont personne ne voudrait plus. Assi déploya-t-elle une énergie fébrile pour trouver des amants, pour se procurer de l’argent à tout prix.
C’est à cette époque qu’elle fit la connaissance d’une dame Mercier qui lui avança quelques fonds à un taux exorbitant. Elle avait dupé tant de jeunes imbéciles, qu’elle se laissa duper à son tour, sans trop se plaindre. Elle espérait d’ailleurs faire payer le capital et les intérêts des sommes empruntées,
par le premier homme riche dont elle serait la maîtresse. Les hommes riches ne se présentèrent pas; la jeune femme devint de plus en plus inquiète et embarrassée.

28 mai 1867 (30)

30aArmande, poussée par la nécessité, sentant chaque jour sa beauté, son gagne-pain, s’en aller avec son luxe, en arriva au crime. Déjà, pour faire face aux exigences de ses créanciers, elle avait dû vendre des glaces, des meubles, des porcelaines; sa maison se vidait, elle voyait peu à peu les murs se dénuder et elle songeait avec effroi à l’heure où elle se trouverait, lasse et vieillie, entre quatre murailles nues. Les amants se sauveraient alors de son bouge, elle mourrait de misère et de honte. Les tapissiers, les modistes, tous les fournisseurs auxquels elle devait, devenaient plus âpres en flairant la ruine prochaine de leur cliente; ils savaient que les amants se faisaient rares, ils exigeaient le rembourse30bment immédiat de leurs créances. Quelques uns d’entr’eux parlèrent de saisir le mobilier. Armande comprit qu’elle était perdue, si elle ne battait pas monnaie tout de suite, n’importe de quelle façon.
Elle eut recours à un moyen extrême. Elle imita l’écriture de trois ou quatre amants qu’elle avait, et se souscrivit à son ordre des billets qu’elle signa des noms de ces hommes. Puis, n’osant se présenter chez un banquier, elle s’adressa à la dame Mercier qui consentit à lui escompter quelques
uns de ces billets. Il est à croire que l’usurière n’ignorait pas l’origine des effets, et qu’elle spéculait même sur l’infamie d’Armande. La tenant dans ses griffes, pouvant à toute heure lancer une plainte au procureur du roi, comptant d’ailleurs sur les souscripteurs supposés qui auraient eu intérêt à éviter un scandale, elle considérait les faux qu’elle possédait en garantie, comme préférables à de bonnes traites. Elle basait toute une fortune sur ses complaisances criminelles, exigeant des intérêts énormes, embrouillant de plus en plus les affaires de la lorette, se mettant complètement à sa charge, jouant un rôle de ruse et d’hypocrisie dont elle se tirait à merveille.
Pendant près de deux ans, Armande vivota, sans inquiétude. Elle avait mis les billets payables chez elle, et, à chaque échéance, elle faisait l’argent coûte que coûte, tirant cent francs du premier homme qu’elle rencontrait, complétant la somme nécessaire en vendant quelque chose, en empruntant encore, en faisant de nouvelles traites fausses. La Mercier continuait à se montrer humble et serviable; elle voulait tenir sa proie étroitement serrée, avant de montrer les dents et de mordre.
30cPuis vint un moment où Armande ne put décidément pas rembourser les
faux. Elle se jetait en vain dans le ruisseau; elle allait au Château-des-Fleurs, comme une fille, elle ne parvenait plus à gagner la somme qu’il lui fallait pour entretenir sa maison. C’est à ce moment-là qu’elle fit la connaissance de Sauvaire; elle lâcha pour lui un comte qu’elle avait ruiné, croyant que le maître-portefaix était riche et généreux. En d’autres temps, lorsqu’elle était la reine de Marseille et qu’elle étalait insolemment son velours et ses dentelles, elle aurait regardé Sauvaire du haut de la richesse et de l’élégance de ses amants. Mais, maintenant, elle ne dédaignait plus aucune proie; elle s’attaquait à la foule et se serait volontiers mise à ramasser de l’argent dans des mains sales et ignobles. L’ancien ouvrier prit pour de la tendresse la nécessité qui poussait la jeune femme dans ses bras. Armande, au bout de quelques mois, s’aperçut avec terreur que son nouvel amant avait l’économie prudente du parvenu et qu’il s’appliquait en égoïste tout l’argent qu’il dépensait. Deux ou trois des billets faux ne furent pas payés; la dame Mercier commença à se fâcher.
Les choses en étaient là, lorsque, un soir, Marius se rendit naïvement chez la lorette. Il croyait encore trouver dans son salon une partie de la riche et nombreuse société à laquelle son frère l’avait présenté. Il rêvait vaguement de lier connaissance avec quelque jeune négociant qui lui viendrait en aide; il comptait même un peu sur Sauvaire, dont Fine avait volontairement exagéré l’obligeance.
Il fut très étonné de trouver le salon vide. 30dUne seule lampe éclairait cette grande pièce qui lui parut singulièrement nue. Sauvaire était à demi couché sur un vaste divan, et il semblait digérer avec affectation le dîner qu’il venait de faire, lâchant quelques boutons de son gilet et tenant un cure-dent entre ses doigts. À côté de lui, assise dans un fauteuil, Armande lisait Graziella, en appuyant rêveusement le front sur la paume de sa main gauche; une levrette, qu’elle nommait Djali, était couchée à ses pieds, la tête posée le long de ses pantoufles de velours cerise.
Un des moyens de séduction employé par Armande était de lire devant ses amants les œuvres des grands poètes modernes. Elle avait une petite bibliothèque où se trouvaient les ouvrages de Châteaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de Musset. Le soir, dans la clarté pâle de la lampe, à l’heure où elle était encore belle, elle épelait langoureusement des pages de vers ou de prose poétique. Cela mettait comme une auréole autour de sa tête. Les amants croyaient avoir affaire à une fille ignorante, et ils trouvaient une dame instruite, presque lettrée, qui lisait des livres qu’eux-mêmes n’avaient jamais eu ni le temps ni le courage de feuilleter. Sauvaire surtout se sentit écrasé et dominé, le jour où sa maîtresse prit un recueil de vers et se mit
tranquilement à en tourner les pages devant lui. À peine parcourait-il parfois le journal. Une femme ouvrant un volume de poésie lui parut une créature supérieure. Chaque fois qu’Armande lisait en sa présence, il se recueillait, il prenait un air précieux et charmé. Il lui semblait qu’il devenait savant lui-même.
Marius eut un léger sourire en voyant l’at30etitude penchée d’Armande, feignant l’extase, et la posture de Sauvaire qui se vautrait sur le divan, les mains jointes au milieu du ventre. Il y avait toute une comédie entre l’hypocrisie savante de cette femme et le contentement épais et aveugle de cet homme.
La lorette accueillit le nouveau venu avec cette grâce facile et enjouée qui est une des nécessités de son métier. Elle avait eu des rapports plus ou moins intimes avec Philippe, elle traitait Marius en vieille connaissance. Elle le fit asseoir en lui reprochant la rareté de ses visites.
– Je sais bien, ajouta-t-elle, que vous avez eu beaucoup d’ennuis dans ces derniers temps. Ce pauvre Philippe!… Je me l’imagine parfois dans un cachot humide, lui qui aimait tant le luxe et les plaisirs… Cela lui apprendra à mieux placer ses tendresses.
Sauvaire s’était un peu relevé. Il avait la bonne qualité de ne pas être jaloux; il se montrait au contraire tout fier des amants que sa maîtresse avait eus. Les anciennes amours d’Armande doublaient à ses yeux le prix de sa bonne fortune. D’ailleurs, Marius lui parut si chétif, qu’il fut charmé de paraître vigoureux à côté de lui.
La jeune femme présenta les deux hommes l’un à l’autre.
– Oh! nous nous connaissons, dit le maître-portefaix avec un rire satisfait… Je connais aussi M. Philippe Cayol. En voilà un gaillard!…
À la vérité, Sauvaire était enchanté d’être trouvé en tête-à-tête avec Armande. Il se mit à la tutoyer, à appuyer sur les plaisirs qu’ils prenaient ensemble. Il continua en parlant 30fde Philippe et en s’adressant à sa maîtresse:
– Il venait souvent chez toi, n’est-ce pas?… Ah! va, ne t’en défends pas; je crois que vous vous êtes aimés… Je le rencontrais parfois au Château-des-Fleurs… Nous y sommes allés hier, au Château-des-Fleurs. Hein? ma chère, quelle foule, que de toilettes!
Il se tourna vers Marius.
– Le soir, ajouta-t-il, nous avons mangé au restaurant… C’est très cher, monsieur. Tout le monde ne peut pas se payer cela.
Armande paraissait souffrir. Il y avait encore au fond de cette femme des délicatesses étranges, un reste de ses jouissances exquises d’autrefois. Elle regardait Marius avec de légers haussements d’épaule, avec des
coup-d’œil qui raillaient Sauvaire. Celui-ci, imperturbable, s’étalait complaisamment.
Marius devina alors les embarras et les tourments de la lorette. Il lui vint comme des pitiés en voyant le salon désert et en comprenant sur quelle pente effroyable roulait cette femme qu’il avait connue insouciante et heureuse. Il regretta d’être monté.
À un moment, il resta seul avec Sauvaire qui se mit à lui expliquer sa fortune et à lui conter sa joyeuse vie. Une servante était venue dire tout bas à Armande que madame Mercier se trouvait dans l’antichambre et qu’elle paraissait fort en colère.


30 mai 1867 (31)


31aIII

OÙ LA DAME MERCIER MONTRE SES GRIFFES

Madame Mercier était une petite vieille de cinquante ans, ronde, grasse, qui larmoyait toujours en se plaignant de la dureté des temps. Vêtue d’indienne déteinte, ayant sans cesse au bras un vieux cabas de paille qui lui servait de caisse, elle trottait à petits pas, avec des allures sournoises de chatte. Elle se faisait humble et misérable, elle prenait des airs malheureux pour apitoyer les gens. Son visage frais, où les rides semblaient des plis de graisse, protestait contre les larmes qui l’inondaient à chaque minute.
L’usurière joua admirablement son rôle auprès d’Armande. Elle fit d’abord la bonne femme. Elle s’empara de la lorette avec un art infernal, se montrant tour à tour serviable et égoïste, embrouillant les comptes, lais31bsant croître les intérêts, mettant sa débitrice dans l’impossibilité de rien vérifier.
Ainsi, lorsqu’un billet arrivait à échéance et qu’Armande n’avait pas les fonds,
Madame Mercier se désolait, puis elle promettait d’emprunter l’argent à quelqu’un, déclarant qu’elle ne possédait pas elle-même la somme nécessaire. Elle avançait le montant du billet, se faisait rembourser immédiatement par la lorette, qui avait ainsi un nouvel intérêt à payer. Dans ce va-et-vient d’effets, dans ce continuel accroissement du taux, Armande ne savait plus quel était son compte, ce qu’elle avait payé et ce qu’elle devait encore. Toujours la dette augmentait, sans que l’usurière fît de nouveaux prêts, et plus la créance vieillissait, plus elle devenait obscure. La jeune femme se sentait perdue au fond d’un chaos.
L’usurière gardait ses allures éplorées et calines. Quand elle fournissait l’argent elle-même pour qu’Armande pût la payer, elle lui faisait sentir tout son dévouement, tout l’héroïsme de sa conduite.
– Vous n’avez jamais vu une créancière comme moi, disait-elle. Je vais jusqu’à emprunter l’argent dont vous avez besoin. C’est beau, cela!
– Mais, répondait Armande, c’est pour vous que vous empruntez cet argent, puisque je vous le donne.
– Pas du tout, reprenait la vieille. Je cherche uniquement à vous rendre service.
Madame Mercier s’introduisit ainsi peu à peu dans la maison. Tous les deux ou trois jours, elle venait y montrer sa face rusée et attendrie. Armande devint sa propriété, son esclave. Tantôt elle accourait, se laissait aller avec désespoir sur une chaise, et accusait la 31cjeune femme de vouloir se sauver sans la payer; il fallait qu’on lui fit visiter l’appartement pour lui montrer que les malles n’étaient pas faites. Tantôt elle sonnait violemment, elle se disait volée, elle reprochait ses dépenses à la lorette, elle comparait sa misérable vie à la sienne, elle lui reprochait d’être insolvable et criblée de dettes, et finissait en demandant de nouvelles garanties. D’autres fois, elle venait brusquement réclamer de l’argent, puis elle s’adoucissait, elle pleurait misère, elle s’en allait en traînant les pieds d’une façon lamentable. Chacune de ses visites était accompagnée d’un déluge de pleurs. Elle avait les larmes faciles et abusait de cet avantage pour embarrasser les gens. Elle faisait suivre chaque plainte d’un sanglot, elle se tortillait pitoyablement sur sa chaise, elle prononçait d’une voix dolente les moindres paroles. Armande, lasse et ahurie, restait d’ordinaire devant elle sans trouver une parole; par moments, elle lui aurait tout abandonné, son linge, ses robes, son mobilier, pour être débarrassée de ses lamentations continuelles.
L’usurière avait inventé un autre genre d’exploitation. Parfois, elle arrivait, les yeux rouges, déclarant qu’elle n’avait pas de pain, qu’elle se mourait. La jeune femme, agacée, énervée, lui disait de s’asseoir et de manger. D’autres fois, la vieille versait des ruisseaux de larmes pour avoir du sucre ou du café ou de l’eau-de-vie.
– Hélas! chère dame, pleurnichait-elle, je suis bien malheureuse. Ce matin, j’ai dû prendre mon café sans sucre, et, demain, je n’aurai ni sucre ni café. Soyez charitable… C’est vous qui me mettez ainsi sur la paille; si vous me donniez mon argent, je ne serais 31dpas forcée de venir mendier… Par grâce, donnez-moi quelques livres de café et de sucre. Ça comptera pour tous les services que je vous ai rendus.
Armande n’osait refuser. Elle dépensait ses derniers sous, tremblante devant certains regards fauves et railleurs de sa créancière. Si elle déclarait qu’elle n’avait pas d’argent:
– C’est bien, répondait l’usurière, je vais présenter à votre amant le billet que vous m’avez remis…
La lorette ne la laissait pas achever. Elle envoyait vendre quelque chose et lui achetait ce qu’elle désirait. La malheureuse fille fermait les yeux pour ne pas voir le gouffre creusé devant elle. Elle appartenait à cette femme qui tenait entre ses mains
des preuves terribles contre elle, et elle lui obéissait, sourdement irritée, se demandant avec désespoir par quels moyens elle pourrait s’échapper de ses griffes.
Pendant près de deux ans,
Madame Mercier pleura et tira d’Armande tout ce qu’elle put. Elle ne s’en allait jamais les mains vides. L’argent qu’elle avait prêté à la lorette, lui rapportait déjà le deux cent cinquante pour cent. Si le capital se trouvait compromis, les intérêts couvraient deux ou trois fois la somme. Un jour, l’usurière comprit qu’elle devait changer de tactique. Armande ne la recevait plus qu’avec des frémissements nerveux qui devaient amener une crise. D’ailleurs, elle n’avait plus le sou, et, à deux reprises, elle s’était carrément refusée à lui donner du sucre.
Dès lors, la vieille résolut de ne plus pleurer et d’employer les grands moyens. Il lui restait à jouer le tout pour le tout, à exiger de la lorette un paiement immédiat de l’ar31eriéré, en la menaçant d’adresser une plainte au procureur du roi. Elle avait eu la prudence de ne jamais témoigner de soupçon au sujet des billets faux qu’elle possédait; Armande croyait qu’elle ne se doutait de rien.
Le plan de l’usurière fut bientôt arrêté. Elle décida qu’elle irait chez la jeune femme et qu’elle lui ferait une peur atroce. Si un de ses amants se trouvait là, elle s’adresserait à lui, elle soulèverait un scandale et arriverait à rentrer dans son argent d’une façon quelconque. Elle voulait dévorer sa proie après lui avoir sucé tout le sang de ses veines.
La veille, était échu un billet de mille francs qu’Armande avait signé du nom de Sauvaire et qu’elle avait donné en renouvellement d’un autre effet à
Madame Mercier. Cette dernière, ayant un prétexte pour se fâcher, résolut de ne pas attendre davantage. Elle se présenta chez la jeune femme juste au moment où Marius et le maître-portefaix se trouvaient là.
Armande était toute troublée en l’abordant dans l’antichambre. Elle l’entraîna au fond d’un petit boudoir qui n’était séparé du salon que par une mince porte. Elle lui offrit un siége, avec ce regard craintif et suppliant que prennent les gens insolvables vis-à-vis de leurs créanciers.
– Ah! ça, cria l’usurière en refusant le siége, vous moquez-vous de moi, ma bonne dame!
Encore un billet qui me revient sans être payé!… Je suis lasse à la fin.
Elle avait croisé les bras, elle parlait d’une voix haute et insolente. Son petit visage gras et rouge luisait de colère; il était rayonnant d’une joie mauvaise. Armande aurait préféré voir cette femme pleurant et se lamentant d’un ton traînard, comme à l’ordinaire.
31fPar grâce, lui dit-elle effrayée, parlez plus bas. J’ai du monde… Vous savez combien ma position est embarrassée. Accordez-moi quelques jours.
Mme Mercier eut un geste brusque. Elle se dressait sur la pointe des pieds, elle parlait dans le visage de la lorette.
– Qu’est-ce que ça me fait, à moi, que vous ayez du monde, reprit-elle sans baisser le ton… Je veux être payée, et tout de suite!… Madame porte des chapeaux, Madame va au Château-des-Fleurs, Madame a des amants qui lui donnent mille jouissances… Est-ce que j’en ai, moi, des amants?… Je me prive, je mange du pain sec et bois de l’eau, tandis que vous vous gorgez de bonnes choses. Cela ne peut pas durer. Il me faut mon argent, ou je vous mènerai quelque part… Vous savez où, n’est-ce pas?
Elle accompagna ces mots d’un coup d’œil menaçant et cruel. Armande devint pâle comme une morte.
– Ah! cela vous chiffonne, continua la vieille en ricanant… Vous m’avez donc prise pour une imbécile. Si j’ai fait la bête, c’est que je l’ai bien voulu, c’est que sans doute j’avais intérêt à la faire…
Elle se mit à rire en haussant les épaules. Puis elle ajouta violemment:
– Si vous ne me payez pas ce soir, j’écris demain au procureur du roi.
– Je ne sais ce que vous voulez dire, balbutia Armande.


1 et 4 juin 1867 (32)

32aL’usurière s’était assise. Elle se sentait maîtresse de la position; elle voulait se donner la volupté de jouer un moment avec sa proie.
– Ah! vous ne savez pas ce que je veux dire, lorsque je vous parle du procureur du roi, dit-elle en faisant une affreuse grimace, comme prise d’une gaieté soudaine… Mais vous mentez, ma bonne dame! Regardez-vous donc dans cette glace; vous êtes toute blême… Avouez que vous êtes une coquine.
À ce mot, Armande se redressa. Il lui sembla qu’elle venait de recevoir un coup de fouet dans la figure. Le sang-froid lui revint, et, montrant la porte à la dame Mercier.
– Vous allez sortir tout de suite, lui dit-elle d’une voix haute.
32bNon, je ne sortirai pas, reprit la vieille en s’enfonçant dans un fauteuil… Je veux mon argent… Si vous me touchez, je crie au meurtre, et les personnes qui sont dans votre salon viendront à mon secours… Je vous ai déjà dit que je n’étais pas bête… Payez-moi tout de suite, et je vous laisserai tranquille.
– Je n’ai pas d’argent, répondit froidement Armande.
Cette réponse exaspéra l’usurière. Depuis plus d’un an, Armande la lui faisait régulièrement à chacune de ses visites. Elle finit par la regarder comme une moquerie.
– Vous n’avez pas d’argent… vous dites toujours ça, cria-t-elle. Donnez-moi vos meubles et vos robes… D’ailleurs, non, j’aime mieux que vous alliez en prison. Je vais faire une plainte, je vous accuserai de faux… Nous verrons, ma belle dame, si vous trouverez parmi les geôliers des amants qui vous paieront des robes de soie et de fins repas.
Armande chancelait, perdant toute son assurance, craignant que les cris de la vieille femme ne fussent entendus de Marius et de Sauvaire. Sa créancière s’aperçut de son épouvante et se mit à crier plus fort.
– Oui, dit-elle, je puis demain vous faire passer aux assises… Vous savez cela, n’est-ce pas?… J’ai entre les mains plus de dix billets faux sur lesquels vous avez imité la signature de vos amants. C’est du propre travail… J’irai trouver chacun de ces messieurs
je leur dirai ce que vous êtes, et ils vous jetteront à la rue. Vous mourrez dans le ruisseau.
Elle reprit haleine, tandis que la jeune femme frémissante songeait à l’étrangler pour la faire taire.
– Tiens, au fait, continua-t-elle, vous 32cavez du monde; il y a peut-être dans votre salon un de ces hommes dont vous avez volé le nom, pour battre monnaie… Je vais aller voir. Il faut que je sache… Laissez-moi passer.
Elle se dirigea vers la porte, Armande se mit devant elle, les bras tendus, prête à frapper, si elle s’avançait.
– Vous voulez me battre, moi qui vous ai nourrie, moi qui vous ai prêté mon pauvre argent, balbutia l’usurière qui suffoquait de colère.
Et elle recula en criant:
– À moi… à moi!
Armande se retourna vivement pour donner un tour de clef à la serrure. Mais il n’était déjà plus temps. La porte venait de s’ouvrir, et elle se trouva face à face avec Marius et Sauvaire, qui regardaient dans le boudoir d’un air inquiet et curieux.

IV

QUI PROUVE QUE LE MÉTIER DE LORETTE
À SES PETITS ENNUIS

Sauvaire et Marius étaient restés près d’une demi-heure seuls dans le salon. Le jeune homme aurait bien voulu se retirer; mais il n’avait pas cru devoir s’en aller avant d’avoir salué la maîtresse de la maison. Il feignait d’écouter les histoires du maître-portefaix.
Bientôt des éclats de voix étaient arrivés jusqu’à eux. Peu à peu, le bruit s’accrut, à tel point que tous deux prêtèrent l’oreille, ne pouvant jouer la discrétion davantage. C’est alors que le cri: «À moi… à moi!» les fit
dresser et ouvrir la porte qui donnait dans le boudoir.
32dUn spectacle étrange les attendait. Devant leur apparition, Armande recula, chancelante, et se laissa tomber dans un fauteuil; la tête entre les mains, elle éclata en sanglots; elle resta là, écrasée, sans vouloir relever le front ni prononcer une parole. L’usurière, toute courroucée, le visage enflammé, s’approcha des deux hommes et se mit à leur parler avec une volubilité rageuse. De temps à autre, elle s’interrompait pour se retourner et montrer le poing à Armande qui semblait ne pas l’entendre, toute convulsionnée par le désespoir qui secouait son corps.
– Vous avez vu, n’est-ce pas? répétait la vieille femme. Elle a voulu me battre. Elle avait le bras en l’air… Ah! la misérable!… Imaginez-vous, mes bons messieurs, que j’ai donné tout mon argent à cette femme. J’aime à rendre service. Puis, je la croyais honnête. Elle m’a fait escompter des billets signés par des personnes honorables; je me croyais bien garantie. Aujourd’hui, j’apprends que les billets sont faux et que j’ai été indignement volée. Qu’auriez-vous fait à ma place? Je lui ai reproché son indigne conduite; alors elle m’a menacée de me frapper…
Sauvaire ouvrait des yeux étonnés. Il regardait tour à tour l’accablement d’Armande et l’irritation de madame Mercier. Il s’approcha de la jeune femme.
– Allons, ma chère, lui dit-il, défends-toi. Cette femme ment, n’est-ce pas? Tu n’as pas fait de pareilles sottises… Parle donc!
Armande ne bougea pas et continua à sangloter.
– Oh! elle ne parlera pas, elle ne se défendra pas, reprit l’usurière qui triomphait. Elle sait bien que j’ai les preuves dans les 32emains… Je vais écrire demain matin au procureur du roi.
Marius, douloureusement surpris, jetait sur Armande des regards de pitié. Le hasard mettait encore sous ses pas une nouvelle honte, une nouvelle misère humaine. Il se rappelait la triste scène à laquelle il avait déjà assisté, lorsqu’on avait arrêté, devant lui Charles Blétry. Une pensée de miséricorde le prenait en face de cette jeune femme que le vice jetait dans l’
infamie. Il devinait en partie les circonstances qui l’avaient poussée au crime, il comprenait les nécessités qui, de chûte en chûte, la faisaient tomber jusqu’au ruisseau. Il eut voulu la sauver, la rendre à la vie honnête, lui donner les moyens de sortir de l’égout.
– Pourquoi voulez-vous la perdre, dit
-t-il tranquillement à l’usurière. Vous ne serez pas payée plus vite… Ne l’accablez pas, fournissez-lui au contraire lee moyens de se relever et de vous rembourser.
– Non, non, répondit impitoyablement la vieille, je veux qu’elle aille en prison. J’ai déjà trop attendu… Hier encore, elle n’a pas soldé un effet de mille
frans qu’elle avait mis payable chez elle… Elle a signé ce billet du nom de Sauvaire, le nom d’un de ses amants sans doute.
Le maître-portefaix, en s’entendant nommer, fit un haut-le-corps. Le chiffre de mille francs l’effraya.
– Vous dites que vous avez un effet de mille francs signé Sauvaire? demanda-t-il avec une sorte d’épouvante.
– Oui, monsieur, dit la vieille. Je l’ai apporté; il est dans mon cabas.
– Montrez-le moi, je vous prie.
32fSauvaire retourna le billet dans ses mains, en étudia de près l’écriture, et resta confondu.
– Pardieu! s’écria-t-il, voilà qui est parfaitement imité!
Il se pencha vers Armande que la douleur
courhait, et continua d’un ton sec:
Ah! ça, ma chère, pas de bêtises! Je ne paierai jamais cela, vous savez… Que diable, je vous donnerais bien cent francs; mais mille francs, c’est trop.
Il ne la tutoyait plus, il commençait à regretter sa campagne dans le demi-monde Marseillais.
– Oh! je n’ai pas que celui-là, reprit madame Mercier; j’en possède plusieurs autres signés de différents noms… Cependant si l’on me payait celui-là, je consentirais à ne rien dire, j’attendrais encore.
Les paroles sensées de Marius lui avaient fait comprendre qu’il était préférable de ne pas adresser une plainte. Puisqu’elle tenait Sauvaire, elle espérait qu’il paierait. Elle redevint toute douce, elle changea de plan, et se mit à excuser Armande.
– Après tout, dit-elle, je ne sais pas si les autres billets sont faux… La pauvre petite femme a passé par de rudes moments. Il ne faut pas lui en vouloir, monsieur. Au fond, elle est bonne personne.
Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Marius ne put retenir un sourire. Sauvaire allait et venait, agité, grondant sourdement. L’
infamie de sa maîtresse le touchait peu; il était simplement irrité par le combat que l’égoïsme et la générosité se livraient en lui.
– Non, décidément, s’écria-t-il enfin, je ne puis rien donner.


6 juin 1867 (33)

33aArmande, écrasée dans son fauteuil, sanglotait toujours, d’une façon sourde et déchirée. Cette femme, qui avait connu toutes les joies exquises du luxe et de l’adoration, souffrait cruellement au fond de la boue où elle était tombée. Elle était là, infâme et avilie, en face de sa misère et de sa honte, et des désespoirs cuisants la prenaient, lorsqu’elle songeait à ses élégances et à ses richesses d’autrefois. Jamais plus elle ne se relèverait; elle allait descendre encore, devenir la dernière des créatures. Et elle se désespérait d’autant plus que son ignominie serait publique. La présence de Sauvaire et de Marius doublait ses remords et son accablement.
Sa douleur muette touchait étrangement 33bMarius qui était faible devant les larmes. S’il les avait eus, il aurait donné volontiers les mille francs que demandait l’usurière. Après un silence pénible, il s’adressa à Sauvaire qui marchait à grands pas dans la pièce, inquiet et ennuyé.
– Voyons, monsieur, lui dit-il, il faut sauver cette femme de l’infâmie. Ses sanglots plaident sa cause mieux que je ne pourrais le faire… Vous l’aimez, vous ne l’abandonnerez pas dans un pareil désespoir.
– Eh! oui, je l’aimais, répondit brusquement le maître-portefaix, et je crois l’avoir assez montré depuis trois mois. Savez-vous que j’ai déjà dépensé plus de cinq mille francs avec elle… Je ne veux plus rien donner. Tant pis! elle s’arrangera comme elle pourra… Ce serait mille francs jetés à l’eau. Quel plaisir tirerais-je de cet argent, si je le lui remets?
– Vous aurez fait une bonne œuvre et sauvé peut-être une pécheresse… L’action qu’elle a commise est honteuse, et je ne cherche pas à excuser son crime; seulement, je crois deviner ce qui l’a poussée à devenir faussaire, je pourrais plaider sa cause.
– Oh! tout cela ne me regarde pas. Elle a fait ce qu’elle a voulu… Vous voyez bien que je ne me suis pas fâché. Je vais simplement me mettre hors de cette méchante histoire.
Marius se décourageait. Il se rappela ce que Fine lui avait dit sur la vanité du maître-portefaix, et il reprit d’un ton dégagé:
– N’en parlons plus. Je vous ai dit ces choses parce que je vous savais très-riche et très-généreux… Tôt ou tard, on aurait connu 33cvotre belle action, et vous auriez gagné à cette affaire pour plus de mille francs d’éloges.
– Vous croyez? dit Sauvaire en hésitant.
– J’en suis certain. Peu d’hommes se dévoueraient à ce point, et c’est pour cela qu’il y aurait une véritable gloire à sauver cette femme… Mais n’en parlons plus.
Sauvaire cessa de marcher. Il s’arrêta au milieu de la pièce, et se mit à réfléchir.
Madame Mercier qui le voyait hésiter et qui éprouvait des frémissements de désir à la pensée de toucher mille francs, pensa qu’elle devait intervenir. Elle avait repris sa voix larmoyante, son allure humble et doucereuse.
– Ah! monsieur, dit-elle à Sauvaire, si vous saviez combien cette pauvre petite femme vous adore… Il y a des hommes très-riches qui ont essayé de vous supplanter. Elle a refusé toutes les propositions, et c’est peut-être cela qui lui a empêché de réparer les fautes commises, en la mettant dans la gêne… Vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle tient à vous.
De pareilles paroles flattèrent beaucoup le maître-portefaix. Du moment où son amour-propre était en jeu, la question changeait. Il prit une pose triomphante.
– Eh! bien, soit, dit-il; je donnerai les mille francs. Je vous les porterai demain soir… Retirez-vous, laissez madame tranquille.
L’usurière salua avec une humilité rampante
et s’en alla doucement, fermant les portes sans bruit.
Armande avait levé le front. Son visage
rongé de larmes paraissait vieilli. La lorette 33détait laide. Encore toute secouée d’effroi et toute fiévreuse de honte, elle se dressa péniblement et voulut s’agenouiller devant Marius et Sauvaire.
Le jeune homme la retint.
– Ce n’est pas devant les hommes que vous devez vous agenouiller, lui dit-il. Agenouillez-vous devant Dieu, et il vous pardonnera.
– Oui, ma chère, ajouta le maître-portefaix, je vous conseille de vous convertir… D’ailleurs, j’accepte vos remercîments, et je souhaite que mon bienfait vous soit profitable.
La vérité était que Sauvaire ne trouvait plus aucun charme à Armande. Il venait de s’apercevoir que la pauvre créature était fanée, et il avait reçu une trop rude leçon pour s’oublier plus longtemps dans les boudoirs du demi-monde. Les grisettes faisaient mieux son affaire.
Les deux hommes se retirèrent, et sur le seuil de la porte, Armande baisa ardemment la main de Marius. Elle sentait en lui une pitié vraie et profonde, elle le remerciait de l’avoir sauvée.
Le lendemain soir, Sauvaire alla prendre Marius pour se rendre avec lui chez la dame Mercier. L’usurière habitait une maison sordide de la rue du Pavé-d’Amour. Les deux visiteurs montèrent trois étages et frappèrent inutilement à une porte humide et noirâtre. Au bruit qu’ils faisaient, une voisine sortit et leur apprit que «la vieille coquine» avait été arrêtée le matin.
– Depuis quelque jours, leur dit cette 33evoisine, elle était traquée par la police. Il paraît qu’une plainte avait été adressée au parquet. Toute la maison est enchantée de son arrestation… Elle n’a eu que le temps de brûler les papiers qui pouvaient la compromettre.
Marius comprit que le ciel venait de délivrer Armande. Il interrogea les gens de la maison et acquit la certitude que l’usurière avait brûlé les billets souscrits par la lorette, dans la crainte que ces billets ne devinssent une nouvelle charge contre elle; elle se doutait qu’Armande, en se trouvant compromise, ne ménagerait pas la vérité et donnerait des détails accablants. D’ailleurs, en détruisant les traites, elle ne perdait rien, étant depuis longtemps rentrée dans ses fonds.
Sauvaire se réjouit singulièrement de l’aventure. Il remporta triomphalement ses mille francs. Il avait pu faire preuve de générosité et de richesse, sans donner un sou. C’était tout bénéfice.
– Vous êtes témoin que j’allais donner l’argent, dit-il à Marius. Voilà comme je suis, moi. J’aime à être généreux, je jette l’or par les fenêtres… Oh! un don de mille francs ne me gêne pas, lorsqu’il s’agit de payer mes plaisirs.
Marius le laissa s’extasier sur ses mérites et courut chez Armande pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Il trouva la jeune femme triste et troublée. Elle avait passé une nuit atroce, se débattant dans sa fange, cherchant un moyen suprême pour sortir de l’
infamie.
Lorsqu’elle apprit que les billets faux 33fétaient détruits, qu’elle avait recouvré sa liberté, elle fut comme transfigurée. Elle remercia passionnément Marius, elle lui jura que la leçon lui profiterait et qu’elle allait changer de vie.
– Je travaillerai, dit-elle, je me conduirai en honnête femme… Alors seulement je veux que vous me rendiez votre amitié… Je ne vous reverrai que lorsque je n’aurai plus à rougir devant vous… Au revoir.
Marius la quitta, touchée de sa décision et de ses promesses. Lorsqu’il se trouva seul, il se fît un crime de son abnégation; depuis deux jours, il vivait en dehors de lui, sans s’occuper du salut de son frère. Lorsque Fine lui demanda le résultat de sa démarche, il n’osa lui conter les scènes poignantes auxquelles il avait assisté; il se contenta de lui dire qu’il ne fallait pas songer à emprunter de l’argent à Sauvaire et qu’Armande fermait son salon.
– À quelle porte allez-vous frapper, maintenant? lui demanda la bouquetière.
– Je ne sais, répondit-il… J’ai cependant un projet que je vais tâcher de mettre à exécution.

V

LE NOTAIRE DOUGLAS

Marius était rentré chez M. Martelly; il y avait repris son emploi, trouvant une sorte de paix dans le travail. Son esprit devenait plus libre, au milieu du silence et de la tranquillité de son bureau. Il se disait qu’il avait quatre mois devant lui pour venir en aide à Philippe, il réfléchissait pendant des jour33gnées entières aux moyens qu’il devait employer.
L’armateur Martelly le traitait toujours comme un fils. Parfois, le jeune homme songeait à lui tout dire, à lui emprunter les quinze mille francs. Puis, des craintes, des timidités le prenaient; il redoutait l’austérité républicaine de son patron. Il résolut de lutter encore, d’épuiser tous les moyens possibles avant de s’adresser à lui. Plus tard, lorsqu’il aurait vainement frappé à toutes portes, il se résoudrait à lui confier ses embarras et à implorer sa bienveillance.
En attendant, il décida qu’il n’agirait plus comme un jeune naïf et qu’il ne ferait plus une seule démarche inutile. Il songea un instant à gagner lui-même la somme nécessaire. Le chiffre de quinze mille francs l’effrayait; il comprenait qu’il ne pouvait économiser cette petite fortune en quatre mois. D’ailleurs, il se sentait un courage à soulever des montagnes.
Il se rappela que le notaire Douglas, dont M. Martelly avait vainement demandé l’appui pour Philippe, lui offrait depuis quelques mois de l’employer comme procureur fondé. Le notaire et l’armateur étaient liés par des questions d’intérêts, et souvent M. Martelly envoyait Marius chez Douglas pour régler certains comptes. Un jour en allant chez ce dernier, le jeune homme décida qu’il accepterait ses offres; si les bénéfices étaient minces, peut-être pourrait-il tenter un emprunt, lorsqu’il se serait fait connaître.


8 juin 1867 (34)

34aLe notaire Douglas habitait une maison d’apparence simple et austère. Les bureaux occupaient tout le premier étage; il y avait là un véritable monde de commis, dans de grandes pièces froides et nues, rangés le long de tables en sapin noirci. Le luxe n’avait point pénétré dans cette étude où régnaient une activité prodigieuse et une sorte de rudesse honnête. On se sentait chez un homme qui travaillait sans relâche et qui ne s’oubliait jamais au fond des petites joies de l’existence.
Depuis près de dix ans, Douglas avait succédé à un sieur Imbert, dont il était resté commis pendant plus de douze années. C’était alors un jeune homme intelligent et remuant, 34bayant la passion des affaires, rêvant des spéculations gigantesques. La fièvre d’industrie qui secouait toute la France, brûlait son sang et lui donnait une étrange ambition; il aurait voulu gagner beaucoup d’argent, non pas qu’il tînt à vivre dans la richesse, mais parce qu’il goûtait des voluptés cuisantes à démêler les questions d’intérêts et à faire réussir les entreprises qu’il tentait.
Dès les premiers jours, il se trouva trop à l’étroit dans sa charge de notaire. Il était né banquier, il avait les mains faites pour manier de grosses sommes. Le notariat, avec ses opérations calmes, son caractère presque paternel et sacré, ne convenait aucunement à sa nature d’agioteur. Il se sentait déclassé, car tous ses instincts le poussaient à faire valoir l’argent qu’on déposait chez lui. Il ne put se résigner au rôle d’intermédiaire désintéressé, et il se lança dans le négoce hâletant et fiévreux, qui plus tard fit de lui un grand criminel.
Il paya sa charge en quelques mois, sans qu’on pût savoir au juste où il avait pris l’argent nécessaire. Puis, il déploya une activité fébrile. En très peu de temps son étude prit une extension considérable. Il se plaça à la tête du notariat de Marseille, ouvrant sa porte toute grande et se créant une clientèle qui augmentait chaque jour. Son procédé fut d’une grande simplicité; il n’éconduisait jamais un client, il répondait à toutes les demandes; il trouvait toujours de l’argent pour les gens qui désiraient emprunter, et il avait toujours des placements excellents pour ceux qui lui confiaient des valeurs. Un roulement de fonds 34cconsidérable s’établit ainsi dans son étude.
Dans les commencements, on s’étonna un peu des succès rapides de Douglas. On parla d’imprudence, on trouva que le jeune notaire marchait trop vite et se chargeait d’un trop lourd fardeau. Puis, on ne s’expliquait pas bien les moyens qu’il employait pour faire face aux exigences que lui créait l’accroissement continuel de ses affaires. Mais Douglas calma les inquiétudes du public par la simplicité de sa vie. On le croyait très riche, et il gardait des vêtements modestes, n’affichait aucun luxe, ne prenait aucun plaisir. Chacun sut qu’il menait une existence sobre, se nourrissant mal, vivant en petit bourgeois. D’ailleurs, il était d’une grande piété; il faisait de larges aumônes, allait à l’église et demeurait à genoux pendant toute la durée des offices. Dès lors, il acquit une réputation d’honnête homme qui se consolida de jour en jour; on finit par le citer comme un modèle de sainteté et d’honneur; son nom fut respecté et aimé.
Son nom devint une puissance.
Il avait mis à peine six ans pour arriver à ce résultat. Pendant six années, il se tint à la tête du notariat marseillais; son étude resta la plus fréquentée, celle où se
traitait le plus d’affaires. Les gens riches tenaient à honneur d’avoir pour notaire cet homme pieux et modeste qui était doué de toutes les vertus. La noblesse et le clergé le soutenaient; les gens de commerce avaient fini par se montrer d’une foi aveugle en sa loyauté. La position était conquise et Douglas l’exploitait fiévreusement.
Il avait alors quarante-cinq ans environ. 34dC’était un homme fort et trapu qui tournait à l’obésité. Son visage, toujours soigneusement rasé, avait une pâleur mate; les chairs semblaient mortes, les yeux seuls vivaient. On aurait dit, à le voir, un bedeau devenu banquier. Sous son apparence douce, on entendait comme un grondement sourd; le sang devait battre à grands coups dans ce corps souple qui paraissait dormir. Quand il causait d’une voix traînante, sa voix laissait échapper par moments des éclats qui révélaient la fièvre intérieure dont il était secoué.
À toute heure, on le trouvait dans son cabinet, une salle froide et pauvrement meublée. Il y avait toujours quelque prêtre, quelque religieuse dans l’antichambre. D’ailleurs, la porte restait ouverte et l’on pénétrait jusqu’au maître de la maison avec la plus grande facilité. Douglas étalait même un peu trop complaisamment sa charité, son dédain du luxe, sa bonhomie austère.
Marius se sentait une véritable sympathie pour cet homme dont les vertus simples le séduisaient. Il aimait à aller chez lui.
Ce jour-là, après avoir parlé à Douglas de l’affaire pour laquelle M. Martelly l’envoyait, le jeune homme ajouta en hésitant:
– Il me reste, monsieur, à vous entretenir d’une question qui m’est personnelle… Seulement, je crains de vous importuner…
– Comment donc! mon cher ami, dit le notaire avec cordialité, je suis tout à votre service… Je vous ai déjà offert mon aide, je vous ai ouvert ma maison.
– Je me souviens de vos propositions obli34egeantes, et je désirais justement vous rappeler ce que vous m’avez dit, il y a plusieurs mois.
– Je vous ai dit qu’il ne tenait qu’à vous de gagner quelque argent avec moi. Je serais heureux d’obliger un garçon tel que vous, en mettant à l’épreuve votre bonne volonté et votre courage… Ce que je vous ai dit alors, je vous le répète aujourd’hui.
– Je vous
remereie et j’accepte, répondit simplement Marius que les allures franches et généreuses de Douglas avaient ému.
Ce dernier, en entendant les paroles du jeune homme, eut un tressaillement de joie. Il tourna vivement son fauteuil et indiqua un siège à son interlocuteur.
– Asseyez-vous et causons, dit-il. Je n’ai que cinq minutes à vous donner… Voilà comme j’aime les jeunes gens: durs à la fatigue et parlant carrément… Vous ne savez pas combien vous me rendez heureux en me mettant à même de vous être utile.
Il souriait, et chacune de ses phrases était une caresse. Il continua:
– Voici ce dont il s’agit… Comme mes clients ne résident pas tous à Marseille, j’ai dû chercher un moyen pour faciliter les transactions. J’ai pris à mes ordres plusieurs procureurs fondés qui représentent les personnes absentes et qui gèrent les biens de ces personnes. Lorsqu’un de mes clients, pour une cause quelconque, ne peut s’occuper de ses affaires, il me laisse un procuration en blanc, en me confiant le soin de trouver une personne loyale qui remplisse honnêtement son mandat. Je sais que vous êtes un garçon actif 34fet probe, et je vous offre de représenter deux ou trois des propriétaires dont j’ai là les procurations. Nous n’aurons que votre nom à mettre, et vous toucherez cinq pour cent sur toutes les transactions que vous ferez.
Il parlait d’une voix simple et calme. Marius fut effrayé de la responsabilité d’un pareil emploi; mais il se sentait une telle droiture d’esprit qu’il n’hésita pas à accepter.
– Je suis à vos ordres, dit
-il à Douglas. Vous me guiderez, vous me conseillerez. Je sais que je n’ai rien à craindre en vous obéissant en toute chose.
Le notaire se leva et alla prendre quelques papiers.
– Pour ne pas vous accabler dès le début, reprit-il, je vais ne vous confier d’abord que deux procurations.
Il choisit des dossiers et vint se remettre à son bureau. Il lut les deux procurations, après y avoir intercalé le nom de Marius. Ces procurations donnaient des droits illimités au mandataire
; droit de vendre et d’acheter, d’hypothéquer et de plaider devant les tribunaux.
Quand il eut terminé la lecture des deux pièces, le notaire ajouta.
– Maintenant, il faut que je vous donne quelques renseignements sur les personnes que vous allez représenter.


11 et 13 juin 1867 (35)

35aDouglas remit à Marius une des procurations.
– Voici d’abord, reprit-il, le pouvoir de mon client et ami, M. Authier, de Lambesc. Il est, en ce moment, à Cherbourg et doit partir prochainement pour New-York, où il va prendre possession d’un fort héritage… Il a acquis à Marseille, avant son départ, un immeuble situé rue de Rome. Vous gérerez cet immeuble, pendant son absence. D’ailleurs, il doit m’envoyer, demain, ses instructions, que je vous transmettrai.
Le notaire prit l’autre procuration.
– Et voici maintenant, continua-t-il, le pouvoir de M. Mouttet, un ancien négociant de Toulon, qui m’a confié des fonds, en me chargeant de prendre des hypothèques à Marseille. J’ai pris ces hypothèques sur une maison de campagne sise au quartier de Saint-Just. Mouttet vient de m’envoyer de nouveaux 35bfonds qu’il désire placer; comme la goutte le cloue dans son fauteuil, il m’a prié de lui trouver un procureur fondé qui puisse donner à sa place les signatures nécessaires… Revenez demain, et nous nous entendrons définitivement sur les deux affaires.
Douglas se leva pour congédier Marius. Sur le seuil, il lui serra la main avec une familiarité brusque et cordiale. Le jeune homme se retira, un peu étourdi par les faits rapides qui venaient de se passer. Il s’étonnait de la facilité avec laquelle le notaire l’avait chargé de graves intérêts, et se sentait mal à l’aise sous le coup de la lourde responsabilité qui allait peser sur lui.

VI

OÙ MARIUS CHERCHE INUTILEMENT UNE MAISON ET UN HOMME

Le lendemain, Marius se rendit chez Douglas, pour recevoir ses dernières instructions.
– Allons, vous êtes exact, lui dit le notaire en souriant. Vous verrez que nous ferons d’excellentes affaires. Je veux vous enrichir… Asseyez-vous là. Je suis à vous dans un instant.
Douglas déjeûnait sur un coin de son bureau. Il mangeait du pain rassis avec quelques noix, et buvait de l’eau. Cette frugalité émut Marius et dissipa son malaise de la veille. Un homme aussi sobre ne pouvait le jeter dans de mauvaises affaires; c’était là certainement un cœur droit, une âme loyale, un esprit pieux et sincère qui s’était voué à sa tâche comme un prêtre se voue à Dieu.
Quand le notaire eut fini ses noix:
– Causons, maintenant, dit-il… J’ai reçu une lettre de M. Authier. Il désire que l’on 35cgrève son immeuble d’hypothèques. Il a besoin d’argent pour son voyage… Voici sa lettre.
Marius prit le papier que Douglas lui tendait. Comme il cherchait machinalement les timbres de la poste:
– Cette lettre, dit vivement le notaire, m’a été adressée dans une grande enveloppe qui contenait plusieurs pièces.
Le jeune homme rougit, craignant d’avoir blessé son nouveau patron. Il prit connaissance de la lettre de M. Authier, qui demandait, effectivement, à faire un emprunt sur la maison de la rue de Rome. Il priait Douglas de faire usage de sa procuration et de lui envoyer l’argent au plus tôt. Quand Marius eut achevé sa lecture:
– Voilà une demande d’emprunt qui arrive à propos, reprit le notaire, car M. Mouttet me presse de plus en plus pour lui trouver un placement sûr et avantageux. Vous trouvant, dès aujourd’hui, le procureur fondé de mes deux clients, du prêteur et de l’emprunteur, vous allez pouvoir les contenter tous deux sur-le-champ. Il s’agit simplement de me donner votre signature, et j’enverrai à M. Authier les fonds que m’a fait remettre M. Mouttet.
Marius trouva que Douglas allait bien vite en besogne. Il aurait voulu voir les immeubles, échanger au moins une lettre avec les personnes qu’il devait représenter. Il ne doutait pas de la bonne foi du notaire, mais il ne pouvait se défendre d’une crainte vague et inexplicable. Le malaise de la veille le reprenait; il lui semblait qu’il descendait dans un trou noir, et la voix douce, les sourires de Douglas le troublaient étrangement. D’ailleurs, il ne savait comment définir la sensation bizarre qui s’emparait de lui, il voulait 35dréagir, il croyait à la bonne foi de son interlocuteur.
Le notaire apprêtait déjà les papiers sur lesquels il fallait que Marius mît sa signature. Il s’arrêta brusquement.
– Ah! diable! dit-il, il nous manque une pièce… Je vais l’envoyer chercher au bureau des hypothèques par un de mes commis.
Douglas paraissait très contrarié. Marius, comme poussé par un instinct, obéissant au malaise qu’il éprouvait, se leva vivement.
– Je ne puis attendre, dit-il; je devrais déjà être chez M. Martelly. Remettons, si vous le voulez bien, la signature des pièces à après-demain, lundi.
– Soit, dit le notaire, en hésitant. J’aurais préféré que l’affaire se terminât aujourd’hui. Vous avez vu combien M. Authier est pressé… Enfin, venez après-demain.
Marius respira à l’aise dans la rue. Il se traita d’enfant, il rougit des soupçons vagues qui lui étaient venus. Il s’était presque enfui sous l’empire d’un sentiment indéfinissable, et il haussait les épaules, comme un petit garçon qui a eu peur de son ombre. D’ailleurs, il était heureux d’avoir deux jours devant lui pour réfléchir, pour s’expliquer ses répugnances et les vaincre.
Dans l’après-midi du même jour, il reçut à son bureau, chez M. Martelly, une visite qui l’enchanta. M. de Girousse, qui traînait son oisiveté dans toutes les villes du département, vint lui serrer la main. Il arrivait à Marseille et devait repartir le soir même.
– Ah! mon cher ami, dit-il à l’employé, que vous êtes heureux d’être pauvre et de travailler pour vivre. Vous ne sauriez vous imaginer combien je m’ennuie… Si je le pouvais, je prendrais la place de votre frère; il me semble que je m’amuserais en prison.
35eMarius sourit des étranges désirs du vieux comte.
– Le procès de Philippe, continua ce dernier, m’a aidé à vivre pendant un mois. Jamais je n’ai assisté à un si beau spectacle de la sottise et de la misère humaines. J’ai eu une furieuse envie, au tribunal, de me lever et de dire tout ce que je pensais. On m’aurait certainement mis une camisole de force… Lambesc devient inhabitable.
Depuis que M. de Girousse était là, Marius ne songeait qu’à lui demander des renseignements sur M. Authier. Il se disait que le comte devait connaître cet homme qui habitait la même petite ville que lui, d’après les paroles du notaire Douglas. Il essaya de prendre un air indifférent.
– Il y a pourtant des gens riches, à Lambesc, dit-il; vous pourriez les fréquenter et vous ennuyer moins… Ne connaissez-vous pas M. Authier, un propriétaire qui est, je crois, votre voisin.
– M. Authier, répéta le vieux gentilhomme en cherchant dans sa mémoire, M. Authier… je ne trouve personne de ce nom-là, à Lambesc. Vous dites que ce monsieur est un propriétaire?
– Oui… Il a dernièrement acheté une maison à Marseille; il doit posséder une propriété assez vaste, dans les environs de votre château.
M. de Girousse cherchait toujours.
– Vous vous trompez, dit-il enfin… Décidément, je ne connais pas M. Authier… Je suis certain que pas un des propriétaires de Lambesc ne se nomme ainsi, car je me suis amusé à apprendre les noms de tous les habitants de la contrée. Il faut bien se distraire un peu.
– Voyons, entendons-nous, reprit Marius 35fqui devenait pâle et tremblant. Il s’agit d’un M. Authier qui vient de faire un riche héritage; il se trouve en ce moment à Cherbourg et va partir pour New-York, où est mort le parent dont il est le légataire universel.
Le comte éclata de rire.
– Quelle histoire me contez-vous là? s’écria-t-il. Si une pareille aventure arrivait à Lambesc, si un de mes voisins héritait d’un oncle d’Amérique, croyez-vous que je n’en saurais rien et que je ne m’amuserais pas pendant une semaine du tapage que produirait un tel roman dans ma petite ville… Je vous répète qu’il n’y a jamais eu d’Authier à Lambesc, et que jamais personne n’y a fait l’héritage de vaudeville dont vous me parlez.
Marius resta écrasé. Le raisonnement du comte était juste, et Douglas seul pouvait être le menteur, en tout cela. Le jeune homme n’osait aller au fond de sa pensée qui lui laissait entrevoir des abîmes.
Quel intérêt prenez-vous donc à ce M. Authier? demanda M. de Girousse intrigué.
– Aucun, répondit Marius en balbutiant; c’est un de mes amis qui m’a parlé de cet homme, et j’aurais mal entendu le nom de la ville.
Il hésitait encore à accuser Douglas; il y avait comme un bourdonnement dans sa tête qui l’empêchait de juger nettement la situation. Il reçut avec une sorte d’embarras la poignée de main d’adieu que lui donna M. de Girousse, en lui disant:
– Au revoir. Venez-donc ouvrir la chasse avec moi. Cela m’amusera.


18 juin 1867 (36)

36aLorsque le comte se fut éloigné, Marius resta dans une perplexité poignante. Il ne pouvait se résoudre à traiter le notaire de coquin; il se rappelait les allures pieuses et modestes de cet homme et se disait qu’une hypocrisie si effroyable ne saurait exister. Sans doute, il y avait mal entendu. Cependant les affirmations de M. de Girousse étaient nettes et décisives: M. Authier n’était pas connu à Lambesc, et, dès lors, Douglas mentait dans un intérêt quelconque. Le jeune homme n’osait tirer les conséquences de ce mensonge; il devinait des gouffres sous ses pas et s’expliquait le malaise qu’il éprouvait en face du notaire. N’ayant encore que des soupçons, il se promit de découvrir la vérité entière, avant de s’engager en rien et de don36bner sa signature. D’ailleurs, ne voulant pas agir en écervelé, et comprenant quelle gravité aurait la moindre accusation, il décida qu’il procéderait en toute prudence, sans rien brusquer et sans montrer sa défiance.
Le lendemain était un dimanche. Dès le matin, Marius, ayant devant lui une journée de liberté, se rendit rue de Rome, où se trouvait l’immeuble acquis par Authier. Cet immeuble consistait en une grande et belle maison, louée à différents locataires. Marius, muni de son pouvoir de procureur fondé, questionna habilement chacun de ces locataires; il eut bientôt la certitude qu’aucun d’eux ne connaissait M. Authier, ne l’avait même jamais vu, et que tous, jusque-là,
traitaient directement avec le notaire Douglas. Les soupçons du jeune homme se confirmaient. Il voulut tenter une dernière épreuve et alla trouver l’ancien propriétaire de la maison, dont un des locataires lui donna l’adresse. Ce propriétaire se nommait Landrol et demeurait dans une rue voisine.
– Monsieur, lui dit Marius, je suis chargé par M. Authier de gérer la maison que vous lui avez vendue, et je viens vous demander quelques renseignements sur les anciens baux que vous avez passés et sur les prix de location.
M. Landrol se mit obligeamment à sa disposition et répondit à toutes ses demandes. Marius usait de prudence; quand il eut causé de ceci et de cela, il en arriva habilement au véritable but de sa visite.
– Je vous remercie mille fois, dit-il, et je regrette d’avoir abusé de votre patience… Mon excuse est que je n’ai pu voir M. Authier, absent en ce moment… J’ai pensé qu’ayant 36ctraité avec lui, vous pourriez me parler de sa personne et me faire connaître ses intentions.
– Mais je n’ai pas traité avec M. Authier, répondit simplement Landrol. Je n’ai même jamais vu ce monsieur. L’affaire a été menée et terminée par M. Douglas qui m’a fourni toutes les signatures nécessaires.
– Ah!… Je croyais que M. Authier avait visité l’immeuble, comme il est d’usage.
– Pas du tout… Ignorez-vous qu’il est en Amérique depuis plus de six mois? M. Douglas a visité lui-même la maison et l’a acquise au nom de son client dont il avait reçu les instructions.
Marius se mordit les lèvres. Il avait failli laisser échapper son terrible secret. La veille, le notaire lui avait dit qu’Authier était venu de Lambesc pour chercher et choisir un immeuble. Maintenant, le mensonge était évident. Authier ne pouvait tout à la fois être depuis six mois en Amérique et attendre de l’argent à Cherbourg pour partir. Sans doute ce personnage n’existait pas plus à Cherbourg et à New-York, qu’il n’existait à Lambesc. C’était une pure fiction, un pantin de fantaisie que Douglas mettait en avant dans quelque but criminel. Et Marius songea tout-à-coup que la procuration passée à son nom constituait un faux, entrainant la peine des travaux forcés pour le faussaire.
Il se prit à rougir, comme s’il eut été lui-même le coupable, et balbutia un nouveau remercîment à Landrol qui le regardait curieusement, étonné de le voir si mal renseigné sur les affaires de l’homme qu’il allait représenter.
Lorsqu’il se trouva seul dans la rue, Marius fut obligé de se rendre à l’évidence. Douglas 36dseul avait pu commettre le faux dont il était porteur. D’ailleurs, le jeune homme ne s’expliquait pas bien la cause du crime. L’immeuble avait été intégralement payé, et il fut obligé de s’arrêter à la pensée que le notaire s’était décidé à acquérir personnellement une propriété sous un nom supposé, pour dissimuler l’état de sa fortune. Mais, malgré cette explication, le délit n’en existait pas moins; Douglas, l’homme pieux et honnête, était un faussaire.
Marius craignit un instant que Mouttet, l’ancien négociant de Toulon, fut également une marionnette. Il courut chez un de ses amis qui avait longtemps habité Toulon et le questionna. Il respira plus à l’aise lorsqu’il eut appris que Mouttet existait réellement et qu’il était client de Douglas. Alors, toujours poussé par ses soupçons, il voulut voir la propriété sur laquelle Mouttet possédait des hypothèques. Il avait consacré sa matinée à chercher inutilement un homme, il employa son après-midi à chercher une maison.
Élevé au quartier de Saint-Just, dans l’ancienne maison de campagne de sa mère, Marius connaissait toutes les habitations de ce coin du littoral. La propriété sur laquelle Douglas prétendait avoir pris des hypothèques, au nom de Mouttet, appartenait à un sieur Giraud chez qui le jeune homme avait joué étant enfant. Il se rendit immédiatement chez Giraud et se présenta en promeneur, en ami qui venait simplement serrer la main du maître du logis.
On était vers le milieu de septembre. À l’horizon, la mer dormait, lourde et immobile, pareille à un immense tapis de velours bleu. La campagne s’étendait, toute jaune de soleil, 36ebrûlante et accablée. De petits souffles venaient par moments du rivage et couraient rapidement sur le sol qui frissonnait. Lorsque Marius passa devant la maison de campagne où sa mère l’avait bercé, une émotion poignante lui mit de grosses larmes dans les yeux. Au milieu du silence de ce désert morne et brûlé, il croyait entendre la voix aimée de la sainte femme dont le souvenir le soutenait dans la tâche de délivrance qui l’accablait.
Giraud le reçut en enfant prodigue.
– On ne vous voit plus, lui dit-il; venez donc vous consoler parfois ici de tous vos chagrins… Vous avez dans cette maison des amis dévoués qui vous aideront à passer des heures plus douces.
Marius fut touché de cet accueil. Il désespérait souvent de l’humanité, depuis qu’il se trouvait face à face avec les misères et les hontes de la vie. Il oublia pendant une heure les motifs de sa visite. Ce fut Giraud lui-même qui lui facilita l’interrogatoire délicat qu’il s’était promis de lui faire subir.
– Vous le voyez, lui dit le maître de la maison, nous vivons heureux ici. Certes, nous ne sommes pas riches, mais les quelques arpents de terre que nous possédons
, suffisent à nous donner le nécessaire.
– Je vous croyais gêné, répondit Marius. Les récoltes ont été mauvaises…
Giraud regarda le jeune homme avec étonnement.
– Gêné, dit-il, mais pas du tout… Pourquoi me dites-vous cela?
Marius sentit qu’il rougissait.
– Excusez-moi, balbutia-t-il; je ne voudrais pas vous paraître indiscret… On m’a assuré qu’à la suite des dernières récoltes, 36fvous aviez été obligé d’hypothéquer votre propriété.
En entendant ces paroles, Giraud partit d’un bruyant éclat de rire.
– Ceux qui vous ont assuré cela se sont trompés, reprit-il. Dieu merci, je n’ai pas un seul pouce de terrain engagé.
Marius voulut insister.
– Pourtant, dit-il encore, on m’a nommé le notaire, M. Douglas, qui aurait pris les hypothèques.
Giraud riait toujours de son rire large et franc.
– M. Douglas est un saint homme, répondit-il, mais la maison qu’il a hypothéquée n’est pas la mienne, soyez-en certain.
La veille, Marius avait vu l’acte dans lequel la maison de Giraud était nettement désignée. Cet acte portait d’ailleurs la signature du propriétaire. Le notaire avait donc commis un second faux, et ce faux n’était pas si facilement explicable que le premier. Douglas avait évidemment mis dans sa poche l’argent de Mouttet, destiné à l’emprunteur.
Marius se retira, voulant réfléchir avant de tout dénoncer. Authier n’existait pas, et la maison sur laquelle Mouttet avait des hypothèques, n’existait pas davantage, puisque Giraud déclarait que cette maison n’était pas la sienne. Il y avait là des
abimes dans lesquels le jeune homme ne descendait qu’en frissonnant. Le lundi matin, après une nuit fièvreuse, il se décida à se rendre chez le notaire.

20 juin 1867 (37)


37aVII

OÙ L’ON VOIT QUE L’HABIT NE FAIT PAS LE MOINE

Marius, en entrant dans l’étude de Douglas, fut surpris du calme religieux de ces grandes pièces froides où il savait que le crime habitait. Il ne pouvait s’accoutumer à tant d’impudence
et à tant d’hypocrisie. Il aurait voulu que chaque mur criât tout haut l’infâmie du notaire. L’activité silencieuse des commis, l’apparence honnête de la maison l’exaspéraient et le jetaient dans des doutes pénibles.
Le jeune homme, pâle et ému, s’assit dans une anti-chambre. Douglas l’aperçut par la porte de son cabinet qui était ouverte.
– Entrez, entrez, lui cria-t-il; vous ne me gênez pas… Je suis à vous dans un instant.
Marius entra. Il y avait dans le cabinet cinq ou six prêtres, parmi lesquels se trouvait l’abbé
Donidéi. Cet abbé, coquet et souriant, caressait le notaire de la voix et du 37bregard. Il venait lui demander des aumônes.
– Vous êtes de nos amis, lui disait-il, et nous nous adressons à vous
, chaque fois que les troncs de nos paroisses sont vides.
– Vous faites bien,
mon père, répondit Douglas en se levant.
Il prit quelques pièces d’or dans un tiroir.
– Combien vous faut-il? demanda-t-il au prêtre.
– Mais, reprit Donadéi d’une voix douce, je pense que cinq cents francs nous suffiront… Nous avons grand besoin de l’aide des gens pieux et honorables…
Douglas l’interrompit.
– Voici cinq cents francs, dit-il.
Et il ajouta d’une voix qui tremblait un peu.
– Mon père, priez pour moi.
Alors tous les prêtres se levèrent et entourèrent le notaire en le remerciant, en appelant sur lui les bénédictions du ciel. Douglas, debout, recevait leurs vœux, calme et pâle, et Marius crut s’apercevoir que ses lèvres et ses paupières avaient de légers battements nerveux. Donadéi, d’une élégance souple, ne tarissait pas en éloges, en protestations caressantes.
– Dieu vous rendra ce que vous nous donnez, disait-il. Il vous le rend déjà en faisant prospérer votre maison et en vous accordant la paix des âmes justes et honnêtes… Ah! monsieur, vous êtes un bien bel exemple, dans cette ville, que le matérialisme du siècle corrompt; il serait à souhaiter que nos commerçants imitassent votre vie simple, et qu’ils eussent votre pitié et votre bonté de cœur. On ne verrait pas alors le spectacle horrible qu’offre notre société marseillaise…
37cDouglas semblait mal à l’aise; les éloges du prêtre l’impatientaient. Il interrompit Donadéi, et lui dit en le poussant vers la porte:
– Non, non, je ne suis pas un saint, monsieur… Tout le monde a besoin de la miséricorde de Dieu. Si vous croyez me devoir quelques remercîments, veuillez prier pour moi.
Les prêtres saluèrent, firent une dernière révérence, et se retirèrent enfin.
Marius, dans un coin du cabinet, avait assisté à cette scène silencieux et navré. Il s’indignait en face de la comédie sinistre qui se jouait devant ses yeux. Peut-être Douglas croyait-il acheter le pardon du ciel et le payer largement avec l’argent qu’il avait volé. Ainsi ce saint homme, ce bon cœur qui secourait les malheureux, ce chrétien qui vivait dans les églises, n’était qu’un hypocrite et un coquin. Et Marius, en se disant cela, regardait les prêtres et le notaire; il lui semblait qu’il rêvait tout éveillé, il ne s’expliquait plus les largesses de Douglas et les effusions tendres de Donadéi. Il était venu pour accabler le faussaire sous le poids de la honte, et il se trouvait devant un homme charitable pour lequel l’Église elle-même faisait des vœux.
Lorsque le premier moment de surprise fut passé, Marius eut un désir plus âpre de venger la justice et l’honneur. Le rôle que Douglas venait de jouer, écœurait le jeune homme et le rendait sans pitié.
Quand le notaire eut accompagné les prêtres et qu’il fut rentré dans le cabinet, il s’avança vers Marius, souriant, la main ouverte et tendue. Devant cette main, l’employé re37dcula lentement, en regardant le notaire d’un œil fixe et dur. Puis, brusquement:
– Fermez la porte, dit-il.
Douglas, étonné et comme dominé, alla fermer la porte.
– Mettez le verrou, reprit Marius tout aussi séchement. Nous avons à causer ensemble.
Douglas mit le verrou et revint d’un air surpris et mécontent.
– Qu’avez-vous donc? mon cher ami, demanda-t-il.
Et comme Marius, pris peut-être d’une dernière pitié, ne répondait pas, il continua:
– D’ailleurs, vous avez raison. Il vaut mieux être seuls pour causer d’affaires… Eh bien! êtes-vous prêt? Je me suis procuré la pièce qui nous manquait et je n’ai plus besoin que de votre signature pour prendre hypothèque sur la maison d’Authier, au nom de Mouttet… Vous savez que nous sommes pressés; j’ai encore reçu ce matin une lettre de mon client Authier qui me supplie de lui envoyer de l’argent au plus tôt.
Le notaire se leva, étala des papiers, trempa une plume dans l’encre, et la présenta à Marius.
– Signez, lui dit-il simplement.
Marius était resté muet, suivant d’un regard tranquille chaque mouvement de Douglas. Au lieu de prendre la plume, il le regarda en face et lui dit d’une voix calme.
– Hier, je suis allé visiter l’immeuble de la rue de Rome. J’ai vu les locataires et l’ancien propriétaire qui m’ont appris qu’ils ne
connaissaient pas M. Authier.
Douglas pâlit, ses lèvres eurent ce frémis37esement que Marius avait déjà remarqué. Il reprit les papiers, posa la plume et s’assit, en balbutiant:
– Ah!… cela m’étonne beaucoup.
– Avant hier, continua Marius, j’avais reçu la visite de M. de Girousse, un riche propriétaire de Lambesc, et il m’avait affirmé qu’aucun de ses voisins ne portait le nom d’Authier et que cette personne n’existait certainement pas… Aujourd’hui, je vois qu’il ne se trompait point… Que dois-je croire?
Le notaire ne répondit pas. Il regardait vaguement devant lui, pâlissant et frémissant, se sentant perdu, cherchant sans doute avec désespoir un moyen de salut.
– Je me suis ensuite rendu au quartier de Saint-Just, reprit impitoyablement Marius. La maison que vous m’avez dit avoir grévée d’une hypothèque, au nom de votre client Mouttet, appartient justement à un ancien ami de ma mère, à M. Giraud, qui m’a affirmé que ses biens étaient libres… Je vous le demande encore, que dois-je croire?
Et comme Douglas gardait toujours le silence:
– Eh bien! dit le jeune homme avec éclat, puisque vous refusez de répondre, je vais vous dire, moi, ce que je crois et ce qui est… Votre M. Authier n’a jamais existé; c’est là un pantin que vous avez créé pour faire plus à l’aise un trafic honteux. D’autre part, vous n’avez pas pris d’hypothèque et vous avez mis dans votre poche l’argent de Mouttet. Pour arriver à ce beau résultat, vous avez commis plusieurs faux, et aujourd’hui vous êtes tout prêt à en commettre d’autres, pour vous procurer
d’autres fonds.
Marius parlait à un marbre immobile et 37finsensible. Le calme de Douglas accrut sa colère.
– Je n’ai point à juger vos crimes, reprit-il d’une voix plus haute; mais j’ai à vous demander compte de votre indigne conduite envers moi. Comment! vous vouliez me mêler de gaieté de cœur à vos sales affaires; vous m’auriez compromis, et vous me traitiez avec amitié, vous
connaissez ma position de travailleur… J’ai le droit, n’est-ce pas? de vous dire que vous êtes un infâme.
Le notaire ne sourcillait pas.
– Et tout à l’heure, continua Marius, il y avait là des prêtres qui vous bénissaient… Ah! vous avez joué votre rôle avec une science parfaite. Moi seul, dans Marseille, sais ce que vous êtes, et si je disais tout haut
combien vous êtes coupable, on me lapiderait peut-être, tant vous avez dupé habilement le public. Comment croire que le notaire Douglas, cet homme estimé de tous, cet homme frugal et religieux, travaille honteusement dans l’ombre à la ruine de sa vaste clientèle… Moi-même, je douterais encore de votre infamie, si je pouvais en douter, à vous voir si calme devant moi, dans votre attitude humble et pieuse de moine en prière… Mais parlez donc, défendez-vous, si vous le pouvez.
Douglas avait pris un couteau à papier et le tournait entre ses doigts, comme indifférent à tout ce que disait Marius.
– Que voulez-vous que je vous dise?
dit-il enfin. Vous me jugez en enfant. Je vous laisse crier. Peut-être m’écouterez-vous ensuite plus paisiblement.

22 juin 1867 (38)

38aVIII


LES SPÉCULATIONS DU NOTAIRE DOUGLAS

Lorsque Marius entendit Douglas l’accuser de le juger en enfant, il se révolta et ouvrit les lèvres pour lui crier qu’il le jugeait en honnête homme. Ce misérable était d’une impudence rare; il traitait d’enfants ceux dont la conscience indignée condamnait son infâmie. Ce faussaire trouvait puéril qu’on lui reprochât ses faux, et il prenait des attitudes d’homme incompris.
Comme le jeune homme allait se récrier, le notaire l’interrompit, avec un mouvement d’impatience.
– Si vous parlez toujours, lui dit-il, vous aurez toujours raison. Je vous ai laissé m’insulter en paix. Que diable! laissez-moi me défendre en toute tranquillité… Certes, j’aurais préféré que mon système ne fut pas connu de vous. Mais puisque vous avez découvert une partie de la vérité, j’aime mieux tout 38bvous dire. Je vous sais intelligent; vous me comprendrez mieux que tout autre… D’ailleurs, je suis las; je n’ai pas réussi dans l’application de ma théorie, et je sais bien que je suis perdu. C’est pour cela que je consens à me confesser entièrement à vous. Vous verrez que je n’ai rêvé la ruine de personne, et que j’étais de bonne foi, lorsque je vous ai amicalement offert de gagner quelque argent. Enfin, vous me jugerez, et j’espère qu’ensuite vous me considérerez simplement comme un spéculateur malheureux… Veuillez m’écouter.
Marius croyait rêver. Il regardait Douglas comme on regarderait un fou qui parlerait raisonnablement. Le ton paisible de cet homme, le peu de remords qu’il montrait, ses gestes convaincus le faisaient ressembler à un inventeur sincère qui expliquerait tristement, mais sans honte, pourquoi son invention n’a pas réussi.
– N’entrons pas dans les détails, reprit-il, écartons les affaires Authier et Mouttet qui sont de peu d’importance. Ce qu’il faut voir et juger, c’est l’ensemble de la machine vaste et compliquée que j’étais parvenu à établir… Vous vous étonnez de ma complaisance. Je vous le répète, je suis perdu, je puis parler sans craindre de me compromettre. Je trouve même une sorte de volupté
apre à vous expliquer mon invention.
Il se posa devant Marius en homme qui a une histoire intéressante à conter. Il jouait toujours négligemment avec le couteau à papier.
– Avant tout, dit-il, je reconnais avec vous que j’ai failli à mon mandat et que je suis un grand criminel, si l’on me considère comme
notaire. Mais je me suis toujours regardé comme un banquier, comme un manieur d’ar38cgent. En un mot, veuillez ne voir en moi qu’un spéculateur… Lorsque je succédai à mon ancien patron, l’étude n’avait qu’une assez maigre clientèle. Mes premiers efforts ont tendu à faire de cette étude le centre d’un grand mouvement d’affaires. Il m’a fallu satisfaire à toutes les demandes, prêter à qui avait besoin d’argent, emprunter à qui ne savait où placer, vendre à qui désirait acheter, acheter à qui cherchait à vendre… J’ai imité les chasseurs qui s’entourent d’oiseaux en cage pour appeler les oiseaux libres; j’ai créé une quarantaine de personnages imaginaires sous les noms desquels j’ai pu faire des transactions de toute espèce. Authier, je vous l’avoue, est un de ces personnages. Il m’a été permis ainsi d’acheter un grand nombre d’immeubles que j’ai payés au moyen d’emprunts faits par les acquéreurs fictifs et en donnant hypothèques sur ces immeubles… Je me suis créé de la sorte un capital, un roulement de fonds, une clientèle nombreuse qui ont servi de base à mon crédit.
Douglas parlait d’une voix nette. Il continua après un court silence.
– Vous devez le savoir, lorsqu’on spécule sur l’argent, on se trouve parfois en face d’exigences terribles. Je me serais forcément arrêté à mes premières spéculations si, mes immeubles se trouvant grevés, je n’avais pu me procurer d’une façon quelconque les fonds nécessaires aux autres opérations que je rêvais. J’usai du moyen qui me parut le plus simple et le plus commode. Lorsque les hypothèques eurent absorbé la valeur des biens, je rendis les biens libres par une fausse quittance, et je les offris ensuite en garantie à de nouveaux emprunts.
38dMais c’est infâme ce que vous me dites-là,
s’écria Marius.
– Je vous ai prié de ne pas m’interrompre, reprit Douglas brusquement. Je me défendrai tout à l’heure, je me contente d’exposer des faits… Je dus bientôt agrandir mon système. Mes quarante personnages imaginaires ne me suffisaient plus. J’eus alors recours à un moyen extrême dont l’audace réussit parfaitement. Je fis contracter des emprunts à des propriétaires, à des commerçants connus dont je grévai les biens et contrefis la signature; après chaque nouvelle hypothèque, j’opérai une radiation, à l’aide d’une fausse quittance, ce qui me mettait à l’abri de toute inquiétude… Vous comprenez; c’est très simple.
– Oui, oui, je comprends, murmura Marius qui finissait par croire que le notaire était fou.
– D’ailleurs, continua Douglas, j’ai battu monnaie de n’importe quelle façon, lorsque cela a été nécessaire. Je voulais marcher droit à mon but, et je suis toujours allé en avant sans m’inquiéter des obstacles, en acceptant franchement toutes les conséquences de ma théorie… Ainsi, j’ai parfois créé tout ensemble et le débiteur et l’immeuble; j’ai pris des hypothèques sur des propriétés qui n’existaient pas ou qui n’appartenaient pas aux prétendus emprunteurs… D’autres fois, lorsque j’ai eu de pressants besoins d’argent, pour faire face à quelque exigence imprévue, j’ai créé sous
leurs noms des billets à ordre que j’ai émis à perte, après les avoir endossés moi-même… Vous voyez bien que je ne vous cache rien et que je m’accuse moi-même. Je me mets à nu devant vous, parce que je tiens 38eà me justifier, et que je dois désormais renoncer à appliquer mon système.
Marius était littéralement épouvanté. Il descendait en frissonnant jusqu’au fond de l’abîme où se trouvait Douglas. Cet homme parlait de système, de justification
et l’employé ne pouvait comprendre ces mots. Il sentait qu’il était devant ce phénomène moral, une monstruosité humaine, et il subissait la confession étrange de son interlocuteur, comme on subit un cauchemar. Il lui semblait qu’il était dans le bruit et la fumée d’une machine, au milieu d’engrenages qui se mordaient. Il se perdait au fond des spéculations du notaire, il n’osait suivre les pensées de ce misérable, qui s’élargissait à l’aise dans le crime.
– Ainsi, reprit Douglas, vous avez bien compris quel a été mon système. En principe, j’ai voulu être banquier, faire valoir les fonds qui me passaient entre les mains. J’ai acquis pour mon propre compte des immeubles que j’ai cru
revendre avec bénéfice. Ma théorie des noms supposés répondait à toutes les exigences; à l’aide de ces noms, je n’ai renvoyé aucun de ceux qui se sont adressés à moi; j’ai été, suivant l’occasion, prêteur, emprunteur, acheteur et vendeur. Lorsque les fonds que me fournissait mon crédit personnel en celui que j’étais parvenu à donner aux noms imaginaires, ne m’ont pas suffi, je m’en suis procuré d’autres en grévant d’emprunts simulés la première personne venue, parent, ami ou client, sauf à libérer plus tard les biens de cette personne, comme je les avais hypothéqués, toujours à son insu. En un mot, mon étude est devenue une maison de banque.
– Une maison de vol, cria Marius, une manufacture de faux.
38fDouglas haussa légèrement les épaules.
– Vous devriez déjà me comprendre, dit-il, et voir que je n’ai jamais cherché à voler un seul de mes clients. J’espère que vous me rendrez justice tout à l’heure… Il me reste à vous parler de ma meilleure invention. Pour gérer les immeubles acquis et faire valoir les sommes empruntées, j’imaginai d’établir des procureurs fondés, qui représenteraient habituellement mes quarante personnages imaginaires; je choisis pour procureurs fondés des jeunes gens honorables, dont je me fis des complices inconscients. J’avais foi en mon système et j’aurais à coup sûr enrichi ceux qui m’aidaient, si de fâcheuses circonstances ne m’avaient empêché de réussir. Lorsque je vous ai offert de représenter Authier, je voulais uniquement, je vous le répète, vous venir en aide et vous faire participer aux gains d’une spéculation que je croyais excellente.
Ces dernières paroles exaspérèrent Marius. Il était à bout de courage, et il sentait qu’il allait devenir fou, s’il continuait à entendre les étranges discours de Douglas.
– Je vous ai écouté patiemment, dit-il en frémissant. Les infâmies que vous venez de me conter avec une rare impudence, me prouvent que vous êtes un imbécile ou un coquin.
– Eh! non, interrompit le notaire en frappant du poing sur son bureau. Vous ne m’avez pas compris, décidément. Je vous l’ai répété quatre ou cinq fois,
; je suis un banquier… Écoutez-moi, par grâce.

25 juin 1867 (39)

39aDouglas s’était levé. Il se posa devant Marius, d’un air simple et digne. Rien dans son attitude n’indiquait la peur ni la honte.
– Vous m’avez appelé coquin et voleur, dit-il doucement, et je vous ai laissé m’insulter; vous m’accusiez au nom de la société, vous parliez comme un procureur du roi qui jugerait légalement ma conduite. Vous devez vous placer à un autre point de vue, si vous voulez me comprendre… Raisonnons un peu. Un voleur, n’est-ce pas? est celui qui dérobe le bien d’autrui et qui s’enfuit, lorsque ses poches sont pleines. Jamais je n’ai eu la pensée du vol. Il y a six ans que j’applique mon système, et je suis plus pauvre que le premier jour; mes opérations n’ont pas réussi, j’ai même perdu quelques milliers de francs qui 39bm’appartenaient. Vous savez qu’elle a été ma vie: j’ai bu de l’eau et mangé du pain; j’ai mené une existence de travailleur austère et infatigable. Mon seul luxe a été de faire quelques aumônes. L’étrange voleur qui a vécu dans son cabinet comme dans un cloître et qui a remué des sommes énormes sans être seulement tenté d’en détourner un sou! Avouez que si j’étais vraiment un voleur, il y a longtemps que j’aurais amassé des fonds dans ma caisse et que je me serais sauvé.
Marius demeura surpris et embarrassé. Il n’avait pas envisagé la question sous ce point de vue. Évidemment, cet homme avait raison; on ne pouvait l’accuser de vol.
– Ce qui vous blesse et vous irrite, reprit Douglas, c’est mon système lui-même. Il a échoué, et je vais être un grand criminel; s’il avait réussi, j’aurais réalisé une grande fortune sans faire le moindre tort à personne, je serais immensément riche et tout le monde m’estimerait… Oui, ma base d’opération a été le crime; j’ai spéculé sur le faux, j’ai suivi une voie hardie et nouvelle. Mais, dans ma pensée, la réussite était certaine, j’avais foi en mon activité, je ne songeais pas que je pouvais entraîner quelqu’un dans ma
chûte. Là a été mon aveuglement… Voyez quelle était ma conduite; je prenais des hypothèques sur des immeubles qui n’existaient pas ou qui étaient déjà donnés en garantie, mais je payais les intérêts des sommes prêtées; je passais des billets faux, mais je remboursais ces billets; mes personnages imaginaires n’étaient en quelque sorte que des prête-nom derrière lesquels je me trouvais, et je les faisais agir uniquement pour agrandir mes spéculations. Comprenez-moi bien: je voulais avant tout me procurer des fonds et les faire valoir; peu 39cimportent les valeurs fictives que j’ai émises, peu importent les actes faux, les moyens quelconques que j’ai employés afin d’étendre mon crédit et le cercle de mes affaires. En matière de spéculation, la seule réalité est le gain qu’on tire plus ou moins habilement d’un capital. Voyez à la Bourse, on trafique sur de simples suppositions. Admettez un instant qu’en achetant et vendant des immeubles, à l’aide de l’argent des autres, j’aie réussi à doubler le capital que je m’étais procuré illégalement; je remboursais intégralement ce capital, je ne volais personne, je détruisais les actes faux, et je me retirais avec une fortune gagnée par mon travail et mon intelligence. C’est là tout mon système. N’ayant pas de fortune personnelle, il m’a fallu emprunter à mes clients la mise de fonds nécessaire à toute opération. Ce n’était pas un vol, c’était un simple emprunt.
En
attendant les raisonnements clairs et logiques de Douglas, une sorte d’épouvante s’emparait de Marius. Le notaire grandissait terriblement à ses yeux. Pendant un moment, il le regarda comme un génie déclassé qui avait employé dans le mal de rares facultés d’énergie et d’audace. Si cet homme avait eu de larges moyens d’action, peut être aurait-il accompli de grandes choses. Au fond de tout criminel de la taille de Douglas, il y a des qualités supérieures.
Marius s’étonnait surtout de la façon simple et naturelle dont le notaire parlait des faux qu’il avait commis. Des détraquements avaient dû se produire dans cette intelligence. Cet homme était malade; la fièvre de spéculation qui le brûlait, l’avait peu à peu amené à considérer le crime comme un moyen excellent, pourvu que le crime restât caché et 39dimpuni. Il le disait lui-même: tout faussaire qu’il était, il croyait rester honnête, du moment où il ne faisait perdre un sou à personne. Le sens moral lui manquait, il ne sentait pas que le crime porte son
infamie en lui.
Après un silence, Douglas reprit en hochant la tête:
– Les systèmes sont toujours beaux, la pratique seule vous fait ouvrir les yeux sur les défauts du raisonnement. En théorie, je devais gagner une immense fortune. Je ne sais comment les choses ont tourné, je me trouve écrasé de dettes, et je vois bien que je suis perdu… J’ai englouti plus d’un million dans des opérations malheureuses; toute ma
clientelle est ruinée…
La voix du notaire avait faibli, et l’émotion faisait monter des larmes à ses yeux. Il se mit à marcher fièvreusement, et, tout en marchant:
– Vous ne pouvez vous imaginer, dit-il, quelle vie atroce je mène depuis deux ans. Toutes mes opérations ont manqué. Alors, je me suis trouvé en face d’exigences terribles. Pour conserver mon crédit, pour dissimuler mes faux, il a fallu que journellement j’en
commette d’autres. Je ne songeais plus à gagner de l’argent, je songeais à me défendre, à me sauver du bagne. Dieu m’est témoin que si j’avais pu rattraper les capitaux compromis j’aurais remboursé tout le monde, pour vivre ensuite selon la loi commune. Mais les intérêts énormes que j’avais à payer, m’ont écrasé; j’ai revendu a perte les immeubles acquis; j’ai eu beau me débattre, la mauvaise chance s’est attachée à moi et m’a poussé jusqu’au fond de l’abîme. Aujourd’hui, mon passif est énorme, je ne puis faire face aux échéances de cette quinzaine, et, pour moi, une suspension 39ede paiement équivaut à une condamnation aux travaux forcés; si la justice jette un seul coup d’œil dans mes papiers, je suis à l’instant mis en prison.
Marius se sentait presque de la pitié pour ce misérable. Douglas s’assit de nouveau et reprit avec abattement:
– D’ailleurs, tout est fini, je me suis confessé à vous, je sais que vous allez me livrer à la justice… Je veux en finir, car ma position n’est plus tolérable… Vous avez raison, je suis un infâme et je dois être puni.
Marius ne bougea pas. Il songeait, ne sachant quel parti prendre. Une crainte le retenait; il ne voulait pas être mêlé à cette affaire, redoutant d’être appelé comme témoin et de perdre un temps précieux; sa mission le réclamait. D’autre part, il n’avait pas charge de dénoncer le notaire; désormais, cet homme avait les bras liés, il allait fatalement au devant du
chatiment, il tomberait de lui-même entre les mains de ses juges.
– Eh bien! pourquoi hésitez-vous? demanda Douglas. Vous savez tout; j’attendrai ici les agents que vous enverrez.
Le jeune homme se leva, déchira les procurations sur lesquelles se trouvait son nom.
– Vous êtes un misérable, répondit-il, mon jugement n’a pas changé. Mais je n’ai pas besoin d’aider le ciel qui saura bien vous punir sans moi. Le châtiment viendra de lui-même.
Et il sortit.
Voici en quelques lignes la fin de cet épisode. Le lendemain, Douglas ne pouvant faire face à ses échéances, prit la fuite. À cette nouvelle, une véritable panique se répandit dans Marseille. Plusieurs fortunes étaient compromises, et l’on ne pouvait encore me39fsurer toute l’étendue du désastre. Ce fut une sorte de malheur public. À l’effroi des intéressés se mêlait la stupeur des honnêtes gens; on ne pardonnait pas au notaire l’hypocrisie qui avait trompé toute une ville pendant plusieurs années.
Douglas fut repris et jugé à Aix, au milieu d’une irritation terrible. Il accepta son rôle avec un rare sang-froid. Sans lui, jamais la justice n’aurait réussi à voir clair dans une affaire aussi embrouillée. Le tribunal avait à juger plus de neuf cents actes entachés de tous les genres de faux, variés de tant de manières que l’esprit ne saurait concevoir aucune combinaison que le faussaire n’ait employée. Les faits qu’on lui reprochait étaient si nombreux, ils se compliquaient de tant de détails, ils atteignaient un si grand nombre de victimes, qu’il était devenu impossible de porter la lumière dans ce chaos sans le concours de celui qui, après avoir imaginé et exécuté ses crimes, était demeuré seul maître de son secret. Douglas travailla avec un zèle infatigable et une étonnante véracité à débrouiller le désordre de ses affaires et à fixer sa position, ainsi que celles de ses créanciers et de ses débiteurs.
D’ailleurs, il se défendit toujours énergiquement contre l’accusation de vol. Il répéta à plusieurs reprises qu’il était simplement un spéculateur malheureux, et que, si la justice et les circonstances le lui avaient permis, il aurait rétabli ses affaires et celles de ses clients. Il sembla accuser le tribunal de lui lier les mains et de l’empêcher de réparer le mal qu’il avait fait.
Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et à l’exposition publique.


29 juin 1867 (40)


40aVIII

COMME QUOI UN HOMME LAID PEUT DEVENIR BEAU

Il y avait plus de deux mois que Marius et Fine étaient de retour à Marseille. Le jeune homme, en sortant de l’étude de Douglas, dut s’avouer qu’il avait jusque là perdu son temps et qu’il n’avait pu encore trouver le premier sou des quinze mille francs nécessaires au salut de Philippe. Décidément, il ne savait qu’aimer et se dévouer; il se sentait l’âme trop droite, l’esprit trop loyal et d’une simplicité trop généreuse pour se procurer en quelques semaines la forte somme qu’il cherchait avec désespoir. Il s’était toujours conduit comme un enfant; les déplorables incidents auxquels il venait de se trouver mêlé, les amours d’Armande et de Sauvaire et les crimes de Douglas, lui montraient la vie sous un aspect terrifiant qui le décourageait; il reculait au lieu d’avancer; il craignait, en 40bfaisant une nouvelle tentative, d’échouer et même de se compromettre, en tombant une fois de plus sur des coquins qui l’exploiteraient. Il finissait par ne plus voir que des pièges autour de lui. Ces cœurs tendres, ignorant le mal et voulant le bien, sont brisés et saignent fatalement à chaque heure de la vie.
Cependant le mois de décembre approchait. Il fallait se presser, si l’on voulait sauver Philippe. On ne pouvait plus compter sur aucune pitié, et le condamné serait attaché à l’ignoble poteau. À ces pensées, Marius pleurait d’impuissance et de lassitude. Il aurait voulu délivrer son frère par une besogne de géant; si on l’eut mis à l’épreuve, il se serait engagé à trouer le mur du cachot avec ses ongles, à égratigner et à émietter la pierre sous ses doigts. Cette tâche d’ouvrier ne lui eut pas paru lourde, et il en serait venu à bout, quitte à user ses mains. Mais la pensée des quinze mille francs l’épouvantait; dès qu’il s’agissait d’argent, de démarches humbles ou de trafics plus ou moins honorables, il perdait la tête, il se sentait incapable de mener à bien la moindre entreprise. Cela expliquait la naïve confiance qui l’avait poussé chez Armande et chez Douglas.
Toute espérance n’était pourtant pas morte en lui. Grâce aux qualités mêmes qui le rendaient faible, à la bonté de son cœur et à la droiture de son esprit, il revenait toujours à des pensées de confiance et d’espoir. Les leçons que les misères et les hontes de la vie lui donnaient, ne pouvaient l’empêcher de croire 40ctoujours à la bienveillance et à la sympathie secourable d’autrui.
– J’ai encore plus de six semaines devant moi, pensait-il. Il est impossible que je ne trouve pas un véritable ami d’ici-là. Rien n’est désespéré.
Il serait à coup sûr tombé malade, dans les angoisses, dans les espérances et les désespérances de sa tâche, s’il n’avait eu à son côté un ange consolateur qui lui souriait aux heures mauvaises. Une étroite intimité s’était établie entre lui et les Cougourdan. Presque chaque jour, il allait voir Fine et passait de longues soirées avec elle. Dans les commencements, ils parlèrent ensemble de Philippe; puis,
et tout en n’oubliant pas le pauvre prisonnier, ils s’entretinrent d’eux-mêmes, de leur enfance et de leur avenir. Ce furent des causeries pleines d’abandon qui les reposaient des fatigues et des anxiétés de la journée et qui leur donnaient de nouvelles forces pour le lendemain.
Peu à peu, chaque matin, Marius souhaita ardemment d’être au soir, afin de se retrouver dans la petite chambre de Fine. Quand il avait un espoir, il accourait pour en faire part à son amie, et, quand il avait un chagrin, il accourait encore, pour lui tout conter et recevoir ses consolations. Là seulement, au fond de cette mansarde propre, qui sentait bon et qui avait des clartés douces, il vivait à l’aise, dans une tristesse attendrie. Un soir, il voulut absolument aider la jeune fille qui faisait des bouquets pour la vente du lendemain; il prit un plaisir d’enfant à ôter les 40dépines des roses, à réunir les œillets en minces touffes, à prendre, une à une, délicatement, les violettes et les marguerites qu’il présentait ensuite à Fine. Dès-lors, il devint fleuriste, de huit à dix heures. Ce travail l’amusait, disait-il, et calmait ses inquiétudes. Lorsqu’il touchait les doigts de Fine, en lui offrant les fleurs, il sentait des chaleurs douces lui monter au visage; le malaise étrange, l’émotion pénétrante qu’il éprouvait alors, était sans doute la seule cause de la vocation subite qu’il avait montrée pour l’état de fleuriste.
Certes, Marius était un grand naïf. On l’aurait beaucoup étonné, on l’aurait même blessé, en lui démontrant qu’il devenait amoureux de Fine. Il se serait écrié qu’il se savait bien trop laid pour oser aimer la jeune fille, et que d’ailleurs un pareil amour, né et grandi à l’ombre du malheur de son frère, lui semblerait un crime. Mais son cœur aurait bientôt protesté. Jamais Marius n’avait vécu dans l’intimité d’une femme. Il s’était laissé prendre au premier regard affectueux. Fine, le consolant, l’encourageant, ayant toujours pour lui un sourire caressant et une tiède poignée de main, lui parut d’abord être tout à la fois une sœur et une mère que le ciel lui envoyait dans son infortune. La vérité était qu’à son insu cette sœur, cette mère, devenait une épouse, une épouse qu’il aimait déjà de toute la passion tendre et dévouée de son cœur.
Et cet amour devait naître forcément, entre deux jeunes gens qui pleuraient et qui sou40eriaient ensemble. Le hasard les avait rapprochés et leur bonté les mariait. Ils étaient dignes l’un de l’autre, il y avait en eux la sympathie toute puissante du dévouement et de l’abnégation.
Fine depuis quelque temps avait des sourires sournois que Marius ne voyait pas. Elle devinait que le jeune homme l’aimait, avant même que celui-ci ne se fut aperçu de son amour. Les femmes ont une vue exquise pour pénétrer ces sortes de secrets; elles lisent dans les yeux de leurs amants et vont jusqu’à l’âme. D’ailleurs la bouquetière cacha soigneusement les rougeurs de ses joues et les palpitations de ses seins; elle s’étudia à rester l’amie cordiale de Marius, à ne pas lui ouvrir les yeux par une poignée de main plus brûlante et plus fiévreuse. À les voir, chaque soir, assis en face l’un de l’autre, ayant entre eux une table chargée de roses, on les aurait pris pour un frère et une sœur.
Fine, chaque dimanche,
allait à Saint-Henri. Elle s’était prise pour Blanche d’une sorte de pitié sympathique, d’une amitié miséricordieuse. Cette pauvre jeune fille qui allait être mère, et dont la vie et le cœur étaient brisés à jamais, lui devenait plus chère chaque jour; elle voyait ses remords, ses larmes de regret, elle assistait à son existence vide et désolée, et elle cherchait par ses visites à adoucir son infortune. Elle apportait son gai sourire dans cette petite maison de la côte où Blanche pleurait en songeant à Philippe et à son enfant. C’était, pour la bouquetière, comme un saint pèlerinage qu’elle accomplis40fsait religieusement. Elle partait vers midi, après le déjeuner et restait jusqu’au soir avec Mlle de Cazalis. Le soir, à la nuit tombante, elle trouvait Marius qui l’attendait au bord de la mer, et ils rentraient tous deux à Marseille, à pied, en se donnant le bras, comme deux jeunes époux.
Marius goûtait des jouissances pures pendant ces promenades. Le dimanche soir était devenu pour lui la récompense de tous ses efforts de la semaine. Il attendait Fine sur le bord de la mer, oubliant ses chagrins, guettant avec une anxiété pleine de volupté l’arrivée de la jeune fille; puis, quand elle était là, ils se souriaient et revenaient à petits pas, dans les ombres douces de la nuit naissante, en échangeant des paroles d’amitié et d’espoir. Jamais le jeune homme ne trouvait le chemin assez long.
Un dimanche soir, Marius arriva de bonne heure. Comme une pensée de délicatesse l’empêchait d’entrer dans la maison de Blanche et de renouveler ses douleurs, il s’assit sur une falaise qui se dresse près du village, et pris patience en regardant l’immensité bleue qui se
cresait devant lui. Il resta près de deux heures, abîmé dans une rêverie vague, dans des pensées de tendresse et de bonheur qui le berçaient mollement. L’immense horizon l’attendrissait; à son insu, tout son amour pour Fine lui montait du cœur aux lèvres; la mer et le ciel, l’infini des eaux et de l’air le troublait et lui ouvrait l’âme; il ne voyait que Fine dans la large mer, il n’entendait que son 40gnom dans le bruit sourd et régulier des vagues.
La bouquetière arriva et s’assit sur le rocher, à côté du jeune homme. Marius lui prit la main, sans parler. Devant eux, s’
étendait la mer et le ciel, d’un bleu doux et pâle. Le crépuscule tombait. Une sérénité profonde allanguissait les derniers bruits et les dernières clartés: les grondements des eaux se faisaient plaintifs et caressants, et, au couchant, de minces lueurs roses jetaient des reflets tendres sur les rochers de la côte. Il y avait des souffles de tendresse dans l’air, une grande voix frissonnante qui allait en s’éteignant.
Marius profondément ému gardait dans la sienne la main de son amie. Il continuait son rêve. Les yeux à l’horizon, sur cette brume vague où la mer et le ciel se confondent, il souriait tristement. Et, à voix basse, sans en avoir conscience, ses lèvres dirent tout haut ce que pensait son cœur.
– Non, non, murmura-t-il, je suis trop laid…
Fine, depuis l’instant où Marius lui avait pris la main, souriait de son air tendre et sournois. Enfin, son ami allait se décider à parler; elle devinait cela aux regards plus profonds de ses yeux, à la pression plus étroite de sa main. Quand elle entendit le jeune homme dire qu’il était trop laid, elle parut étonnée et fâchée.
– Trop laid, cria-t-elle, mais vous êtes beau, Marius!


2 juillet 1867 (41)

41aLa jeune fille avait mis tant d’âme dans le cri qui venait de lui échapper, que Marius tourna la tête et joignit les mains, en la regardant avec anxiété. Fine, comprenant qu’elle avait brusquement livré le secret de son cœur, baissa son front qui se couvrait d’une rougeur légère. Elle resta ainsi, muette et embarrassée, pendant quelques secondes. Mais elle n’était pas fille à reculer devant l’aveu complet de son amour; il y avait en elle trop de franchise et de vivacité pour qu’elle consentît à jouer la petite comédie hypocrite que jouent toutes les amoureuses en pareille occasion.
Elle releva courageusement le front et regarda en face Marius qui tremblait.
– Écoutez, mon ami, lui dit-elle. Je veux être franche. Il y a six mois, je ne pensais guère à vous. Je vous croyais laid, je ne vous avais sans doute jamais regardé… Aujourd’hui, la beauté vous est venue; je ne sais pas comment cela s’est fait, je vous jure…
41bMalgré toute sa décision, elle hésitait un peu, et de subites rougeurs lui montaient encore aux joues. Elle s’arrêta, ne pouvant dire carrément à Marius qu’elle l’aimait. D’ailleurs, elle connaissait la timidité du jeune homme et parlait uniquement pour l’encourager. Marius restait dans son extase attendrie; il ne demandait pas davantage, il serait demeuré là, sur la falaise, pendant toute la nuit, sans chercher à obtenir de Fine des aveux plus complets. Fine s’impatientait.
L’histoire de l’amour de la bouquetière était simple, et rien n’est plus facile que d’expliquer comment Marius avait pu devenir beau à ses yeux. Fine avait d’abord aimé la haute taille, le visage énergique de Philippe, avec cet aveuglement des jeunes filles qui les pousse à choisir
de beaux garçons, ceux qui ont toute leur beauté sur leur visage et rien dans l’âme. Puis, blessée au cœur par par l’indifférence de l’amant de Blanche, voyant clair enfin dans le caractère vaniteux et brutal de cet homme, elle avait jugé sévèrement sa conduite et s’était détachée peu à peu de lui. C’est alors qu’elle se trouva seul à seule avec Marius, dans une intimité qui les rapprochait de plus en plus.
L’amour ici était né de la bonté et du dévouement. Marius, laid pour les yeux du corps, devint beau pour les yeux de l’âme. Dans les commencements, Fine n’avait vu en lui qu’un ami désolé qu’il fallait secourir; elle avait accepté la moitié de sa tâche, fraternellement, poussée un peu par son amour pour Philippe et beaucoup par son besoin naturel de se montrer serviable. Elle s’était donc jointe à Marius, et leur pensée commune de délivrance les avait unis chaque jour davantage. Leur tendresse se développa ainsi en pleine abnégation; ils s’aimèrent en se dévouant, en vivant du même espoir, en travaillant à la même œuvre.
41cEt c’est dans l’accomplissement de cette œuvre généreuse que Marius devint beau. Fine oublia l’irrégularité du visage en voyant les tendresses sereines et exquises du cœur. Elle fut prise d’admiration et d’affection pour cette noble nature, dont l’amour lui parut devoir être d’une hauteur sublime. Être aimée de cette âme qui se donnait toute entière, fut son rêve, car elle comprenait qu’elle ne trouverait chez aucun homme la même douceur
et la même loyauté. La comparaison forcée qu’elle établit entre Philippe et Marius, fit de ce dernier un être divin, l’ange amoureux rêvé par les jeunes filles. Dès ce moment, le visage de Marius se transfigura pour elle; elle le vit beau de toute la beauté du regard et du sourire. On l’aurait profondément étonnée en lui disant que son amant était laid.
Marius entendait encore le cri de son amie, ce cri d’amour qui lui disait: «Tu es beau, et je t’aime!» Il n’osait parler, craignant de dissiper le doux rêve qui
allanguissait délicieusement son esprit.
Fine, embarrassée, souriait toujours:
– Vous ne me croyez pas? demanda-t-elle, parlant pour parler, sans trop savoir ce qu’elle disait.
– Si je vous crois, répondit Marius d’une voix basse et profonde, j’ai besoin de vous croire… Quand vous n’étiez pas là, la voix attendrie des vagues m’a dit un secret… Je ne sais ce qu’ont la mer et le ciel, ce soir. Ils parlent d’une voix si douce qu’ils ont ému mon cœur et troublé mon esprit. À cette heure dernière, dans les mélancolies du crépuscule, je viens de trouver en moi un bonheur que j’ignorais; l’immense horizon a parlé… Voulez-vous connaître le secret que les vagues m’ont murmuré à l’oreille?
– Oui, dit la bouquetière dont une émotion poignante faisait trembler la voix.
41dMarius se pencha davantage, et, d’un ton bas et craintif:
– Les vagues m’ont dit que je vous aimais, murmura-t-il.
L’ombre tombait, plus grise et plus solennelle. Au ciel, des clartés pâles traînaient, dans une
apparence laiteuse. La mer, immobile, d’un bleu sombre, s’endormait, en respirant d’une haleine lente et forte. Des senteurs fraîches et salées montaient, portées par le vent du soir, et les sérénités de l’espace flottaient plus mystérieuses, dans la nuit croissante.
L’heure était douce pour un aveu d’amour. Une tendresse divine, un calme souriant sortaient de la grande mer attendrie. Au pied de la falaise, les vagues battaient lentement, berçant la côte qui sommeillait; elles apportaient leur fraîcheur consolatrice, tandis que, de la terre
chaude encore et fiévreuse, venaient des souffles âpres de passion. On eût dit que la grande mer appuyait de sa voix adoucie les tendres paroles de Marius.
– Eh bien, dit gaiement la bouquetière, les vagues sont de méchantes langues… Vous ont-elles dit la vérité, au moins
.
Marius était loin, bien loin de la terre. L’émotion que la vue de l’infini venait de mettre en lui, l’avait enlevé en plein ciel. Il ne songeait plus aux misérables chagrins d’ici-bas.
– Oui, oui, s’écria-t-il, les vagues ont dit la vérité… Je le sens bien maintenant
mon amie, je vous aime, et il me semble que je vous aime depuis que je suis né… Ah! que cet aveu me fait du bien. Depuis longtemps, il me manquait quelque chose; lorsque j’étais en face de vous, des douceurs étranges me pénétraient, j’entendais des voix confuses au fond de moi, et je ne pouvais distinguer les mots inconnus qu’elles murmuraient. Aujourd’hui, elles parlent hautement; il a suffi du 41esilence de cette falaise, pour que je les entendisse me crier mon amour.
Fine écoutait en souriant les paroles de Marius. L’ombre devenait de plus en plus bleuâtre et mystérieuse.
Le jeune homme eut un moment d’hésitation. Puis d’un ton humble et doux:
– Vous ne vous fâchez pas de ce que je vous dis là? demanda-t-il… Je sais bien que vous ne pouvez pas m’aimer.
– Vous ne savez rien du tout, répondit Fine avec une brusque tendresse… Bon Dieu! comme vous êtes long à vous décider. Il y a plus d’un mois que ma réponse est toute prête.
– Et cette réponse?
– Demandez-là aux vagues, reprit la bouquetière en riant.
Et elle tendit ses deux mains à Marius qui se mit à les baiser comme un fou. La nuit était tout à fait venue, et la sourde clameur de la mer se traînait voluptueusement dans les ténèbres. Le jeune homme se pencha vers la jeune fille et posa religieusement un dernier baiser sur son front.
Alors ils bavardèrent comme des amoureux, comme des enfants, avec des puérilités adorables. Ce furent des souvenirs du passé, des projets pour l’avenir. Leur voix était une musique qui les caressait, et ils parlaient pour s’entendre parler, pour sentir l’un l’autre leur souffle tiède courir sur leur visage. Ils étaient si heureux dans la nuit sereine, dans l’ombre, en face de l’infini qui s’ouvrait devant eux!
– Vois-tu, dit Fine à un moment, nous nous marierons quand ton frère se sera évadé. Il faut avant tout que Philippe soit libre.
Au nom de Philippe, Marius frissonna. Il avait oublié son frère. La triste réalité se dressa devant lui. Pendant deux heures, il 41favait vécu en plein ciel, et voilà qu’il retombait sur la terre du haut de son rêve.
– Philippe, murmura-t-il accablé, oui, nous devons penser à Philippe… Oh! mon Dieu, mon bonheur serait-il déjà mort… Tu aimes mon frère, n’est-ce pas? Par grâce, dis-moi la vérité.
Fine ne répondit pas et se mit à sanglotter. Les paroles de Marius lui brisaient l’âme. Le jeune homme insista, en se désespérant. Alors la bouquetière cria:
– Je t’aime parce que tu es bon, parce que tu sais aimer, parce que je trouverai en toi un père, un frère et un amant… Tu vois bien que je ne puis aimer Philippe.
Il y avait un tel élan de foi et d’amour dans ce cri, que Marius comprit enfin le cœur ardent et dévoué de la jeune fille. Il la serra entre ses bras, d’un brusque mouvement d’adoration. Maintenant, il n’éprouvait plus qu’une sorte de remords.
– Nous sommes heureux, reprit-il, nous sommes égoïstes. Tandis que nous respirons ici l’air libre du ciel, notre frère étouffe en prison… Ah! nous ne savons pas travailler à sa délivrance.
– Enfant! répondit Fine, nous nous aimons à cette heure, nous devenons époux, nous faisons une provision de courage pour la lutte… Tu verras comme on est courageux quand on aime et qu’on est aimé.
Ils restèrent silencieux, la main dans la main. La mer berçait toujours leur amour de sa voix monotone. Ils rentrèrent à Marseille à la clarté des étoiles, pleins de leur jeune espérance et de leur jeune tendresse.


4 juillet 1867 (42)


42aIX

OÙ LES HOSTILITÉS RECOMMENCENT

Blanche menait une vie de larmes. L’automne pâlissait les horizons mélancoliques, la saison devenait froide et triste. De larges frissons secouaient la mer dont les voix se faisaient gémissantes, et, sur la côte, les arbres jetaient leurs feuilles à la terre; sous la nudité morne du ciel s’étalait la nudité des eaux et du rivage. Cette tristesse de l’air, ces derniers adieux de l’été mettaient autour de Blanche la désespérance qui était dans son cœur.
Elle vivait retirée dans la petite maison de la côte. Cette maison, située à quelques minutes du village de Saint-Henri, se trouvait isolée sur une falaise et dominait la mer qui venait battre les rochers sous ses fenêtres. Blanche restait pendant des journées entières à regarder et à écouter les vagues dont les bruits réguliers endormaient ses souffrances. 42bC’était là sa seule distraction; les yeux fixes, la pensée
allanguie, elle suivait du regard les grandes nappes d’écume qui se brisaient et jaillissaient; son être endolori s’apaisait en face de l’immensité douce et monotone.
Parfois, le soir, elle sortait, accompagnée de sa gouvernante. Elle descendait au bord de la mer, elle s’asseyait sur un éclat de rocher. Le vent frais de la nuit calmait les fièvres qui la brûlaient. Elle s’oubliait dans les ténèbres, assourdie par les gémissements
de la mer, et elle ne rentrait que lorsque le froid la rendait toute frissonnante.
Une même pensée la courbait toujours. À chaque heure, cette pensée était là, accablante, inexorable. Dans les frissons de la nuit ou dans les tiédeurs du jour, en face de l’infini ou devant le néant de l’obscurité, Blanche pensait à Philippe et à l’enfant qu’elle portait en elle.
Fine était sa grande consolatrice. Si la bouquetière n’avait pas consenti à venir passer l’après-midi du dimanche avec elle, la pauvre enfant serait morte de désespoir. Elle se sentait le besoin impérieux de confier ses tristesses à une bonne âme. La solitude l’effrayait; car,
dès qu’elle se retrouvait seule, ses remords se dressaient comme autant de fantômes et l’épouvantaient.
Dès que Fine arrivait, les deux jeunes filles montaient dans une petite chambre et s’enfermaient pour causer et pleurer à l’aise. La fenêtre restait ouverte; au loin, sur le velours bleu de la mer, passaient des voiles blanches, comme des messagères d’espérance.
Et, chaque fois, les mêmes larmes étaient répandues, les mêmes paroles revenaient, déchirantes et attendries.
42cOh! que la vie est lourde, disait Blanche… J’ai songé toute la journée aux heures que j’ai passées avec Philippe dans les rochers de Jaumegarde et des Infernets. J’aurais dû me tuer dans ces abîmes, tomber au fond de quelque précipice…
– Pourquoi toujours pleurer, toujours regretter, répondait Fine doucement. Vous n’êtes plus une jeune fille, vous allez avoir des devoirs sacrés à remplir. Par grâce, songez au présent, ne vivez pas dans un passé à jamais irréparable… Vous finirez par vous rendre malade, par tuer votre enfant.
Blanche frissonnait.
– Tuer mon enfant! reprenait-elle avec des sanglots… Ne me dites pas cela. Il faut que cet enfant vive pour racheter ma faute et obtenir mon pardon… Ah! Philippe le savait bien, il me le disait bien que je lui appartenais pour toujours. J’ai eu beau le renier, j’ai vainement cherché à tuer en moi son souvenir. Mon orgueil a été brisé, j’ai dû m’abandonner à l’amour plein de remords poignants qui me déchire. Et, aujourd’hui, j’aime Philippe comme jamais je ne l’ai aimé, avec tous mes regrets et tout mon désespoir.
Fine ne répondait rien. Elle aurait voulu que Blanche fût plus forte et acceptât la rude tâche que la maternité allait lui créer. Mais mademoiselle de Cazalis était toujours la pauvre âme faible qui ne savait que pleurer, et la bouquetière se promettait bien de la laisser pleurer
et d’agir, lorsque le moment serait venu.
– Si vous saviez, continuait Blanche, combien je souffre, quand vous n’êtes pas là. Je sens Philippe en moi, qui me torture et me brûle; il revit dans mon enfant, je le 42dporte partout dans mon sein, et partout il me reproche mon parjure… Toujours, il est devant moi, autour de moi, dans moi; je le vois sur le grabat de son cachot, je l’entends se plaindre et me maudire… Je voudrais n’avoir pas de cœur. Alors, je vivrais tranquille.
– Voyons, calmez-vous, disait Fine.
Devant un tel désespoir, les consolations de la bouquetière restaient souvent impuissantes. La jeune fille assistait avec une certaine terreur à ces scènes de désolation. Elle étudiait l’amour brisé de Blanche, comme un médecin étudie une maladie étrange et terrible, et elle se disait: «Voilà ce qu’on souffre, voilà ce qu’on devient, lorsqu’on aime lâchement.»
Un jour, dans une de
ses crises de désespoir, Blanche regarda fixement sa compagne et lui dit d’une voix déchirée;
– Vous devez l’épouser, n’est-ce pas?
Fine ne comprit pas tout de suite.
– Ne me cachez rien, reprit vivement Blanche. J’aime mieux tout savoir. Vous êtes une bonne fille, vous le rendrez heureux, et je préfère le voir marié avec vous que de le savoir dans Marseille, courant les amours faciles… Quand je serai morte, dites-lui que je l’ai toujours aimé.
Et elle éclata en sanglots. La bouquetière lui prit doucement les mains.
– Je vous en prie, lui dit-elle, soyez mère, ne soyez plus amante. S’il est possible, oubliez tout pour votre enfant… D’ailleurs, tranquillisez-vous. Je n’épouserai jamais Philippe; je serai peut-être sa sœur…
– Sa sœur? répéta mademoiselle de Cazalis.
– Oui, répondit Fine qui souriait divine42ement en songeant à Marius. J’aime et je suis aimée.
Et elle lui conta ses amours, elle apaisa sa fièvre en lui parlant de Marius. Blanche, en écoutant le récit de ces tendresses tranquilles, pleura des larmes moins brûlantes. Dès ce jour, elle aima Fine davantage, elle n’eut plus qu’une tristesse sourde en pensant à Philippe, elle se dévoua toute à son enfant. L’amour vrai, l’amour dévoué et généreux de sa compagne entrait dans son cœur.
Parfois, Fine trouvait l’abbé Chastanier dans la petite maison de la côte. Le prêtre apportait à Blanche les consolations de la religion; il la soutenait en lui parlant du ciel, en l’arrachant de la terre et de ses passions. Il entreprit une lutte entre l’amour de sa pénitente et les abnégations du sacrifice. Il aurait voulu voir entrer mademoiselle de Cazalis dans un couvent, car il comprenait qu’il n’y avait plus, pour elle, de bonheur possible dans la vie et les plaisirs du monde. Elle devait rester éternellement veuve et elle ne possédait pas assez de force d’âme pour se créer une vie paisible dans son veuvage.
Mais le pauvre prêtre était bien ignorant des choses du cœur. Blanche aimait mieux pleurer avec Fine en parlant de Philippe, que d’écouter les sermons de l’abbé Chastanier. Cependant, le vieillard trouvait parfois en lui des accents doux et tendres, et la jeune fille le regardait alors avec étonnement, prise du désir de pénétrer dans le monde calme où il vivait. Elle aurait voulu s’agenouiller au pied des autels et y rester, jusqu’à sa mort, prosternée, abîmée dans une extase qui l’aurait délivrée de tous ses maux. C’est ainsi que peu à peu elle devenait ce qu’elle devait être, une servante de Dieu, une de ces saintes filles 42fque le monde a blessées et qui montent dans le ciel avant leur mort.
Un jour, l’abbé Chastanier resta jusqu’au soir et s’éloigna avec Fine. Il avait à apprendre à la bouquetière
de mauvaises nouvelles qu’il ne voulait pas faire connaître devant Blanche. Il trouva sur la côte Marius qui attendait son amie.
– Mon cher enfant, lui dit-il, voilà vos chagrins qui vont recommencer. M. de Cazalis m’a écrit hier. Il s’étonne beaucoup de ce que la sentence prononcée contre votre frère n’ait pas encore reçu son exécution, et il me dit qu’il fait des démarches pour hâter l’heure de l’exposition publique… Où en êtes-vous? Comptez-vous délivrer bientôt le prisonnier?
– Eh non! répondit Marius avec douleur, je ne suis pas plus avancé que le premier jour… J’espérais avoir encore au moins six semaines devant moi.
– Je ne crois pas, reprit l’abbé, que M. de Cazalis puisse décider le président à nous manquer de parole… D’ailleurs, notre démarche a été tenue secrète, et cela me fait penser que le sursis durera jusqu’à la fin de décembre, comme on nous l’a promis. Mais je vous conseille de vous hâter… On ne sait ce qu’il peut arriver, et j’ai tenu à vous avertir des faits qui se passent.
Fine et Marius étaient consternés. Ils rentrèrent à Marseille avec le prêtre, silencieux, retombés dans toutes les angoisses de leur misère. Leur amour les avait comme aveuglés pendant une semaine, et voilà qu’ils retrouvaient le même gouffre sous leurs pas.


6 juillet 1867 (43)


43aX

UNE EXPOSITION PUBLIQUE À MARSEILLE

Quelques jours après, un matin, comme Marius se rendait à son bureau vers neuf heures, il trouva la rue Paradis encombrée d’une foule bruyante qui descendait vers la Cannebière. Il s’arrêta au coin de la rue de la Darse, et, se dressant sur la pointe des pieds, il aperçut au loin la place Royale pleine de monde; on eut dit un Océan de têtes humaines. Autour de lui, le flot incessant de la foule descendait toujours, avec des bourdonnements sourds; les visages avaient un air curieux et avide; il était aisé de comprendre que tous ces gens se ruaient à un de ses spectacles cruels qui font les délices des multitudes. L’ardente curiosité qui poussait le peuple, s’empara peu à peu de Marius; certaines paroles qu’il saisit au passage mirent en lui une vague anxiété; il voulut aller voir, lui aussi; il se laissa entrainer par tout ce monde qui emplissait la rue comme un torrent.
Il arriva assez facilement jusqu’à la place 43bRoyale. Mais là, le flot de curieux sortant de la rue Paradis, se brisait contre une masse compacte de gens qui stationnaient. Chacun se haussait, regardant dans la direction de la Cannebière. Le jeune homme aperçut vaguement des soldats à cheval; il ne distinguait rien autre chose, et ne devinait pas encore quel poignant spectacle pouvait ainsi faire accourir toute la population de la ville.
Autour de lui, la foule grondait. Des voix jetaient de brusques et courtes paroles, au milieu du murmure profond de la multitude. Marius saisissait quelques-unes de ces paroles.
– Il est arrivé d’Aix dans la nuit, disait-on.
– Oui, et il repartira demain pour Toulon.
– Je voudrais bien voir la mine qu’il fait.
– On dit qu’il s’est mis à sangloter, lorsqu’il a vu le bourreau apporter les cordes.
– Non, non, il a fait bonne contenance; allez, c’est un gaillard robuste qui ne pleure pas comme une femme.
– Ah! le scélérat! le peuple devrait ramasser des pierres et le lapider.
– Je vais tâcher de m’approcher…
– Attendez-moi. On doit le huer là
bas… Je veux en être.
Ces paroles coupées, pleines de ricanements, criées avec des gestes emportés, retentissaient cruellement aux oreilles de Marius. Une véritable épouvante s’emparait de lui et une sueur froide lui montait au frond. Il avait peur, il ne raisonnait plus. Il se demandait avec angoisse quel pouvait être cet homme que la foule courait insulter.
La foule se tassait, se pressait de plus en plus. Le jeune homme comprit que jamais il ne pourrait trouer ce mur formidable. Alors il se décida à tourner la place Royale. Il des43ccendit lentement la rue Vacon, prit la rue Beauveau, et déboucha sur la Cannebière. Là, un spectacle étrange l’attendait.
La Cannebière, dans toute sa longueur, du port au cours Belzunce, était emplie d’une foule immense qui augmentait à chaque minute. De
toutes les rues descendaient des flots de peuple. La multitude devenait de plus en plus serrée et violente. Par instants, des souffles de colère couraient dans la foule, et alors des cris s’élevaient et s’étendaient par larges clameurs, pareils aux grondements profonds de la mer. Toutes les fenêtres se garnissaient de spectateurs; des gamins étaient montés le long des maisons, s’accrochant aux devantures des boutiques. Marseille entier se trouvait là, et chaque curieux tournait avidement les yeux vers le même point. Il y avait sur la Cannebière plus de soixante mille personnes qui regardaient et huaient un malheureux attaché au poteau infâme.
Lorsque Marius eut réussi à s’approcher, il comprit enfin quel était le spectacle qui attirait et retenait la foule. Au milieu de la Cannebière, en face de la place Royale, se dressait un échafaud fait de planches grossières. Sur cet échafaud, un homme était lié à un poteau. Deux compagnies d’infanterie, un piquet de gendarmerie et de chasseurs à cheval entouraient la plate-forme et défendaient le condamné contre l’irritation croissante du peuple.
Marius ne vit d’abord que le misérable lié au pilori et dominant la foule. Une horrible anxiété lui fit chercher à apercevoir le visage du patient. Peut-être était-ce Philippe, peut être M. de Cazalis avait-il réussi à faire avancer l’heure de l’exposition? À cette pensée, la vue de Marius se troubla, il sentit des larmes lui emplir les yeux, et il eut devant ses regards comme un nuage épais qui l’empê43dchait de rien distinguer. Il s’appuya contre une boutique,
prês de défaillir, frappé au cœur par chaque cri de la foule. Il en arriva, dans la fièvre qui le secouait, à croire qu’il avait réellement reconnu son frère sur l’échafaud et que c’était bien Philippe qui était là et que la multitude insultait. La honte, la douleur, la pitié qui le saisirent alors, mirent en lui une atroce souffrance. Pendant quelques minutes, il resta comme écrasé; on ne peut analyser la souffrance, quand elle devient si aiguë et si profonde. Au bout d’un instant, le jeune homme eut le courage de relever la tête et de regarder le condamné.
Le malheureux était fortement lié au poteau. Il portait un pantalon et une veste de toile grise; ces vêtements, larges et flottants, avaient un air lamentable. Sa tête était couverte d’une casquette dont il avait tiré la visière sur ses yeux. D’ailleurs, il tenait la tête obstinément baissée, dérobant ainsi ses traits aux curieux. Il avait la face tournée vers le port, et pas une fois il ne releva le front pour regarder la large mer qui s’étendait devant lui, libre et heureuse, avec une sorte d’ironie poignante.
Lorsque Marius eut de nouveau contemplé le patient, il lui prit des doutes, il se sentit soulagé. Cet homme paraissait deux fois plus gros que son frère. Puis il connaissait Philippe, il savait qu’il n’aurait pas tenu la tête ainsi baissée et qu’il se serait fait un devoir de rendre à la foule mépris pour mépris. Cependant Marius avait toujours de vagues craintes; cette tête baissée l’inquiétait; il aurait voulu distinguer nettement les traits du condamné.
Autour du jeune homme, la foule continuait à jeter des paroles brèves, des exclamations, des mots de colère ou d’ironie.
43eEh! lève donc la tête, coquin, criait-on, montre
-noue ta face de scélérat…
– Oh
, il ne la lèvera pas, il se moque de nous, j’ai cru le voir sourire tout à l’heure…
– Enfin, le voilà réduit à l’impuissance. Il a les mains attachées, il ne pourra plus voler…
– Vous croyez cela, vous… Il a failli voler sa grâce…
– Oui, oui, certaines gens, des gens riches, des gens pieux, ont cherché à lui éviter l’humiliation du poteau…
– Un pauvre diable n’aurait pas rencontré de pareilles sympathies…
– Mais le roi a tenu bon; il a dit que le châtiment devait être le même pour les scélérats de toutes les classes…
– Oh! le roi est un brave homme…
– Eh! Douglas, coquin, cafard, voleur, hypocrite, tu ne feras plus tes farces, mon ami, tu n’iras plus dans les églises prier le bon Dieu de protéger tes escroqueries…
Marius respira. Les cris qu’il entendait autour de lui, lui apprenaient enfin quel était le patient. Alors il reconnut Douglas, il vit distinctement la face pâle et grasse de l’ancien notaire. Mais, tout au fond de lui, il songeait à son frère, il se disait que lui aussi aurait peut être à subir les ricanements et les huées de la foule.
La multitude grondait toujours.
– Il a ruiné plus de cinquante familles, le bagne est une peine trop douce pour lui…
– Marseille devrait se faire justice en le déchirant…
– Oui, oui, c’est cela, nous l’enlèverons et nous le tuerons, lorsqu’il va passer.
– Voyez donc comme il semble à son aise, là haut…
– Il ne souffre pas assez, on aurait dû le pendre par les pieds…
43fAh! voilà le bourreau qui va le délier… Courons vite.
En effet, Douglas descendait de la plate-forme. Il monta dans une petite charrette découverte, attelée d’un seul cheval, qui devait le reconduire à la prison. À ce moment, un grand mouvement eut lieu dans la foule. Tout le peuple se précipita, pour huer, tuer peut être le misérable. Mais les soldats entouraient la charrette et les gendarmes à cheval galopaient, écartant les émeutiers.
Marius regarda une dernière fois le condamné avec une pitié profonde. Cet homme, certes, était un grand coupable, mais le calvaire de honte qu’il montait, faisait de lui plutôt un objet de commisération que de colère.
Le jeune homme était resté adossé à une boutique. Comme il regardait la charrette s’éloigner, il entendit deux ouvriers qui passaient en disant:
– Nous reviendros le mois prochain… Tu sais, on doit exposer ce garçon qui a enlevé une fille… Ce sera bien plus amusant,
– Ah! oui, Philippe Cayol… Je l’ai connu; c’est un grand gaillard… Il faudra savoir le jour exact pour ne pas manquer ce spectacle… Il y aura du tapage.
Les ouvriers s’éloignèrent. Marius resta pâle et brisé. Ces hommes avaient raison: dans un mois ce serait le tour de son frère. Et il se disait que le hasard venait de le faire assister à toutes les hontes que Philippe aurait à subir. Il savait maintenant quelles souffrances l’attendaient; il mettait l’amant de Blanche à la place de Douglas et il s’imaginait l’horrible scène qui aurait lieu.
Un angoisse terrible le tint longtemps les yeux fermés, les oreilles pleines de bourdonnements: il voyait Philippe sur la plate-forme, il entendait la foule rire et l’insulter.

9 juillet 1867 (44)


44aXI

OÙ MARIUS PERD LA TÊTE

Comme Marius était appuyé contre la devanture de la boutique, les yeux à terre, douloureusement ému par le
spectable auquel il venait d’assister, il sentit une main se poser sur son épaule avec une brusquerie amicale.
Il leva la tête et vit devant lui le maître-portefaix Sauvaire.
– Eh! mon jeune ami, que diable faites-vous là, s’écria ce dernier avec un gros rire… On dirait qu’on va vous attacher à ce poteau.
Et il désignait la plate-forme. Sauvaire était
galemment habillé; il portait un pantalon et un paletot de drap fin, et son gilet négligemment boutonné, laissait passer des bouts de chemise blanche. La lourde chaine et les breloques massives de sa montre s’étalaient avec complaisance. Comme il était à 44bpeine dix heures, le maître-portefaix se promenait en pantoufles, son feutre souple sur l’oreille et sa belle pipe d’écume de mer entre les dents. On sentait que le trottoir de la Cannebière lui appartenait; il était là comme chez lui, tenant le plus de place possible, regardant les passants d’un air familier et protecteur. Les deux mains dans ses poches, élargissant son pantalon, les jambes écartées, il examinait Marius avec des regards de supériorité pleins de condescendance.
– Vous paraissez triste et malade, continua-t-il. Faites donc comme moi: Portez-vous bien, mangez et buvez bien, menez une joyeuse vie. Ah! moi, je ne sais pas ce que c’est que le chagrin. Je suis fort, j’ai un bon estomac, je puis dépenser cent francs quand cela me plaît… Je sais qu’il faut être riche pour faire comme moi. Tout le monde n’est pas riche…
Il regardait Marius d’un air de pitié; il le trouvait si chétif, si pâle, qu’il éprouvait une joie bête à se sentir gras et rouge à côté de lui. Dans ce moment là, il aurait volontiers prêté mille francs au jeune homme.
Marius n’écoutait pas son bavardage. Il lui avait serré la main d’une façon distraite, et était retombé dans ses pensées noires. Il songeait avec désespoir que depuis trois mois il avait lutté vainement et que sa tâche n’était même pas commencée. Le poteau qui se dressait devant lui attendait Philippe, et il lui semblait que ses pieds étaient cloués sur le trottoir et qu’il ne pouvait plus courir au 44csecours de son frère. En ce moment, il se serait vendu pour avoir quelques milliers de francs, il aurait commis une lâcheté.
Sauvaire, ne recevant pas de réponse, continuait à bavarder. Il aimait à entendre le son de sa voix.
– Que diable, disait-il, un jeune homme doit s’amuser. Eh! pauvre vous, vous ne vous amusez pas assez, vous travaillez trop, mon jeune ami… Ah! il faut beaucoup d’argent; les plaisirs, c’est très-cher. Moi, il y a des semaines où je dépense des centaines de francs… Vous ne pouvez pas vous amuser autant que moi, c’est impossible, je le sais; mais vous pourriez cependant rire un peu, vous avez bien quelques sous, n’est-ce pas?… Tenez, voulez-vous que je vous mène quelque fois, le soir, dans des endroits où vous ne vous ennuierez pas?
Le maître-portefaix crut se montrer très généreux en faisant cette proposition à Marius. Il attendit un moment les remercîments du jeune homme. Puis, comme le pauvre garçon gardait toujours un silence désespéré, il lui prit le bras avec autorité et l’entraîna sur le trottoir.
– Je me charge de vous, s’écria-t-il, je vais vous lancer de la belle façon. Je veux que dans huit jours vous soyez presque aussi gai que moi… Je mange dans les meilleurs restaurants, j’ai pour maîtresses les plus jolies femmes de Marseille. Vous voyez, je me promène tout le jour… Voilà une belle vie…
44dIl s’arrêta et se planta brusquement devant Marius, en se croisant les bras. Il reprit:
– Savez-vous à quelle heure je me suis couché?… À trois heures du matin. Et savez-vous où j’ai passé la nuit?… Au cercle Corneille, où l’on jouait un jeu d’enfer. Imaginez-vous qu’il y avait là deux créatures ravissantes, des femmes qui avaient des robes de velours, avec des bijoux, avec des dentelles, avec des choses si chères qu’on n’oserait pas les toucher du bout des doigts… Clairon, une petite brune, a gagné plus de cinq mille francs.
Marius leva vivement la tête.
– Ah! dit-il d’une voix étrange, on peut gagner cinq mille francs dans une nuit.
Sauvaire éclata de rire.
– Bon Dieu! que vous êtes naïf, dit-il; j’ai vu gagner des sommes plus fortes. Il y a des gens qui ont de la chance… L’année dernière, j’ai connu un jeune homme qui a gagné seize mille francs en deux nuits… Il entre au cercle avec moi, il n’avait pas un sou sur lui. Je lui prête cinq francs, et, le lendemain, dans la nuit, il possédait seize beaux mille francs… Nous avons mangé cela ensemble. Seigneur! me suis-je amusé pendant un mois!
Des lueurs rouges passaient sur le visage de Marius. Il se sentait envahi par un frisson chaud qui montait et lui brûlait la poitrine. Jamais il n’avait éprouvé une émotion si poignante.
44eIl faut faire partie d’un cercle, pour jouer?
Demanda-t-il.
Le maître-portefaix sourit et cligna les yeux d’un air d’intelligence, en haussant les épaules.
– Je croyais, reprit Marius, que les étrangers ne pouvaient être introduits dans un cercle, et que les membres seuls, ayant payé une cotisation, avaient le droit d’y jouer.
– Oui, oui, vous avez raison, répondit Sauvaire en riant, les membres seuls ont le droit de jouer… Seulement ceux qui n’en ont pas le droit, les étrangers, sont souvent en plus grand nombre autour du tapis vert et jouent plus gros jeu que les membres… Comprenez-vous?
Ce fut Marius qui reprit le bras de Sauvaire. Ils firent quelques pas en silence, puis le jeune homme demanda à son compagnon d’une voix sèche et comme étranglée:
– Pouvez-vous me conduire ce soir au cercle Corneille?
– Bravo! s’écria le maître-portefaix. Nous allons rire. Allons, je vois que vous commencez à comprendre la vie. Voyez-vous, le vin, le jeu, les belles, je ne sors pas de là, moi. Quand je vous ai vu si pâle, je me suis dit: Voilà un gaillard qu’il faut lancer. Tâchez de gagner de l’argent, prenez vite une maîtresse, et vous engraisserez, que diable!… Certes, je vous ménerai ce soir au cercle Corneille et je vous ferai connaître Clairon.
Marius eut un mouvement d’impatience. Il se souciait bien de Clairon. Une idée fixe bat44ftait dans sa tête. Puisqu’on pouvait gagner seize mille francs au jeu, en deux nuits, il voulait tenter la fortune et demander au hasard la rançon de Philippe. Et il se disait que le ciel le protégerait, qu’il sortirait du cercle les mains pleines d’or.
Il s’était fait comme un détraquement dans son intelligence droite et généreuse. Sous les coups répétés du malheur, l’esprit de justice et de sagesse qui était en lui, venait de se voiler. Tout l’accablait. L’abbé Chastanier en lui apprenant les nouvelles démarches de M. de Cazalis, lui avait porté le premier coup. Puis, l’exposition de Douglas, ce spectacle terrible et cruel d’infâmie, avait achevé de le troubler, de le rendre fou, en étalant sous ses yeux le châtiment ignoble réservé à son frère. À cette heure, il perdait la tête; réduit à l’impuissance, ne sachant à quelle porte frapper, dans ses angoisses suprêmes, il songeait au jeu comme à un moyen providentiel qui devait le tirer d’embarras où le replonger plus profondément dans le néant de son désespoir.
D’ailleurs, il agissait dans la fièvre, ne sachant plus ce qu’il faisait, obéissant aux instincts de la bête. Il regarda Sauvaire, en se demandant si c’était le ciel ou l’enfer qui venait de mettre cet homme sous ses pas, au moment où la pensée des démarches du député et du supplice de Philippe le torturait. Dans cet instant, il aurait tout accepté, il aurait combattu la mauvaise chance avec des armes criminelles. Il y a ainsi des heures de tentation où les plus belles âmes succombent; 44gle dévouement devient aveugle parfois et pousse aux actions basses. Marius sentait bien qu’
ll se salissait la pensée et le cœur en allant dans un tripot; mais la folie était entrée en lui, son impuissance l’irritait, il voulait en finir d’un seul coup et il jetait un défi à la fortune.
– Eh bien, c’est entendu, reprit Sauvaire en le quittant; où vous trouverai-je, ce soir?
– Je serai ici, sur la Cannebière, à dix heures, répondit Marius.
Il quitta le maitre-portefaix et se rendit à son bureau. Jamais il ne s’était trouvé dans un pareil état d’exaltation. Il passa une journée terrible, secoué par la fièvre, la tête brûlante, les yeux vagues, pensant avec des désirs âpres, à la nuit qu’il allait passer. Il rêvait tout éveillé, voyant l’or s’amonceler devant lui, croyant déjà être riche et s’imaginant que son frère était libre.
Le soir, il alla chez Fine, comme à l’ordinaire, vers huit heures. La jeune fille sentit que ses mains brûlaient.
– Qu’avez-vous donc? lui demanda-t-elle avec inquiétude.
Il balbutia, il se sauva en disant:
– Ne me questionnez pas… Philippe sera libre et nous vivrons tous heureux.
Il passa chez lui, prit cent francs qu’il avait économisés sou à sou, et alla retrouver Sauvaire. À dix heures, ils entraient tous deux au cercle Corneille.


16 juillet 1867 (45)


45aXII

LES
TRIPÔTS MARSEILLAIS

Avant de raconter le nouvel épisode de ce drame, avant de montrer Marius dans toutes les angoisses du jeu, il est nécessaire d’expliquer les causes qui ont multiplié les
tripôts dans Marseille. Celui qui écrit ces lignes voudrait pouvoir étaler, dans toute sa nudité hideuse, la plaie dévorante qui ronge une des villes les plus riches et les plus vivantes de la France. On lui pardonnera la courte digression qu’il va se permettre, en songeant à l’utilité du but qu’il se propose.
On a remarqué que la passion du jeu désolait surtout les grands centres de commerce. Lorsqu’une population entière est livrée à une spéculation effrénée, lorsque toutes les classes d’une ville
, les pauvres et les riches, trafiquent du matin au soir, il est presque impossible que ce peuple de commerçants ne se jette 45bpas dans les émotions poignantes du jeu. Le jeu devient alors une spéculation qui s’ajoute aux autres; on trafique sur le hasard, on continue la nuit la besogne du jour; pendant le jour, on a tâché d’augmenter sa fortune en vendant des marchandises quelconques, et, pendant la nuit, on tâche d’augmenter le gain du jour en le hasardant sur le tapis vert. S’il est vrai que le commerce est souvent un jeu de hasard, les commerçants peuvent croire qu’ils ne change pas de milieu en passant de leur comptoir dans le tripôt voisin.
D’ailleurs, la fièvre commerciale est contagieuse. À Marseille, en face de certaines grandes fortunes gagnées en quelques années par des négociants, il n’est pas un jeune homme qui ne rêve une pareille aubaine. Tout le monde veut entrer dans le négoce, la ville entière est une énorme banque où l’on ne vit que pour battre monnaie. Allez sur le port, allez dans tous les endroits où va la foule: vous n’entendrez parler que d’argent, vous vous croirez dans un immense bureau où toutes les conversations sont hérissées de chiffres. La grande affaire est, lorsqu’on a dix francs dans sa poche, d’en gagner vingt, trente, quarante. Ceux qui ont de gros capitaux jouent à la Bourse, achètent et revendent des marchandises. Mais les pauvres, ceux qui ne possèdent que quelques francs, s’adressent au jeu; n’ayant pas le moyen de tenter de vastes entreprises, ils contentent leur besoin de spéculation en spéculant sur le hasard; c’est là un moyen de faire fortune ou de se ruiner, à la portée de tout le monde, moyen facile et prompt, négoce étrange, plein d’émotions cuisantes. Le joueur est un spéculateur qui vit dans une nuit toute une existence haletante, qui éprouve
toutes les anxiétés, les espérances et les désespoirs d’un négociant. Dans une ville comme Marseille, où l’argent règne, en souverain maître, où toute la popu45clation est secouée par une terrible fièvre commerciale, le jeu devient une nécessité, une sorte de banque ouverte à tous, dans laquelle chacun, le pauvre et le riche, vient risquer ses gros sous et ses pièces d’or.
Ajoutez à cela que les riches, ceux qui remuent l’argent à la pelle, ceux qui gagnent en une journée des sommes énormes, ne tiennent guère à cet or qu’ils entassent si facilement. Un ouvrier regarde avec dévotion la pièce de cinq francs qu’on lui remet le soir; il a sué sang et eau pour gagner cette pièce, elle représente pour lui un labeur accablant, de longues heures de fatigue; il faut qu’il vive avec cet argent, et, pour toutes ces raisons, il le considère avec respect et ne le jette pas par la fenêtre. Mais un négociant, un agioteur qui, tout en restant assis dans son bureau, se trouve avoir gagné le soir plusieurs centaines de francs, ne craint pas de laisser tomber quelques pièces de vingt francs en mettant son gain dans sa poche. Il sait que le lendemain il en gagnera sans doute autant; il est encore jeune et il veut jouir de la vie; il est
resté pendant plusieurs heures enfermé, il a besoin de plaisirs bruyants, le soir, d’émotions fortes. Alors, il jette son argent dans les restaurants, dans les cafés, sur les tapis verts; il dépense cet argent aussi facilement qu’il l’a gagné.
Une ville commerciale est presque forcément joueuse et débauchée. Dans ce grand ruissellement des fortunes, dans ce souffle brûlant de négoce qui pénètre au fond de toutes les maisons, il y a des heures de folie, des besoins impérieux de jouissance. Par moments, ce peuple est aveuglé par l’éclat de l’or;
il perd ce qu’il a gagné, il se rue dans la débauche comme il s’était rué dans les affaires. Et la fièvre secoue la ville d’un bout à l’autre; les petits et les grands, les riches et les pauvres sont agités du même frisson, 45ddu même besoin de perdre ou de gagner de l’or, jusqu’à la ruine ou jusqu’au million.
On comprend l’existence, j’allais dire la nécessité des
tripôts dans Marseille. Dernièrement, on comptait plus de cent tripôts, et le nombre augmente tous les jours. La police est vaincue par la rage des joueurs. Lorsqu’on découvre et qu’on ferme une maison de jeu, il s’en ouvre deux autres à côté. Pour couper le mal dans sa racine, il faudrait apaiser la fièvre qui agite toute la population. D’ailleurs, à mon sens, le mal est irrémédiable; on peut tuer l’homme, mais on ne tue pas ses passions.
La police a une action directe sur les
tripôts; elle ferme tous ceux qu’elle peut découvrir. Mais son action devient difficile à exercer dans les cercles qui parfois se changent en de véritables maisons de jeu. Les joueurs sont inventifs, pour contenter leur passion; ils tâchent de mettre la loi de leur côté. Ici, entendons-nous, dans ce que je vais dire, je n’ai nullement la pensée d’attaquer certains cercles honorables de Marseille; je veux seulement me faire l’historiographe de ces cercles honteux, fréquentés par des escrocs et que le sang d’un suicide a parfois souillés affreusement.
Voici comment un cercle se fonde: quelques personnes demandent l’autorisation de se réunir le soir dans un local désigné, pour causer entre elles, pour boire et même jouer à des jeux permis; chaque membre doit verser une cotisation, et il est défendu d’introduire des étrangers, c’est-à-dire de tenir une table de jeu ouverte à tout venant. Et maintenant, voici ce qu’il arrive: au bout de quelques mois, on ne cause plus, on ne boit plus, on passe des nuits entières devant le tapis vert; les mises qui étaient d’abord très faibles, ont monté peu à peu, et
maintenant on peut se ruiner aisément en quelques nuits; 45ela discipline s’est relâchée, entre qui veut, il y a plus d’étrangers dans le cercle que de membres, les femmes elles-mêmes sont admises, les filous se présentent bientôt pour dépouiller les joueurs novices, et cela dure jusqu’au moment où la police fait une descente et ferme le cercle. Deux mois plus tard, le cercle se rouvre plus loin, la farce recommence et a le même dénouement.
C’est là une des plaies vives de Marseille, plaie dévorante qui s’étend chaque jour. Les cercles tendent à devenir des
tripôts, des gouffres ou s’engloutissent la fortune et l’honneur des imprudents qui s’y hasardent. Et une fois qu’on a goûté aux joies cuisantes du jeu, tous les autres plaisirs paraissent fades; on y brûle jusqu’à la dernière goutte de son sang, on y perd jusqu’au dernier sou de sa bourse. Il ne passe pas de semaine sans qu’il n’y ait un nouveau sinistre, sans qu’une nouvelle plainte ne soit adressée au parquet. Toute ls ville souffre des angoisses du jeu, et toute la ville se précipite dans les tripôts.
Ce sont des négociants qui se ruinent autour du tapis vert; ils viennent là compromettre les intérêts de leurs clients, ils dévorent d’abord leur gain, ils entament ensuite les capitaux qu’on a confiés à leur probité commerciale
: puis, ils sont obligés de se mettre en faillite, et ils entraînent dans leur ruine ceux qui ont eu foi en leur honnêteté.
Ce sont de petits employés qui ont des appétits de luxe et de débauche et que la modicité de leurs appointements empêche de contenter leurs passions; ils voient autour d’eux les gens riches se vautrer dans les jouissances, avoir des maîtresses, s’étaler dans des voitures, épuiser les joies bruyantes de la vie
, et une atroce jalousie les prend à la gorge, ils ont l’âpre désir de mener une pareille existence de fêtes et de plaisirs; alors, pour se procurer de l’argent, ils jouent, ils 45fjouent d’abord leurs appointements, puis, la chance leur est contraire, ils volent leurs patrons, ils entrent dans le crime et en sortent perdus et infâmes.
Ce sont encore des jeunes gens, de pauvres garçons naïfs, tout frais sortis du collège, que dépouillent d’habiles fripons, et qui plongent leur famille dans le désespoir; s’ils gagnent, ils se jettent dans le vice, ils se traînent dans la débauche; s’ils perdent, ils font des dettes, ils souscrivent des billets à des usuriers, et ils gaspillent à l’avance la fortune qu’ils
devaient posséder plus tard.
On racontait dernièrement une histoire caractéristique. Un employé, qui avait reçu de son patron quelques milliers de francs pour aller payer à la douane le droit d’entrée de certaines marchandises, se rendit le soir dans un cercle et perdit au baccarat l’argent qui lui avait été confié. Ce fut la folie d’un instant; l’employé était un honnête garçon qui avait eu un accès de fièvre. Le patron menaça de porter plainte. À cette nouvelle,
le cercle s’assembla et décida que la caisse du cercle rembourserait au patron la somme détournée par le commis. Lorsque le cercle eut payé, le commis signa un billet à l’ordre du caissier du cercle, et le caissier n’a jamais poursuivi le paiement de ce billet que le pauvre employé n’a pas pu rembourser.
Cette bienveillance des joueurs n’est-elle pas un aveu? Ils ont compris qu’ils étaient tous coupables solidairement du détournement commis, et ils ont étouffé l’affaire pour que la justice ne vînt pas les accuser et les déranger dans l’assouvissement de leur passion.
C’est dans ce monde frappé de folie, au milieu de ces joueurs fiévreux et lâchement emportés par leurs
instinct, que Sauvaire introduisit Marius.

18 juillet 1867 (46)


46aXIII

OÙ MARIUS GAGNE DIX MILLE FRANCS

Le cercle Corneille était un de ces espèces de tripots autorisés, dont il a été question dans le précédent chapitre. En principe, il devait être uniquement composé de membres, admis à la majorité des voix et payant une cotisation de 25 francs. Mais, en réalité, tout le monde pouvait y entrer et y jouer. Pour sauve
-garder les apparences, dans les commencements, on se contentait d’afficher sur une glace les noms des nouveaux venus; ou bien on exigeait, des étrangers, une carte d’introduction fournie par un des membres. Bientôt, on n’avait plus demandé de carte, 46bon ne s’était plus donné la peine d’afficher les noms. Entrait qui voulait.
Certes, le maître portefaix était un honnête homme; il était incapable de commettre une action basse. Mais l’habitude des plaisirs lui avait fait contracter d’étranges amitiés. Il disait naïvement qu’il aimait mieux vivre avec les fripons qu’avec les honnêtes gens; ces derniers l’ennuyaient, et les fripons le faisaient rire; il cherchait d’instinct les mauvaises sociétés où il pouvait se débrailler à son aise et s’amuser comme il l’entendait, c’est-à-dire en faisant un tapage de tous les diables. D’ailleurs, sous son air bonhomme, il cachait une ruse et une prudence rares; jamais il ne se compromettait, jouant peu, s’éloignant dès qu’il courait un danger quelconque. Il n’ignorait pas l’indignité de la plupart des habitués du cercle Corneille; il y allait parce qu’il trouvait là des femmes faciles et qu’il pouvait y contenter ses appétits de parvenu.
Sauvaire et Marius montèrent un escalier étroit et arrivèrent, au premier étage, dans une vaste salle où étaient rangées une vingtaine de petites tables de marbre; contre les murs, se trouvaient des divans en velours rouge, et, au milieu, traînaient des chaises de paille; on eut dit une salle de café. Au fond, était une grande table, recouverte de drap vert et sur laquelle des bandes de soutache rouge dessinaient deux carrés; au centre, il y avait une corbeille pour recevoir les cartes dont on s’était servi. C’était la table de jeu. Des siéges entouraient cette table.
Marius, en entrant, jeta un regard effaré dans la salle. Il suffoquait, comme un homme qui vient de tomber à l’eau et que les va46cgues étouffent. On aurait dit qu’il entrait dans un antre, dans une caverne où des bêtes féroces allaient le dévorer. Son cœur battait à grands coups, ses tempes se couvraient de sueur. Une sorte de timidité, mêlée de répugnance, le tenait immobile, gauche, l’air embarrassé.
Il n’y avait presque personne dans la salle. Quelques hommes buvaient. Deux femmes causaient vivement et à voix basse dans un coin. La table de jeu restait noire et déserte au fond, le long du mur, car on n’avait pas encore allumé les becs de gaz qui descendaient au milieu du tapis vert. Peu à peu, Marius reprit son assurance; mais la fièvre battait toujours dans ses veines.
– Que voulez-vous prendre? lui demanda Sauvaire.
– Je ne sais pas, répondit machinalement le jeune homme qui regardait la table de jeu avec une curiosité effrayée.
Le maître portefaix fit servir de la bière; il s’étendit de tout son long sur un divan et alluma un cigare.
– Ah! voilà Clairon et son amie Isnarde, s’écria-t-il tout à coup en apercevant les deux filles qui causaient dans un coin… Voyez donc quels amours de femmes. Hein! qu’en dites-vous? Il vous faudrait des petites comme cela pour vous consoler de vos chagrins.
Marius regarda les filles. Clairon portait une vieille robe de velours noir, tâchée et éraillée; elle était petite, brune, fanée; son visage pâle et souillé de plaques jaunes avait un air de lassitude qui faisait peine à voir. Isnarde, grande, sèche, paraissait plus vieille et plus usée encore; son corps maigre sem46dblait vouloir percer par endroits sa robe de soie déteinte. Marius ne s’expliqua pas l’admiration passionnée de Sauvaire pour ces misérables créatures. Il détourna la tête et fit un geste de dégoût; le frais visage de Fine venait de lui apparaître, et il était honteux de se trouver dans un pareil endroit. La pensée du salut de son frère seule le soutenait.
Les deux filles auxquelles les éclats de voix de Sauvaire avaient fait tourner la tête, se mirent à rire.
– Oh! ce sont des luronnes, murmura le maître
portefaix, on ne s’ennuie pas avec elles… Si vous voulez, nous les emmènerons, ce soir?
– Est-ce qu’on ne va pas jouer? demanda Marius d’une voix brusque, en interrompant son compagnon.
– Bon Dieu! comme vous êtes pressé! reprit Sauvaire qui s’étalait davantage pour attirer l’attention des filles… Parbleu oui, on va jouer, on jouera jusqu’à demain matin, si vous le voulez… Que diable! vous avez bien le temps… Voyez donc comme Clairon et Isnarde me regardent…
Peu à peu, les habitués arrivaient. Un garçon alluma le gaz, et
des joueurs allèrent s’asseoir autour de la table de jeu. Les deux filles se levérent et se mirent à tourner dans la salle, adressant des sourires aux hommes qu’elles connaissaient; elles finirent par s’asseoir près du banquier qui tenait les cartes, espérant, sans doute, glaner quelques pièces de vingt francs. Sauvaire consentit alors à se rapprocher des joueurs.
Marius se tint un instant debout, étudiant le jeu. Il se pencha vers son compagnon et lui dit:
46eVeuillez m’expliquer comment il faut s’y prendre.
Le
maitre portefaix s’égaya beaucoup de la naïveté du jeune homme.
– Mais, mon bon, lui répondit-il, rien n’est plus facile. D’où sortez-vous donc? Tout le monde connaît le baccarat… Tenez, asseyez-vous là… Mettez votre mise sur ce tableau ou sur l’autre, dans un de ces carrés entourés d’une bande rouge… Vous voyez, le banquier se sert de deux jeux de couleurs différentes et de cinquante-deux cartes
; il donne deux cartes à chaque tableau, et s’en donne deux à lui-même… Les dix et les figures ne comptent pas; le plus haut point est neuf, et il faut tâcher d’approcher le plus près possible de ce point… Si vous avez plus que le banquier, vous gagnez; si vous avez moins que lui, vous perdez… Voilà tout.
– Mais, dit Marius, je vois certains joueurs demander
des cartes.
– Oui, ajouta Sauvaire, on a la faculté d’échanger une carte pour arranger son jeu… Souvent on le dérange… Je vous conseille de toujours vous tenir à
sept; c’est un joli point.
Marius s’assit devant la table.
– Vous ne jouez pas? demanda-t-il encore à Sauvaire.
– Ma foi non, répondit le maître portefaix, j’aime mieux rire avec Clairon.
Et il alla rôder autour de la petite brune. La vérité était qu’il ne se souciait pas de risquer son argent. Il trouvait le jeu trop dévorant. Pour lui, les émotions du gain et de la perte étaient trop rapides; il aimait les joies solides et durables.
Le banquier battait les cartes.
46fFaites votre jeu, Messieurs, dit-il.
Marius posa, en frissonnant, cinquante francs sur le tapis. Il avait décidé qu’il jouerait ses cent francs en deux coups.
Des lueurs rouges passaient devant ses yeux; il entendait en lui une sorte de grondement qui l’étourdissait; ses oreilles tintaient et sa vue devenait trouble. Ses sensations étaient si violentes qu’elles lui déchiraient la chair.
– Rien ne va plus, dit le banquier.
Et il donna les cartes. C’était à Marius à les relever. Il les prit et les regarda d’un air hébêté. Il avait cinq. Il demanda des cartes et n’eut plus que quatre. On abattit les jeux. Le banquier avait trois. Un murmure d’étonnement courut autour de la table. Marius avait gagné.
À partir de ce moment, le jeune homme ne s’appartint plus. Il vécut comme dans un rêve. Pendant plus de cinq heures, il resta là, abattu, écrasé, endormi par la monotonie du jeu, gagnant toujours, ne perdant que pour gagner plus encore. Il jouait avec une audace qui faisait trembler les joueurs, et il gagnait contre toutes les probabilités, il mettait à sec les banquiers qui se
succèdaient.
Il avait à côté de lui un homme âgé qui le regardait d’un air stupéfait et envieux. Cet homme finit par se pencher vers lui et par lui demander à voix basse:
– Monsieur, seriez-vous assez bon pour me dire quelle est votre mascotte?
Marius n’entendit pas. Une mascotte, dans l’argot des joueurs provençaux, est une sorte de talisman qui protége contre la mauvaise chance celui qui
la possède. Tous les joueurs sont plus ou moins superstitieux. Chacun 46gd’eux invente une petite divinité protectrice, un moyen de fixer la fortune.
Le vieux monsieur parut blessé du silence de Marius.
– Je ne crois pas avoir été indiscret, reprit-il; j’aurais été curieux de savoir ce qui peut vous donner une pareille veine… Moi, je ne me cache pas; voici ma mascotte…
Il se découvrit et montra dans le fond de son chapeau une image de la Vierge. Si Marius avait eu son sang-froid il aurait souri ou se serait indigné peut-être. Mais il était tout énervé par plusieurs heures de jeu, il fit un geste d’impatience et continua à empiler l’or devant lui, sans prononcer une seule parole.
Sauvaire, émerveillé de la chance de son compagnon, était venu se placer derrière sa chaise. Il aimait mieux voir jouer que de jouer lui-même. La vue de grosses sommes d’argent
sur une table de jeu le réjouissait, lorsqu’il ne courait pas le risque de perdre. Clairon et Isnarde l’avaient suivi et s’appuyaient familièrement sur le dossier du siége de Marius. Elles se penchaient vers le jeune homme, elles lui souriaient et le caressaient du regard. Pareilles à des oiseaux de proie, elles étaient accourues à l’odeur de l’or.
Cinq heures sonnèrent. Un jour blafard entrait par les croisées. Les joueurs s’en étaient allés un à un. Marius finit par se trouver seul. Il avait dix mille francs de gain devant lui.


23 juillet 1867 (47)

47aLe jeune homme serait resté devant la table de jeu jusqu’au soir, jusqu’au lendemain, sans en avoir conscience, sans se plaindre de la fatigue qui l’accablait. Pendant plus de cinq heures, il avait joué machinalement, n’ayant qu’une idée
, dans la tête, celle de gagner, de gagner toujours. Il aurait voulu en finir d’un seul coup, gager en une nuit la somme qui lui était nécessaire, et ne plus remettre les pieds dans un tripot.
Lorsqu’il se trouva seul devant la table, abruti, aveuglé, le corps brisé par l’émotion et la lassitude, il fut désespéré, il chercha quelqu’un du regard pour jouer encore. Il venait de compter la somme qu’il avait ga47bgnée, et il savait qu’elle montait à dix mille francs seulement. Il lui fallait cinq autres mille francs. Il aurait donné tout au monde pour que le jour ne fut pas venu. Peut
être aurait-il eu le temps de compléter la rançon de Philippe. Et il était là, regardant ses pièces d’or, les mettant lentement dans sa poche, pliant un à un les billets de banque, cherchant dans la salle un joueur attardé.
Il y avait, à une petite table, près de lui, un homme qui avait regardé jouer toute la nuit sans jouer lui-même. Quand il avait vu que Marius gagnait, il s’était rapproché de lui et ne l’avait
pjus quitté du regard. Il semblait attendre. Il laissa les joueurs s’en aller un à un, couvant Marius des yeux, étudiant la fièvre qui l’agitait, le guêttant comme on guette une proie assurée.
Comme le jeune homme, contrarié et tout frissonnant, allait se décider à partir, l’inconnu se leva vivement et s’approcha.
– Monsieur, demanda-t-il à Marius, voulez-vous jouer une partie d’écarté avec moi?
Marius allait accepter avec joie, lorsque Sauvaire qui le suivait pas à pas, le saisit par le bras et lui dit à voix basse:
– Ne jouez pas.
Le jeune homme se tourna et questionna du regard le maître-portefaix.
– Ne jouez pas, reprit celui-ci, si vous tenez à garder les dix mille francs que vous avez dans votre poche… Pour l’amour de Dieu, refusez et venez vite… Vous me remercierez ensuite.
Marius avait bien envie de ne pas écouter Sauvaire; mais le maître portefaix le tirait 47cpeu à peu vers la porte, et, le voyant hésiter,
se chargea de répondre pour lui:
– Non, non, monsieur Félix, dit-il à l’homme qui offrait de jouer à l’écarté, mon ami est fatigué, il ne peut rester plus longtemps…
Bonsoir, monsieur Félix.
Monsieur Félix parut fort ennuyé de cette réponse. Il regarda fixement Sauvaire, comme pour lui dire: de quoi diable vous mêlez-vous! Puis il tourna sur ses talons, siffla entre ses dents et murmura
;
– Allons, j’ai perdu ma nuit.
Sauvaire n’avait pas lâché Marius. Quand ils furent tous deux dans la rue, le jeune homme demanda d’un ton fâché à son compagnon:
– Pourquoi m’avez-vous empêché de jouer?
– Eh! pauvre innocent, répondit le maître-portefaix, parce que j’ai eu pitié de vous, parce que je n’ai pas voulu que ce cher M. Félix vous gagnât vos dix mille francs.
– Cet homme est donc un fripon?
– Oh! non, il reste dans les strictes lois de l’honnêteté.
– Alors, j’aurais gagné.
– Non, vous auriez perdu… Les calculs de M. Félix sont certains… Voici comment il procède. Il ne joue jamais pendant la nuit. Vers le matin, lorsque les joueurs sont tout secoués par la fièvre, il s’adresse
un d’eux, et le fait asseoir à une table d’écarté. Il ne s’agit plus d’un jeu de hasard, il s’agit d’un jeu où l’on a besoin de toute son intelligence et de tout son sang-froid. M. Félix est calme, prudent, il a la tête froide et reposée; son ad47dversaire est fièvreux, aveuglé, il ne voit plus même ses cartes, et en quelques coups il est dépouillé le plus honnêtement du monde.
– Je comprends, je vous remercie.
– M. Félix a déjà gagné une véritable fortune en mettant chaque nuit son système en pratique… D’ailleurs, je vous le répète, il joue en parfait honnête homme… Seulement il s’arrange de façon à ce que ses adversaires jouent toujours en parfaits imbéciles. Et voilà comme quoi les gens habiles réussissent… Si j’étais à sa place, je prendrais un brevet d’invention.
Marius restait silencieux. Les deux hommes s’étaient arrêtés au milieu de la rue déserte, en face de la porte du cercle Corneille. Le temps
étaient gris et pluvieux, des odeurs fades trainaient sur les pavés, et le vent du matin avait une fraîcheur pénétrante. Boutonnés jusqu’au menton, frissonnants tous deux, Marius et Sauvaire se courbaient et chancelaient comme des hommes ivres; leur face pâle, leurs yeux vagues disaient clairement aux rares promeneurs la nuit honteuse qu’ils venaient de passer.
Comme Marius allait s’éloigner, il sentit un bras se glisser sous le sien. Il se tourna et reconnut Isnarde. Clairon venait de prendre le bras de Sauvaire. Les deux femmes n’avaient pas quitté ces hommes qui sentaient l’or; elles les avaient suivis, affamées à la pensée des dix mille francs que Marius portait sur lui
et se promettant bien de prendre leur part de cette somme. Le jeune homme leur paraissait être un grand innocent dont 47eelles auraient facilement raison et qu’elles dépouilleraient à leur aise.
Isnarde eut un éclat de rire épais, et dit d’une voix légèrement avinée:
– Est-ce que vous allez déjà vous coucher, messieurs?
Marius retira vivement son bras, avec un
dégût qu’il ne prit pas la peine de cacher.
– Mes amours, répondit Sauvaire, je veux bien vous payer à déjeuner… Hein! promettez-moi d’être bien amusantes… Venez-vous, Marius?
– Non, répondit brusquement le jeune homme.
– Ah! monsieur, ne vient pas, dit alors Clairon d’une voix trainante, ah! c’est ennuyeux… Il nous aurait payé du champagne… Il nous doit bien cela.
Marius fouilla dans ses poches, en tira deux poignées d’or et les jeta presque à la face de Clairon et d’Isnarde. Les femmes empochèrent l’argent sans se fâcher le moins du monde.
– À ce soir, dit Marius à Sauvaire.
– À ce soir, répondit le maître-portefaix.
Il prit une des deux femmes à chacun de ses bras, et s’en alla ainsi en chantant, en riant aux éclats, en faisant un bruit d’enfer dans la rue silencieuse.
Marius le regarda s’éloigner, puis il gagna
en se trainant le long des murs, sa petite chambre paisible de la rue Sainte. Il était six heures du matin. Il se coucha et s’endormit d’un sommeil de plomb. Il ne se réveilla qu’à deux heures.
En ouvrant les yeux, il aperçut sur sa commode l’argent qu’il avait gagné. Les reflets 47ffauves qui couraient sur les pièces d’or l’effrayèrent presque; tout d’un coup, il se rappela avec une netteté étrange la nuit qu’il avait passée, il se souvint des plus minces détails, et une émotion poignante le prit à la gorge. Il eut peur d’être devenu joueur, car sa première pensée, au réveil, avait été qu’il retournerait le soir au tripot et qu’il gagnerait encore. À cette pensée, il y avait eu en lui des frissons, des
brulures, toute une volupté cuisante.
Et il se répétait: «Non, ce n’est pas vrai, je ne puis avoir cette horrible passion, je ne puis être devenu joueur du soir au lendemain; je joue pour
delivrer Philippe, je ne joue pas pour moi.» Il n’osa s’interroger davantage.
Puis la pensée de Fine lui vint. Alors il se retint pour ne pas éclater en sanglots. Il se dit qu’il avait déjà dix mille francs et qu’il
était inutile de retourner au tripot; il trouverait aisément cinq mille francs, il ne courrait pas le risque de perdre ce qu’il avait gagné.
Il s’habilla et descendit dans la rue. Sa tête éclatait. Il ne songea pas même à aller à son bureau. Il entra dans un restaurant et ne put manger. Tout tournait devant lui, et, par moments, il étouffait, comme si l’air lui eut manqué tout à coup.
Quand la nuit fut venue, machinalement, pas à pas, il se rendit au cercle Corneille.

XIV

COMME QUOI MARIUS EUT DU SANG SUR LES MAINS

En
Entrant dans la salle, Marius aperçut à une table Sauvaire entre Clairon et Isnarde. 47gLe maître-portefaix n’avait pas quitté les deux filles depuis le matin. Il se leva et vint serrer la main du jeune homme.
– Ah! mon ami, lui dit-il, que vous avez eu tort de ne pas venir avec nous… Nous nous sommes amusés comme des bossus… Ces filles sont d’un
drole!… Elles feraient rire des pierres… Voilà comme j’aime les femmes, moi!
Il entraina Marius à la table où Clairon et Isnarde buvaient de la bière. Le jeune homme s’y assit d’assez mauvaise grâce.
– Monsieur, lui dit Isnarde, voulez-vous que je m’
asseoie avec vous, ce soir.
– Non, répondit-il séchement.
– Il fait bien de refuser, cria Sauvaire d’une voix bruyante. Vous voulez le faire perdre, ma chère… Vous connaissez le proverbe: Heureux en amour, malheureux au jeu.
Et il ajouta à voix basse, en s’adressant à son compagnon:
– Pourquoi ne la prenez-vous
pour maîtresse?… Vous ne voyez donc pas les regards qu’elle vous lance.
Marius, sans répondre, se leva et alla s’asseoir devant la table de jeu. Une partie s’organisait, et il avait hâte de retrouver les émotions de la veille.
Il voulut suivre la même tactique. Il mit cinquante francs sur le tapis, et les perdit; il mit cinquante autres francs, et les perdit encore.


30 juillet 1867 (48)

48aLes joueurs sont justement fatalistes; ils savent par expérience que le hasard a ses lois comme toutes les choses de ce monde, qu’il travaille parfois toute une nuit à la fortune d’un homme et que souvent, le lendemain, il travaille à sa ruine, avec le même entêtement. Il arrive toujours un moment où la chance tourne, où celui qui a gagné pendant une longue série de
corps, perd pendant une nouvelle série toute aussi longue. Marius en était à un de ces moments terribles.
Il perdit à cinq reprises. Sauvaire qui s’était approché et qui suivait son jeu, se pencha vers lui et lui dit rapidement:
– Ne jouez pas ce soir, vous n’êtes pas en veine… Vous allez perdre tout ce que vous avez gagné hier.
48bLe jeune homme haussa les épaules avec impatience. Sa gorge se séchait et la sueur montait à son front.
– Laissez-moi, répondit-il brusquement, je sais ce que je fais… Je veux tout ou rien.
– À votre aise, reprit le maître-portefaix. Je vous ai averti… J’ai acquis quelque expérience depuis plus de dix ans que je joue et que je vois jouer. Dans quelques heures, mon bon, vous n’aurez plus un sou… C’est toujours comme ça que ça arrive.
Il prit une chaise et s’assit derrière Marius, voulant assister à la réalisation de ses prédictions. Clairon et Isnarde, qui espéraient glaner quelques pièces d’or comme la veille, vinrent également se placer auprès du jeune homme. Elles riaient, elles faisaient les belles, et Sauvaire, par instants, plaisantait bruyamment avec elles. Ces éclats de rire, ces ricanements qu’il entendait derrière lui, exaspéraient Marius. Il fut deux ou trois fois sur le point de se tourner et d’envoyer Sauvaire et les filles au diable. Désespéré de perdre, énervé par les coups étranges et terribles que lui portait le hasard, il sentait monter en lui une colère qu’il aurait voulu soulager sur quelqu’un.
Il avait d’abord joué comme la veille, avec audace et décision, risquant les coups de cinq, comptant sur sa bonne chance. Mais sa bonne chance l’avait abandonné, l’audace ne lui réussissait plus. Il voulut alors procéder en toute prudence; il rusa avec le hasard, il calcula les probabilités, il joua enfin en joueur habile. Il perdit tout aussi souvent. À plusieurs reprises, il eut huit et le banquier eut neuf. La fortune semblait prendre un âpre plaisir à dépouiller celui qu’elle avait comblé 48cde ses faveurs. C’était bel et bien un combat à outrance, et, à chaque lutte nouvelle, à chaque coup de cartes, Marius était vaincu. Au bout d’une heure, il avait déjà perdu quatre mille francs.
Sauvaire chantonnait derrière lui;
– Qu’est-ce que j’avais dit?… Je le savais bien!
Et Clairon et Isnarde, qui voyaient se fondre les pièces d’or sur lesquelles elles comptaient, commençaient à railler le jeune homme et à chercher du regard un joueur plus heureux.
Marius, éperdu, voyant le gouffre ouvert devant lui, se tourna vers Sauvaire et lui dit d’une voix étranglée:
– Vous qui savez jouer, faites-moi jouer.
– Oh! répondit le maître portefaix, vous joueriez comme un ange, que vous perdriez… Le
hazard est aveugle, voyez-vous, il va où il veut, et jamais on ne le dirige… Vous feriez mieux de vous retirer.
– Non, non, je veux en finir.
– Eh bien! essayons… Jouez la série.
Marius joua la série. Coup sur coup, il perdit cinq cents francs.
– Ah! diable! dit Sauvaire… Jouez l’intermittence alors.
Marius joua l’intermittence. Il perdit encore.
– Je vous ai averti, je vous ai averti, répétait le maître portefaix… Essayez une martingale.
Marius essaya une martingale et ne fut pas plus heureux.
– C’est à devenir fou, s’écria-t-il avec emportement.
– Ne jouez plus, dit Sauvaire.
48dSi, je veux jouer, je jouerai jusqu’à la fin.
Le maître portefaix se leva en sifflant entre ses dents. Il ne pouvait comprendre l’entêtement nerveux de son compagnon, lui qui ne hasardait jamais plus de cent francs sur un tapis vert.
– Tenez, reprit-il, le banquier a brûlé la main et se retire… Prenez sa place… Cela fera peut-être tourner la veine.
Marius prit la place du banquier. Il paya deux francs le jeu de cartes qu’on lui remit et glissa un franc dans la cagnotte, selon l’usage du cercle. Il battit les cartes et les présenta ensuite aux joueurs, en leur disant:
– Messieurs, les cartes passent.
Certains joueurs battirent de nouveau les cartes et les rendirent à Marius qui les battit une troisième fois, ainsi qu’il en avait le droit. La partie recommença. Maintenant, le jeune homme pouvait être dépouillé en quelques coups.
Il perdit à deux reprises. Sauvaire se tenait toujours derrière lui. Il finissait par s’intéresser à ce joueur intrépide.
Comme le jeune homme allait distribuer les cartes aux joueurs, aux pontes, comme on les appelle, le maître-portefaix lui arrêta le bras, et, se penchant à son oreille, lui dit à voix basse:
– Prenez garde, on vous vole… Vous distribuez les cartes
comme un jeune naïf.
– Comment cela?
– Oui, vous les relevez en les donnant, de sorte que les pontes qui sont devant vous, les voient passer et savent quel est votre jeu… Tous les nouveaux banquiers se
laisent prendre à cette filouterie… Tenez le jeu renversé 48edans votre main et baissez les cartes en les donnant.
Marius suivit ce sage conseil et s’en trouva bien. Il gagna. En quelques coups il rattrapa une somme assez forte. Puis la chance tourna encore, il perdit. Alors s’établit une sorte d’équilibre entre ses gains et ses pertes. Mais peu à peu cependant il sentait glisser entre ses doigts les dix mille francs.
Il ne négligea rien pour faire tourner la veine. À plusieurs reprises, il s’arrêta et changea de jeu. Une autre fois, il épuisa la main. Il jouait d’une façon brusque et irrégulière pour dévoyer le hasard et le ramener à lui.
Mais toute cette tactique ne lui servait guère. La fortune semblait prendre maintenant un malin plaisir à jouer avec sa proie, à la faire souffrir plus longtemps en ne la tuant pas d’un seul coup. Elle caressait par instants Marius, elle lui faisait gagner une somme importante; puis, tout d’un coup, elle l’égratignait, elle lui enlevait
tout ce qu’elle venait de lui donner, et même davantage.
Sauvaire faisait le guet autour de la table pour que son jeune ami ne fut pas trop volé. Marius avait devant lui un garçon jeune encore qui jouait petit jeu et qui devait cependant gagner
dejà une somme assez ronde; chaque fois qu’il gagnait, sa mise se trouvait être de vingt-cinq francs, et chaque fois qu’il perdait, il n’avait devant lui qu’une pièce de cinq francs en argent; il gardait cette pièce de cinq francs, qui était une mascotte, disait-il, et il payait en monnaie.
Le maître-portefaix regardait ce garçon avec méfiance. Il suivit ses gestes, et il s’aperçut qu’il cachait une pièce de vingt francs 48fsous sa pièce de cinq francs en argent; lorsqu’il gagnait, il étalait le tout, il empochait vingt-cinq francs; lorsqu’il perdait, il laissait la pièce d’or cachée sous la grosse pièce d’argent et il ne donnait à Marius que cinq francs. Il paraît qu’il ne se passe pas de nuit sans que cette filouterie adroite n’ait lieu dans un tripot de Marseille.
– Attends, attends, murmura Sauvaire, je vais te pincer, mon bon.
Au coup suivant, Marius gagna. Le filou s’apprêtait à lui donner cinq francs en monnaie, lorsque Sauvaire, allongeant le bras, fit sauter la pièce de cinq francs et découvrit la pièce d’or qu’elle cachait.
– Vous trichez, monsieur, cria-t-il, hors d’ici!
Le fripon ne se troubla pas.
– De quoi vous mêlez-vous, répondit-il, insolemment.
Il laissa ses vingt-cinq francs sur la table, se leva, fit quelques tours dans la salle et se retira en toute tranquillité. Les pontes s’étaient contentés de grogner. Marius devint très-pâle. Il en était donc tombé jusque-là, il jouait avec des voleurs.
À partir de ce moment, le jeune homme eut devant les yeux un voile qui lui fit commettre les plus lourdes fautes. Il souffrait cruellement. Au désespoir de perdre se mêlait en lui une angoisse horrible; la voix de la conscience se réveillait, il se jugeait lui-même, il frissonnait de honte en se voyant assis devant un tapis vert. Et toutes ses répugnances lui revinrent, tous ses sentiments d’honneur lui crièrent qu’il avait choisi un mauvais moyen pour sauver son frère et que le ciel le punirait. Il ne joua plus qu’avec un dégoût profond.
48gIl perdit, et il fut presque heureux de ses pertes. Toute sa fièvre tomba, l’émotion ne le serra plus à la gorge. L’argent le brûlait, lorsqu’il le touchait; il aurait voulu jeter cet argent par la fenêtre, et se retirer, les poches vides. Il lui avait suffi de voir qu’un filou s’était assis à la même table que lui, pour comprendre que sa place n’était pas dans un tripot et que jamais il ne délivrerait Philippe en descendant dans la boue. Le hasard qui le dépouillait, lui paraissait maintenant être une providence.
Bientôt, il n’eut plus que deux ou trois cents francs devant lui.
À son côté, depuis le commencement de la soirée, jouait un jeune homme qui avait suivi toutes les péripéties du jeu avec une anxiété horrible. À mesure qu’il perdait, il devenait plus pâle et plus hagard. Il avait mis devant lui une somme assez importante, et il regardait désespérément chaque pièce d’or qui s’en allait.
Marius l’avait entendu, à plusieurs reprises, prononcer des paroles entrecoupées, et il s’était inquiété de son angoisse. Il sentait vaguement qu’il se passait un drame effroyable dans le cœur de ce garçon.
Un dernier coup acheva de dépouiller son voisin. Le jeune inconnu resta un instant immobile, le visage contracté, comme frappé de la foudre. Puis il se mit la main sur les yeux, tira rapidement un pistolet de sa poche, en introduisit le canon dans sa bouche, et lâcha le coup.
Il y eut un horrible craquement. Le sang jaillit, et de larges gouttes, tièdes et roses, tombèrent sur les mains de Marius.


6 août 1867 (49)

49aLa détonation du pistolet avait retenti comme un éclat de tonnerre au milieu de la table de jeu. Tous les joueurs se levèrent épouvantés, les yeux fixes et agrandis. Le cadavre était retombé sur la table, les bras repliés, la tête pendante; la balle avait traversé le cou et était sortie à droite, au-dessous de l’oreille; il y avait là un trou rouge, horriblement ouvert, qui laissait échapper un filet de sang. Une mare,
sanglante et épaisse, se forma sur le tapis vert; dans cette mare, trempaient les cartes abandonnées.
Des paroles effrayées, dites à voix basse, couraient parmi les joueurs.
– Connaissez-vous ce malheureux?
– C’est, je crois, un garçon de recette de la maison Lambert et Cie.
La famille est riche et honorable. Il a 49bun frère qui a acheté une étude d’avoué, il n’y a pas six mois.
– Il aura détourné une somme importante et se sera tué, après l’avoir perdue.
– En tous cas, il aurait bien dû
aller se tirer son coup de pistolet dans la rue… Dans une heure, la police sera ici et l’on fermera le cercle.
– Ces gens qui ont la manie de se tuer, sont assommants… On était bien ici, on jouait à l’aise. Maintenant, il faut déménager.
– On est allé prévenir le commissaire de police?
– Oui.
– Je me sauve.
Ce fut une fuite générale. Les joueurs prirent leur chapeau et se glissèrent prudemment dans l’escalier. On les entendit se heurter aux marches, comme des hommes ivres.
Marius était resté assis, à côté du cadavre. Il se trouvait frappé d’immobilité. D’un air stupide et hagard, il regardait le cou rouge du suicidé et les éclaboussures sanglantes qui couvraient ses mains. Les cheveux se dressaient sur sa tête, des lueurs de folie passaient dans ses yeux démesurément ouverts. Il tenait encore le jeu de cartes. Brusquement, il jeta les cartes, il secoua violemment ses mains, comme pour en essuyer le sang qui ruisselait entre ses doigts, et il prit la fuite en poussant un cri rauque.
Il ne ramassa même pas les quelques centaines de francs qui étaient devant lui. La mare
de sang s’élargissait peu à peu, et maintenant, les pièces d’or semblaient nager dans un flot sanglant.
Il ne restait plus dans la salle que le cadavre et les deux filles. Sauvaire avait été un des premiers à fuir. Lorsque Clairon et Isnarde se virent seules, elles s’approchèrent 49cdoucement de la table. L’or qui luisait dans le sang les attirait.
– Partageons, dit Isnarde.
– Oui, dépêchons-nous, répondit Clairon, il est inutile que la police ramasse cet argent.
Et toutes deux prirent une poignée d’or, traînant leurs mains au milieu de la mare rougeâtre. Les pièces tachées de sang disparurent dans leur poche. Elles s’essuyèrent les doigts avec leur mouchoir, et s’enfuirent à leur tour, haletantes, croyant entendre derrière elles la voix terrible du commissaire de police.
Il était trois heures du matin. Le temps était pluvieux comme la veille. De larges souffles de vent poussaient de grands nuages sombres qui faisaient des
tâches noires dans le ciel gris. Une sorte de brouillard léger et humide flottait dans l’air et tombait en pluie fine et glaciale. Rien n’est plus morne que ces heures matinales dans une grande ville; les rues sont sales, les maisons se découpent en silhouettes sinistres sur les horizons bas et ignobles.
Marius courait comme un fou
dans les rues silencieuses et désertes. Il glissait sur les pavés gras de fange, il mettait les pieds dans les ruisseaux, il se heurtait aux angles des trottoirs. Et il courait toujours, les bras en avant, serrant ses mains avec une rage furieuse.
Il lui semblait que les éclaboussures de sang tombées sur ses doigts, lui brûlaient la chair. Ces éclaboussures étaient comme des charbons ardents qui le faisaient crier de souffrance. Et cette souffrance devenait physique, tant l’imagination du jeune homme avait été frappée par l’horrible spectacle qui s’était passé sous ses yeux.
Et il courait, chancelant, frissonnant, ayant 49dune idée fixe qui le poussait. Il voulait aller tremper ses mains dans la mer et
la laver avec toute l’eau des océans. Là seulement il pourrait apaiser la terrible brûlure qui le dévorait.
Il courait, inquiet et farouche, secouant toujours ses mains, prenant les rues écartées, comme un assassin. Par moment, la folie montait
dans sa tête; il s’imaginait que c’était lui qui avait tué le suicidé pour lui voler quinze mille francs. Alors, il croyait entendre derrière lui les pas pesants de la force armée, il précipitait sa course, ne sachant où cacher ses mains qui allaient l’accuser.
Il dut
traverserser le cours Belsunce. Des ouvriers passaient sous les allées, et Marius éprouva une horrible angoisse. Pour éviter de descendre au Port par la Cannebière, il se jeta dans la vieille ville. Là, les rues sont étroites et sombres, personne ne pourrait voir ses mains sanglantes.
Il arriva sur la place aux Œufs. Alors seulement il pensa à Fine. Il manqua de tomber, foudroyé par cette pensée. Il avait oublié son amante. Il songea tout à coup qu’elle était matinale, qu’elle pouvait être déjà sur la place et qu’elle
altait le voir couvert de sang comme un lâche assassin. Elle l’interrogerait et il ne pourrait rien répondre. Il ne savait plus tout se brouillait dans sa tête, il se trouvait perdu dans un cauchemar étouffant. Ses mains le brûlaient, voilà tout, et il courait toujours, il courait pour aller les plonger dans la mer et éteindre les charbons qui s’attachaient à sa chair.
Il descendit des ruelles étroites, des pentes raides, au risque de se casser vingt fois la tête. Il glissa et tomba à deux reprises; il se releva chaque fois d’un bond et repris sa course avec plus d’âpreté.
Enfin, il aperçut les masses noires des 49evaisseaux qui dormaient dans l’eau épaisse du port. Si sa fuite eût duré quelques minutes de plus, il serait devenu fou. Sa tête éclatait, des bourdonnements, des sons de cloche emplissaient ses oreilles.
Il courut le long du port, sur les dalles blanches et polies, et, comme il ne trouvait pas de barque, il eut un instant la pensée folle de se jeter dans l’eau pour apaiser d’un coup ses souffrances. Les brûlures qu’il croyait ressentir, devenaient intolérables. Il criait et pleurait.
Il finit par découvrir une petite barque de promenade amarrée au bord du quai. Il sauta dans cette barque, se coucha à plat ventre et plongea fiévreusement ses bras dans l’eau, jusqu’aux épaules. Il laissa alors échapper un profond soupir de soulagement. La fraîcheur de l’eau apaisait sa fièvre, les flots lavaient le sang qui mordait ses mains.
Il resta longtemps ainsi couché, oubliant tout, ne sachant plus pourquoi il était là. Par instants, il sortait ses bras de l’eau, il frottait furieusement ses mains, les regardait et les frottait encore. Il lui semblait toujours apercevoir de larges
tâches rouges sur sa peau. Puis il replongeait ses bras, agitant l’eau doucement, goûtant une sorte de volupté à sentir le froid le pénétrer et le secouer de frissons.
Au bout d’une heure, il était encore là, songeant qu’il n’y aurait jamais assez d’eau dans la mer pour laver ses mains. Puis, peu à peu, ses idées se calmèrent, sa tête devint lourde. Il lui sembla que son cerveau était vide. Des frissons glacés couraient dans ses membres. Il se leva en grelottant, et, machinalement, pas à pas, gagna la rue Sainte, sans songer à rien. Il ne savait plus d’où il venait ni ce qu’il avait fait. Il se coucha et fut pris d’une fièvre terrible.

49fXV

LE PAROISSIEN DE MADEMOISELLE CLAIRE

Marius resta au lit pendant quinze jours, en proie à un violent délire. Il eut une fièvre cérébrale
aigüe qui le mit à deux doigts de la mort. La jeunesse et les soins touchants qu’il reçut, le sauvèrent.
Un soir, à l’heure du crépuscule, il ouvrit les yeux, la tête libre. Il lui sembla sortir d’une nuit profonde. Il ne sentait pas son corps, tant il était faible; mais la fièvre avait disparu, et sa pensée, vacillante encore, se réveillait.
Les rideaux de son lit étaient tirés. Un jour
, doux et tiède, passait à travers le linge blanc, et l’entourait d’une lumière attendrie. Des parfums traînaient dans la chambre silencieuse. Marius se souleva. Au léger bruit qu’il fit, il vit glisser une ombre derrière les rideaux.
– Qui est là? demanda-t-il d’une voix affaiblie.
Une main écarta doucement les rideaux, et Fine, en voyant Marius assis sur son séant, s’écria d’un ton joyeux et ému:
– Dieu soit loué! vous êtes sauvé, mon ami.
Et elle se mit à pleurer des larmes douces. Le malade comprit tout. Il tendit ses pauvres mains amaigries à la jeune fille.
– Merci, lui dit-il, je sentais que vous étiez là… Il me semble que j’ai fait un rêve affreux; et, je me souviens maintenant, au milieu de ce rêve, je vous voyais penchée sur moi, comme une mère.
Il laissa aller sa tête sur l’oreiller et reprit d’une voix d’enfant:
– J’ai été bien malade, n’est-ce pas?
49gTout est fini, ne pensons plus à ces vilaines choses, dit gaiement la bouquetière… Où étiez-vous donc allé, mon ami, les manches de votre paletot étaient toutes mouillées.
Marius passa la main sur son front.
– Oh! je me souviens, s’écria-t-il, c’est horrible…
Alors il raconta à Fine les deux terribles nuits qu’il avait passé dans le
tripôt. Il se confessa à elle et retraça, une à une, ses angoisses et ses souffrances. La jeune fille pleurait.
– C’est une terrible leçon que Dieu m’a donné, dit Marius en terminant. J’avais douté de la Providence et je m’étais adressé au hasard. Un instant, j’ai frissonné, j’ai cru sentir en moi tous les instincts misérables du joueur. Dieu m’a guéri avec un fer rouge.
Il s’arrêta et reprit avec inquiétude:
– Combien de temps suis-je resté malade?
– Environ deux semaines, répondit Fine.
– Oh! mon Dieu! deux semaines perdues… Nous n’avons plus devant nous qu’une vingtaine de jours.
– Eh! ne vous inquiétez pas de cela, guérissez
vous.
– M. Martelly ne m’a pas fait demander
.
– Ne vous inquiétez pas, vous dis-je… Je suis allé le voir, tout est arrangé.
Marius parut plus calme. Fine continua.
– Il n’y a plus qu’un parti à prendre. C’est d’emprunter l’argent à M. Martelly. Nous aurions dû commencer par là… Tout ira bien… Maintenant, dormez, ne parlez plus, le médecin l’a défendu.


10 août 1867 (50)

50aLa convalescence marcha rapidement, grâce aux soins tendres et dévoués de Fine. La jeune fille avait compris que son sourire devait suffire maintenant pour guérir Marius, et, chaque matin, elle apportait son sourire, son haleine fraîche qui emplissait la petite chambre d’un souffle de printemps.
– Ah! que c’est bon d’être malade! répétait souvent le convalescent.
Les deux amoureux passèrent ainsi une semaine douce et attendrie.
Leurs amours avait grandi dans la souffrance, dans les craintes de la mort. Un nouveau lien les unissait l’un à l’autre. Désormais, ils s’appartenaient.
Au bout de huit jours d’une intimité gaie 50bet émue, lorsque, par un clair soleil, Marius put descendre et aller faire quelques pas sur le cours Bonaparte, on les prit, lui et Fine, pour deux jeunes époux, au lendemain des fiançailles. Ils s’étaient fiancés dans le dévouement, dans la douleur; maintenant ils marchaient doucement, la bouquetière soutenant le jeune homme encore faible et le regardant avec des regards caressants et charmés. Elle se montrait fière de son œuvre, fière de la guérison de son amant, et Marius la remerciait avec des coups d’œil, avec des sourires pleins d’une reconnaissance passionnée.
Le lendemain, l’employé voulut retourner à son bureau, et Fine dût se fâcher pour qu’il se reposât encore un ou deux jours. Marius avait hâte de voir M. Martelly
, pour sonder le terrain, pour savoir s’il pouvait compter sur l’armateur.
– Eh! rien ne presse, disait la bouquetière avec un calme qui étonnait le jeune homme. Nous avons encore une semaine devant nous. Il suffit que nous ayons l’argent au dernier moment.
Deux jours s’écoulèrent, et Marius finit par obtenir de la jeune fille qu’elle le laissât reprendre son emploi. Il fut convenu entre eux que, le lundi suivant, ils partiraient pour Aix. Fine parlait comme si elle avait déjà eu dans la poche la somme nécessaire à la liberté de Philippe.
Marius se rendit à son bureau et fut reçu par M. Martelly avec une tendresse, une bonté de père. L’armateur voulait lui accorder encore une semaine de congé, mais le jeune homme lui assura que le travail achèverait de 50cle guérir. Il était honteux en sa présence, il savait que dans deux ou trois jours il lui demanderait l’emprunt d’une assez forte somme, et cette pensée le gênait. M. Martelly le regardait avec un sourire pénétrant qui l’embarrassait un peu.
– J’ai vu Mlle Fine, dit l’armateur en accompagnant Marius jusqu’à son bureau, c’est une charmante personne, un brave cœur… Aimez-là bien, mon ami.
Il sourit encore et se retira. Marius, resté seul, goûta une sorte de joie à se retrouver dans le cabinet où il avait vécu de si nombreuses journées de travail. Il reprit possession de son petit domaine, eut du plaisir à s’asseoir devant son bureau, à toucher aux papiers, aux plumes qui traînaient. Il avait failli mourir, et voilà qu’il revoyait face à face sa tranquille existence de chaque jour.
La pièce où il travaillait était située en face des appartements de l’armateur. Parfois les visiteurs se trompaient, frappaient à sa porte. Ce matin-là, comme il allait se mettre à la besogne, deux coups furent frappés discrètement. Il cria d’entrer.
Un homme, vêtu d’une longue redingote noire, se présenta. Cet homme avait le visage rasé, les mouvements doux, l’attitude humble et sournoise d’un homme d’église.
– Mademoiselle Claire Martelly?
demanda-t-il.
Marius, occupé à l’examiner, ne répondit pas; il se demandait où il avait pu voir déjà ce dévot personnage. L’homme hésitait. Il finit par tirer d’une des immenses poches de sa redingote, un livre de messe enfermé dans son étui.
50dJe lui rapporte, continua-t-il d’une voix flutée, son
livre de messe qu’elle a oublié hier soir, dans un confessionnal.
Marius se demandait toujours: «Où diable ai-je vu cette face de cafard?» L’homme comprit sans doute l’interrogation muette de son regard. Il inclina légèrement la tête en ajoutant:
– Je suis bedeau à l’église Saint-Victor.
Ces quelques mots furent un trait de lumière pour le jeune homme. Il se souvint d’avoir vu l’individu qu’il avait sous les yeux, dans la sacristie, un jour qu’il était allé chercher l’abbé Chastanier. Il y eut comme une brusque secousse dans son intelligence, et, poussé par une sorte de devination:
– C’est M. Donadéi qui vous envoie, n’est-ce pas? demanda-t-il à son tour.
– Oui, répondit le bedeau après avoir hésité.
– Eh bien, donnez-moi ce paroissien, je le remettrai à Mlle Claire.
– C’est que
M. l’abbé m’a bien recommandé de ne le donner qu’à cette demoiselle.
– Elle l’aura dans un instant. Elle n’est peut-être pas encore levée; vous la dérangeriez.
– Vous me promettez bien de faire la commission.
– Certainement.
– Dites à cette demoiselle que Monsieur l’abbé a trouvé, hier, ce paroissien dans son confessionnal et qu’il m’a chargé de le lui rapporter… Monsieur l’abbé présente ses compliments à mademoiselle.
50eJe dirai tout cela, soyez tranquille.
Le bedeau posa le paroissien sur le bureau et se retira, en faisant une révérence. Même en fermant la porte, il hésitait encore et restait méfiant.
Quand il fut parti, Marius s’étonna de l’insistance qu’il avait mise à vouloir pénétrer jusqu’à Mademoiselle Claire. Il se rappela vaguement les éloges que Donadéi lui avait faits de la jeune sœur de M. Martelly. Il regardait le paroissien, et sa pensée s’égarait dans des explications,
des raisonnements étranges.
D’un mouvement machinal, il allongea le bras et
prits le livre de messe. Il le sortit de son étui. C’était un de ces volumes épais, presque carrés; il avait des coins en argent ciselé, emprisonnant une riche reliure. Sur le plat, étaient brodées les initiales de la jeune fille.
Marius considérait ce livre, le retournait dans ses mains, lorsqu’il s’aperçut qu’un mince bout de papier dépassait l’or des tranches. Il ouvrit le paroissien, poussé par une curiosité qu’il ne raisonna pas, et une feuille pliée en quatre glissa devant lui.
C’était une mignonne feuille de papier rose, qui exhalait une vague odeur de musc. Marius, par délicatesse
allait remettre cette feuille dans le livre, lorsque, en la prenant, il vit qu’elle était marquée de l’initiale D et d’une croix en relief. Il la déplia brusquement et lut ce qui suit:
«Chère âme, vous dont le Seigneur m’a confié le salut, écoutez, je vous prie, le projet que j’ai formé pour votre bonheur éternel. Je n’ai point osé vous dire ce projet de vive voix, 50fcraignant de trop céder aux émotions adorables que votre sainteté fait naître en moi.
Vous ne pouvez rester dans la maison de votre frère. C’est là un lieu de perdition; votre frère est adonné au culte abominable des idoles modernes. Venez, venez avec moi. Nous gagnerons une solitude; je vous remettrai entre les mains de Dieu.
Peut-être mes larmes, mes frissons vous ont-ils livré le secret de mon cœur. Je vous aime, comme la sainte Église, notre mère, aime les âmes blanches qui viennent à elle. Je vous rêve chaque nuit, je nous vois enlacés dans une étreinte céleste, et nous montons au ciel tous deux, en échangeant des baisers angéliques.
Ah! ne résistez pas à l’appel de Dieu. Venez. Il y a une religion supérieure que nous ne révélons pas au vulgaire. Cette religion unit deux à deux les créatures; elle lie ensemble les âmes sœurs; elle fait des époux, et non des martyrs.
Rappelez-vous nos entretiens. Dites-vous que je vous aime et venez. Je vous attends chez moi. J’aurai une chaise de poste dans une rue voisine.»

Marius resta tout étourdi après une pareille lecture. L’abbé Donadéi proposait bel et bien un enlèvement à Mlle Claire. Il régnait, il est vrai, dans sa lettre, un brouillard d’encens, un mysticisme libertin et nuageux qui dérobait le sens brutal de la pensée sous la douceur dévote et caressante des mots; l’idée était paraphrasée, délayée, dans ce style creux et baroque dont se servent certains prêtres; mais Donadéi n’avait pu sans doute trouver une périphrase religieuse pour parler 50gde la chaise de poste, et sa lettre, hypocrite et exquise, se terminait grossièrement, par une offre de gendarme, à laquelle on ne pouvait se tromper. Un désir âpre avait dû emporter le gracieux abbé et lui faire oublier la prudence sournoise qui le guidait dans tous ses actes.
L’employé lut et relut le billet, en se demandant ce qu’il allait faire. Il était indigné, la colère montait en lui. Il aurait voulu châtier le misérable qui salissait le saint vêtement qu’il portait, qui compromettait la religion en abusant de son caractère sacré pour tenter une séduction infâme.
Mais une pensée horrible retenait Marius. Il ignorait le mal qui avait
dèjà pu être commis; il ne savait ce que pensait Mlle Claire, et il craignait que Donadéi, dans l’ombre mystérieuse du confessionnal, n’eût déjà réussi à troubler le cœur de la jeune fille. Avant de frapper le prêtre, il voulait savoir s’il ne frapperait pas sa victime. Pour rien au monde, il ne se serait hasardé à soulever un scandale qui aurait certainement tué M. Martelly.
Il résolut de punir l’abbé d’
un façon originale et exemplaire, s’il devait ne punir que lui. Il prit le paroissien et se rendit chez Mlle Claire, tremblant de saisir sur son visage une émotion accusatrice.

13 août 1867 (51)


51aXVI

OÙ SAUVAIRE SE PROMET DE RIRE POUR SON ARGENT

Mademoiselle Claire Martelly était une jeune personne de vingt-trois ans, que les circonstances avaient jetée dans la dévotion. Elle avait dû épouser un de ses cousins qui s’était noyé misérablement à Endoume, dans une partie de plaisir. Le désespoir l’avait rapprochée de Dieu, et, peu à peu, elle avait goûté des douceurs telles dans la fréquentation des églises, qu’elle s’était comme endormie dans les parfums pénétrants de l’encens, bercée par les voix murmurantes des prêtres.
Ce n’était pas précisément une âme dévote, c’était une âme douce et contemplative que la religion avait consolée, et qui se montrait 51breconnaissante envers elle. Peut-être un réveil devait-il venir un jour, qui la rendrait aux joies du monde. En attendant, elle vivait un peu en recluse, calme et sereine, ayant des goûts dignes et graves. Son frère, libre penseur et républicain, esprit tendre et large, la laissait pratiquer à sa guise et lui accordait une entière liberté. Il n’usait de son titre de chef de famille que pour veiller à ses intérêts et lui assurer une position heureuse et indépendante.
Marius trouva mademoiselle Claire dans un petit salon où elle travaillait d’habitude à des layettes d’enfant qu’elle donnait à
de pauvres. La jeune fille connaissait Marius et le traitait affectueusement, comme un ami de la famille. Souvent M. Martelly avait emmené son employé à une propriété qu’il possédait du côté de l’Estaque, et là Marius et Claire étaient devenus de bons camarades. Les braves cœurs se devinent mutuellement et ne tardent pas à s’entendre.
La belle dévote en voyant entrer l’employé se leva vivement et lui tendit la main.
– C’est vous, Marius, dit-elle gaiement. Vous voilà
guérie… Ah! tant mieux. Le ciel m’a exaucée.
Le jeune homme fut ému de cet accueil amical. Il regarda dans les yeux de la jeune fille, et n’y distingua qu’une flamme pure, qu’une virginité calme et blanche. Il fut comme soulagé d’un poids qui l’étouffait, tant le regard ferme et droit de la demoiselle était large et noble.
– Je vous remercie, répondit-il… Mais je ne viens pas pour vous faire voir un revenant…
Et il ajouta en présentant le paroissien:
51cVoici un livre de messe que vous avez,
parait-il, oublié hier à Saint-Victor.
– Ah! oui, dit la jeune fille, j’allais l’envoyer chercher…
comment est-il dans vos mains?
– Un sacristain vient de l’apporter.
– Un sacristain?
– Oui, de la part de l’abbé Donadéi.
Claire prit le livre, le posa tranquillement sur un meuble, sans paraître éprouver aucune émotion. Marius la suivait anxieusement du regard. Si la moindre rougeur fut montée à ses joues, il eut
passé que tout était perdu.
– À propos, reprit la jeune fille en s’asseyant, vous connaissez, je crois, M. Chastanier.
– Oui, répondit Marius étonné.
– C’est un excellent homme, n’est-ce pas?
– Certes, un brave cœur, un esprit profondément pieux et honnête.
– Mon frère m’en a fait un grand éloge, mais, vous savez, en matière de religion, je n’ai pas en mon frère une confiance illimitée.
Elle sourit. Marius ne comprenait pas où elle voulait en venir, mais il la trouvait si paisible, si heureuse, qu’il se sentait entièrement rassuré.
– Je vois décidément que l’abbé Chastanier est un saint, reprit-elle, et je vais, dès demain, lui confier la direction de ma conscience.
– Vous quittez l’abbé Donadéi? s’écria vivement Marius.
La jeune fille leva de nouveau la tête, surprise de l’éclat de voix de l’employé.
– Oui, je le quitte, répondit-elle avec une grande simplicité. Il est jeune et il a l’esprit 51dléger des Italiens… Puis, j’ai appris sur son compte de laides choses.
Elle piquait paisiblement son aiguille, ses mains n’avaient pas un frémissement, son front restait blanc et pur. Marius se retira, comprenant qu’il pouvait agir, sans blesser cette âme vierge, et qu’en punissant Donadéi, il ne punirait que lui. Il ne connaissait pas la cause réelle qui décidait Claire à changer de confesseur; peut être avait-elle compris qu’elle n’était plus en sûreté entre les mains du galant abbé; mais, en tous cas, il n’y avait derrière elle aucun fait, aucune parole, qui la
fit rougir; elle s’éloignait avant le danger, elle n’avait rien dans son cœur qui troublât un instant ses pudeurs de jeune fille.
Marius fut dès lors certain de ne pas soulever un scandale dans cette maison qu’il considérait un peu comme la sienne. Il remercia le ciel de l’avoir mis entre Donadéi et la sœur de M. Martelly pour épargner à cette dernière une lecture honteuse; il remercia le ciel de lui confier le soin de confondre le prêtre indigne et de chasser de l’Église ce ministre qui manquait à son serment de chasteté.
Il avait gardé le soyeux papier rose qui contenait la déclaration exquise de Donadéi. Il aurait pu se contenter de porter ce papier à l’évêque de Marseille. Il préféra punir et bafouer lui-même l’abbé qui s’était impudemment moqué de lui, le jour où il avait tenté de recommander Philippe à sa bienveillance. Son plan était fait. Seulement, pour exécuter ce plan, il lui fallait l’aide de Sauvaire.
Il ne rentra pas à son bureau après le déjeuner, et chercha le
maitre-portefaix dans 51etous lcs cafés. Pas de Sauvaire. Marius se décida alors à aller demander à Cadet Cougourdan s’il savait où se cachait son patron.
– Oh! il ne se cache pas, ce n’est pas son habitude, répondit Cadet en riant. Il doit être dans un restaurant de la Réserve, et je parie bien qu’il cherche à se faire voir de tout Marseille.
Marius descendit sur le port et se fit conduire à la Réserve dans une de ces petites barques de promenade, couvertes de tentes étroites, à raies jaunes et rouges. La petite barque glissa lentement sur l’eau épaisse du bassin, entre des ordures de toute espèce, des écorces d’orange, des débris de légumes, des objets sans nom qui croupissent dans une sorte d’écume blanchâtre. Et la petite barque allait toujours, au milieu d’une allée ménagée entre les navires, nageant le long des flancs rudes et noirs des vaisseaux. Elle était comme perdue dans une forêt, qui élevait de tous côtés ses arbres maigres et droits, surmontés chacun d’un lambeau d’étoffe
éclatant.
Marius n’avait pas encore abordé qu’il entendait déjà les rires bruyants de Sauvaire attablé sans doute sur la terrasse d’un des restaurants qui sont au bord de l’eau. On ne le voyait pas, mais il s’arrangeait de façon à faire savoir qu’il était là.
Les restaurants de la Réserve ressemblent aux restaurants d’Asnières et de Saint-Cloud: ce sont des sortes de chalets qui visent à la coquetterie, et qui prennent des airs pittoresques. La vérité est qu’ils sont faits d’un peu de plâtre et de quelques planches, et qu’un coup de vent les emportera un jour ou l’autre en pleine mer. Sauvaire aimait à aller dans 51fces restaurants, parce que les prix y sont très élevés et qu’on y est vu de loin.
Marius, guidé par les éclats de voix du maître-portefaix, le trouva tout de suite. Il occupait une terrasse avec Clairon et Isnarde, dont il ne se séparait plus; il était persuadé qu’il avait l’air plus riche en trainant deux femmes avec lui, une sous chaque bras. La terrasse tremblait sous l’orage de gaieté dont Sauvaire l’emplissait. Le digne homme commençait à être légèrement gris.
– Bravo, bravo! cria-t-il en apercevant Marius… Nous allons recommencer à déjeuner… Nous déjeunons depuis cinq heures. Nous avons mangé des clovisses, une bouillabaisse, du thon…
Il continua, il énuméra une dizaine de mets avec un orgueil d’enfant. Il était tout fier de s’être donné une indigestion.
– Hein! continua-t-il, on est bien ici?… C’est cher, mais c’est comme il faut… Qu’est-ce que vous voulez manger?
Marius s’excusa en faisant observer qu’il était trois heures et qu’il avait déjeuné depuis longtemps.
– Bah! on mange toujours, s’écria Sauvaire ravi d’être surpris en partie fine… Nous allons manger jusqu’à ce soir comme cela… Ça coûtera de l’argent, mais
tans pis… Clairon, ma fille, tu vas te griser si tu bois trop de champagne.
Clairon ne tint pas compte de l’observation et avala un grand verre de champagne. D’ailleurs, elle n’avait plus rien à craindre, elle était grise.
– Bon Dieu! que ces femmes là sont amusantes! continua Sauvaire en se levant et en s’éventant à coups de serviette.
51gIl s’approcha de la rampe de la terrasse et cria très fort, pour être entendu des passants.
– J’ai déjà dépensé beaucoup d’argent avec elles, mais je ne le regrette pas, elles sont drôles!
Marius s’accouda à côté de lui.
– Voulez-vous passer une bonne soirée, demain? lui demanda-t-il brusquement.
– Pardieu, si je le veux! répondit Sauvaire.
– Ça vous coûtera
quelque argent.
– Diable! Sera-ce très drôle?
– Très
drole. Vous rirez pour votre argent.
– J’accepte alors.
– Tout Marseille connaîtra l’aventure et l’on parlera de vous pendant huit jours.
– J’accepte, j’accepte.
– Eh bien, écoutez.
Marius se pencha à l’oreille de Sauvaire et lui parla à voix basse. Il lui exposait son plan. Au bout d’un instant, le maître-portefaix se mit à éclater d’un large rire qui manqua l’étouffer. Il trouvait la chose drôle, très drôle.
– C’est convenu, dit-il quand Marius eut terminé sa confidence, je me trouverai demain soir avec Clairon, sur le boulevard de la Corderie, à dix heures. Ah! la bonne farce!


15 août 1867 (52)


52aXVII

COMME QUOI L’ABBÉ DONADÉI ENLEVA L’ÂME SŒUR DE SON ÂME

L’abbé Donadéi s’était laissé envahir par un de ses désirs fougueux qui éclatent parfois dans les natures rusées et sournoises. Lui si habile, si prudent, il venait de commettre une maladresse. Il en eut conscience, lorsque le sacristain fut parti, emportant le paroissien et le billet doux. Dès-lors, il lui fallut accepter toutes les conséquences de son coup d’audace.
Claire avait mis en lui des appétits âpres qu’il voulait contenter à tout prix. Il était au-dessus des scrupules sacrés de sa profession. Il voyait de trop haut les choses humaines, il avait trempé dans trop de trafics plus ou moins honorables, pour hésiter devant une séduction. Cela était la moindre 52baffaire; ce qui l’inquiétait, c’étaient les suites de cette séduction.
Pendant deux grands mois, il avait tenté d’attirer la jeune fille chez lui. Puis, comme Claire allait se rendre à son désir, très-naïvement, il avait renoncé à ce moyen, comprenant qu’une pareille intrigue ne pouvait se mener en plein Marseille. C’est ainsi qu’il en était peu à peu arrivé à vouloir jouer le tout pour le tout, en hardi joueur; sa passion grandissait et le torturait, il consentait à échanger sa position influente contre l’amour libre et entier d’une femme, il préférait enlever Claire franchement et se sauver avec elle en Italie.
Donadéi était trop fin, trop intelligent, pour ne pas se ménager une retraite. Si la jeune fille avait fini par l’embarrasser, il l’aurait jetée dans un couvent et serait rentré en grâce auprès de son oncle le cardinal. Tout bien calculé, tout bien examiné, un enlèvement lui avait paru le plus commode et le plus prompt des moyens, celui même qui offrait le moins de danger.
Il n’avait qu’une crainte, c’est que Claire ne vint pas à son rendez-vous, qu’elle refusât de partir avec lui. Alors le billet doux restait entre les mains de la jeune fille et devenait une arme terrible. Il n’avait pas la femme et il pouvait perdre sa position. Mais le désir aveuglait Donadéi; il ne voyait pas nettement la candeur tranquille de sa pénitente, il prenait les adorations qu’elle adressait à Dieu, pour autant d’aveux muets qu’elle lui faisait à lui-même.
Il lui restait pourtant de vagues craintes, il se répentait presque de s’être avancé au 52cpoint de ne pouvoir plus reculer
, Au dernier moment, toute sa prudence, toute sa lâcheté se réveillaient. Il atiendit avec impatience le retour du sacristain. Dès qu’il l’aperçut:
– Eh bien? lui demanda-t-il.
– J’ai remis le livre, répondit le bedeau.
– À la demoiselle elle-même?
– Oui, à la demoiselle.
Le bedeau fit cette réponse avec un aplomb
écrasant. En chemin, il avait regretté d’avoir donné le paroissien à Marius, et, comme il comprenait qu’il venait de remplir fort mal sa commission, il s’était décidé à mentir, pour mériter les bonnes grâces de M. l’abbé.
Donadéi fut un peu rassuré. Il comptait que si la lecture du billet indignait la jeune fille, elle
brulerait ce billet. Un hasard, l’oubli d’un livre de messe, avait hâté un dénouement qu’il cherchait à amener depuis longtemps. Il n’avait plus qu’à attendre.
Le lendemain, dans la matinée, il reçut la visite d’une dame voilée dont il ne put distinguer le visage. Cette dame lui remit une lettre et se retira rapidement. La lettre ne contenait que ces quatre mots: «Oui, à ce soir.» Donadéi fut transporté d’aise, il fit ses préparatifs de départ.
Si quelqu’un eut suivi la dame voilée, on l’aurait vue rejoindre le galant Sauvaire qui l’attendait dans la rue du Petit-Chantier. Elle leva son voile:
C’était Clairon.
– Il est gentil, cet abbé-là! dit-elle, en abordant le maître-portefaix.
– Il te plait, tant mieux! répondit Sauvaire. Ah ça, ma fille, sois sage, c’est tout simplement le ciel que tu vas gagner.
Et ils s’éloignèrent, en riant aux éclats.
52dVers neuf
hures et demie, Clairon et Sauvaire se trouvaient de nouveau dans la rue du Petit-Chantier. Ils marchaient lentement s’arrêtant à chaque pas, semblant attendre quelqu’un. Clairon était vêtue simplement d’une robe en laine noire; elle avait le visage caché sous une épaisse voilette. Sauvaire était déguisé en commissionnaire.
– Voici Marius, dit tout à coup ce dernier.
Êtes-vous prêts, demanda à voix basse le jeune homme qui arrivait, savez-vous bien vos rôles?
– Pardieu, répondit le maître-portefaix, vous verrez comme nous allons vous jouer la comédie… Ah! la bonne farce!.. J’en rirai pendant six mois.
– Allez chez l’abbé, nous vous attendons ici… Soyez prudent.
Sauvaire alla frapper chez Donadéi qui lui ouvrit lui-même la porte, tout effaré, en costume de voyage.
– Que voulez-vous? demanda brusquement le prêtre désappointé en voyant un homme devant lui.
– Je suis venu avec une demoiselle, répondit le faux commissionnaire.
– C’est bien… Qu’elle entre vite.
– Elle n’a pas voulu venir jusqu’à votre porte.
– Ah!
– Elle m’a dit comme ça: Tu diras à ce monsieur que je préfère monter tout de suite en voiture.
– Attendez, j’ai encore quelque chose à prendre…
52eC’est que la demoiselle a peur au milieu du boulevart.
– Alors courez vite lui dire que la chaise de poste est au coin de la rue des Tyrans… Qu’elle monte dedans… J’y serai dans cinq minutes.
Donadéi ferma vivement la porte, et Sauvaire se mit à rire silencieusement, en se tenant les côtes. Il trouvait l’aventure impayable.
Il regagna la rue du Petit-Chantier où Clairon et Marius l’attendaient.
– Tout marche à merveille, leur dit-il à voix basse, l’abbé donne dans le piège avec une innocence angélique…
Tu sais où est la chaise de poste.
– Je l’ai vue en venant, dit Marius, elle est au coin de la rue des Tyrans.
– C’est cela, il n’y a pas un instant à perdre, l’abbé a promis d’y être dans cinq minutes.
Nos trois personnages se coulèrent doucement le long des maisons et descendirent le boulevard de la Corderie jusqu’à la rue des Tyrans. Là, ils aperçurent dans l’ombre la chaise de poste attelée, chargée, prête à partir au premier claquement de fouet. Marius et Sauvaire se cachèrent dans le creux d’une porte cochère, Clairon resta devant eux, sur la chaussée.
En attendant l’abbé,
Sauvaine et Clairon plaisantaient à voix basse.
– Bah! il ne voudra pas de moi, disait Clairon, il me lâchera au
premicr relais.
– Qui sait?
il est gentil, j’avais peur qu’il ne fut vieux.
52fDis donc, tu
as l’air amoureuse de lui… Ah! je ne suis pas jaloux. Seulement, si tu t’en vas si volontiers avec lui, tu devrais bien me rendre les mille francs que je t’ai donnés pour te décider à nous servir.
– Les mille francs! ah! bien, et s’il me plante là, ne faudra-t-il pas que je paye mon voyage pour revenir.
– Je plaisantais, ma chère, je ne reprends pas ce que j’ai donné. D’ailleurs, je ris pour mon argent.
Marius intervint. Il répéta à Clairon ses instructions.
– Faites bien ce que je vous ai recommandé, dit-il. Tâchez qu’il ne s’aperçoive de la duperie qu’à quelques lieues de Marseille. Ne parlez pas, jouez votre rôle avec science… Dès qu’il aura tout découvert, agissez carrément, dites-lui que j’ai son billet dans les mains et que je suis bien décidé à le porter à l’évêque, s’il vous arrivait le moindre mal ou s’il reparaissait jamais ici… Conseillez-lui d’aller chercher fortune ailleurs.
– Je pourrai revenir tout de suite à Marseille? demanda Clairon.
– Certainement. Je ne veux que le renvoyer de la ville en le ridiculisant à jamais. J’aurais pu le faire chasser de l’Église par ses supérieurs; je préfère le tuer par la moquerie.
Sauvaire pouffait de rire en s’imaginant la scène qui aurait lieu entre Donadéi et Clairon.
– Eh! ma chère, reprit-il, dis-lui que tu es mariée et que ton mari va sans doute te chercher partout pour t’intenter un procès en adultère… Veux-tu que je coure après vous 52get que je fasse une peur atroce à ton ravisseur.
Cette idée bouffonne enchanta Sauvaire à tel point qu’il faillit étrangler de gaieté. Depuis un instant, Marius voyait une forme noire s’avancer avec rapidité.
– Silence, dit-il, je crois que voilà notre homme.
Avancez-vous, Clairon, mettez-vous devant la portière de la voiture.
Sauvaire et Marius s’enfoncèrent davantage dans leur cachette. Clairon, le visage couvert, toute noire, se plaça dans l’ombre de la chaise de poste.
C’était bien Donadéi qui arrivait. Il était tout essoufflé. Il avait jeté la soutane aux orties, et portait galamment un habit de ville.
– Chère, chère Claire, dit-il avec émotion en baisant la main de Clairon, que vous avez été bonne de venir.
– Claire, Clairon, murmura Sauvaire, c’est la même chose.
– Ah! c’est Dieu qui vous a conseillée, continuait le prêtre en poussant doucement la fille dans la voiture.
Il monta derrière elle en disant.
– Nous allons au ciel.
Le postillon fit claquer son fouet, et la chaise de poste partit avec un roulement terrible.
Alors Sauvaire et Marius se montrèrent, riant aux éclats.
– Eh! l’abbé enlève l’âme sœur de son âme, dit Marius.
– Bon voyage, l’abbé, cria Sauvaire.


17 et 20 août 1867 (53)

53aLorsque la chaise de poste eut disparu dans la nuit, emportant Donadéi et Clairon, le maître portefaix et le jeune employé descendirent lentement le boulevard de la Corderie, causant de l’aventure, pris de gaietés soudaines à la pensée de ce prêtre indigne voyageant en tête-à-tête avec une créature perdue.
– Vous imaginez-vous la mine qu’il fera tout à l’heure, disait Sauvaire, lorsqu’il lèvera la voilette de Clairon… Entre nous, vous savez, Clairon est laide. Elle a au moins trente-cinq ans.
53bLe maître portefaix convenait volontiers de l’âge et de la laideur de Clairon, depuis que les trente-cinq ans et le visage fané de cette fille rendaient meilleure la farce qu’il venait de jouer.
– Je lui souhaite bien du plaisir, continuait-il… Ah! non, c’est trop drôle!
Il se tordait, il avait hâte d’arriver à la Cannebière pour conter l’histoire à ses amis. Marius, plus grave, songeait qu’il avait donné au prêtre la compagne qu’il méritait; Clairon était bien l’âme avilie, sœur de
tette âme basse et criminelle. Il quitta le maître portefaix vers onze heures et rentra chez lui.
À minuit, les personnes qui n’étaient pas couchées à Marseille, savaient que M. l’abbé Donadéi venait d’enlever dans une chaise de poste Clairon, une fille qui se traînait depuis quinze ans au milieu de toute la débauche de la ville. Sauvaire était allé crier la nouvelle dans les cafés, et avait raconté l’aventure avec un luxe de détails inouïs. On répétait de bouche en bouche la phrase précieuse du gracieux abbé à la lorette, en montant en voiture: «Nous allons au Ciel;» on savait qu’il lui avait baisé la main, on clabaudait sur les motifs qui pouvaient avoir décidé le couple amoureux à s’enfuir. Le meilleur de l’histoire
est que Sauvaire, ne connaissant pas les faits qui avaient poussé Marius à faire enlever Clairon, fut d’une naïveté suprême; comprenant que la farce serait d’autant meilleure que l’amour de Donadéi pour Clairon paraîtrait plus sérieux, il mentit avec un aplomb tout méridional, il fit accroire aux gens que le prêtre se mourait véritablement d’amour pour cette créature ridée, jau53cnie, lasse de honte, que tout le monde connaissait. Ce fut un étonnement général, une moquerie universelle; on ne pouvait s’imaginer que le galant abbé dont toutes les dévotes raffolaient se fut sauvé avec une pareille femme, et on faisait des gorges chaudes sur ces amours monstrueuses.
Le lendemain, le scandale était connu de toute la ville. Sauvaire triomphait, il était devenu un personnage. On savait qu’il avait été le dernier amant de Clairon, et que c’était à lui que Donadéi avait volé cette fille. Pendant toute la journée, il se promena en pantoufles sur la Cannebière, recevant d’un air comique les condoléances que ses intimes venaient lui offrir. Il criait très haut, répondant aux uns, appelant les autres, usant et abusant de sa popularité. Certes, il ne regrettait pas ses mille francs; jamais il n’avait placé pour ses plaisirs une somme à plus gros intérêts.
Le scandale devint épouvantable, lorsque deux jours après
, on vit revenir Clairon. Sauvaire lui acheta une robe de soie et la promena toute une après-midi dans Marseille, en voiture découverte. On les montrait au doigt, on se mettait sur les portes quand ils passaient. Sauvaire faillit étouffer de joie.
Clairon était allée jusqu’à Toulon. Donadéi n’avait pas tardé à voir quelle femme il enlevait, il était entré dans une rage terrible et avait voulu jeter la fille sur la grande route, à une heure du matin, loin de toute habitation. Mais Clairon n’était pas facile à émouvoir. Elle avait parlé haut, menaçant l’abbé, usant des armes que Marius possédait. Donadéi, frémissant, obligé d’obéir, avait dû 53dconduire sa compagne à Toulon où ils s’étaient séparés, la créature pour revenir à Marseille, le prêtre pour gagner la frontière.
Sauvaire promena tant sa maîtresse et souleva un tel tapage que l’autorité s’émut, et que, sur la prière de l’évêque, on envoya Clairon exercer ailleurs le pouvoir de ses charmes. Depuis ce temps, le maître portefaix dans ses moments d’épanchement, c’est-à-dire dix à douze fois par jour, dit à ceux qui veulent bien l’écouter: «Ah! si vous saviez la jolie femme que j’ai eue pour maîtresse; ce sont les prêtres qui me l’ont prise.»

XVIII

LA RANÇON DE PHILIPPE

Le lendemain de l’enlèvement, Marius alla à son bureau, satisfait de son expédition de la veille. Il venait de sauver une honnête famille du désespoir et de délivrer la ville d’un intrigant dont il avait personnellement à se plaindre. Le cœur léger, la conscience tranquille, il allait se mettre à la besogne, lorsqu’on vint lui dire que M. Martelly le faisait demander.
En se rendant au salon, le jeune homme fut pris d’une angoisse profonde. Il se décida brusquement à demander à son patron la rançon de Philippe. Cette décision le rendit tout tremblant. Il sentait bien qu’il n’oserait jamais faire une pareille demande, s’il ne la faisait par une sorte de coup de tête. Puisqu’il allait voir M. Martelly, il était inutile d’attendre davantage, il valait mieux risquer la démarche tout de suite.
53eIl trouva dans le salon M. Martelly et l’abbé Chastanier. L’armateur était pâle et des lueurs de colère luisaient dans ses yeux.
Il alla vivement vers l’employé et lui dit d’une voix rapide:
– Vous êtes un garçon de courage et d’honneur, et je n’ai pas voulu agir, dans une circonstance grave, sans vous demander votre avis.
L’abbé Chastanier paraissait honteux et triste. Il se faisait petit dans son fauteuil, et ses pauvres mains tremblaient de vieillesse et de chagrin.
M. Martelly dit alors à Marius, en lui désignant le vieux prêtre
.
– Je viens de recevoir la visite de Monsieur, et j’ai appris une tentative ignoble qui me bouleverse.
– Calmez-vous, par grâce, interrompit le prêtre, ne me faites pas repentir d’avoir fait mon devoir d’honnête homme en venant vous prévenir… Je veux croire que je me suis effrayé à tort.
– Vous ne seriez pas ici, monsieur, si vos soupçons n’étaient basés sur des certitudes. Je vous remercie de votre démarche, je comprends les sentiments de dignité qui vous ont amené chez moi
et je comprends même le dernier effort que vous faites pour défendre l’infâme…
L’armateur se tourna vers Marius et continua d’un ton âpre:
– Imaginez-vous qu’un prêtre essaye en ce moment de me déshonorer… Monsieur vient de me dire de veiller sur Claire. Il m’a appris avec mille réticences que l’abbé Dona53fdéi exerce sur elle un pouvoir dangereux et qu’il craignait… Ah
? si ce misérable a terni la pureté de cette enfant, je le tue comme un chien.
L’abbé Chastanier baissa la tête. Il ne regrettait pas sa démarche, il avait agi en honnête homme; mais il restait anéanti devant l’explosion de colère de M. Martelly. Il souffrait comme s’il eût été le coupable lui-même, il avait honte pour l’Église tout entière.
L’armateur se calma un peu. Il reprit après un court moment de silence:
– Je n’ai pas voulu prendre un parti avant d’avoir consulté un homme calme et sage, et je vous ai fait appeler, Marius… Mon premier mouvement a été de courir chez ce prêtre et de le souffleter. Il y a peut-être mieux à faire…
Marius avait écouté son patron d’un air tranquille, ce qui mit un peu de calme dans le cœur de Chastanier. Le jeune homme, qui avait sa réponse toute prête, ne pensait guère à Donadéi; il s’interrogeait pour savoir de quelle façon il pourrait solliciter un emprunt. À ce moment, il entendit M. Martelly qui lui disait avec force:
– Voyons, à ma place, que feriez-vous?
Le jeune homme se mit à sourire.
– Je ferais ce que j’ai fait, dit-il paisiblement.
Et il conta l’enlèvement de Clairon. Dès les premiers mots, dès que le jeune homme eut parlé de l’entretien qu’il avait eu avec Claire, au sujet du livre de messe, M. Martelly lui serra la main avec effusion. La certitude que sa sœur avait passé au milieu du péril, sans même s’en douter, le remplit d’une grande 53gjoie. Il se mit à rire, lorsqu’il connut l’aventure entière, et l’abbé Chastanier lui-même ne put retenir un sourire triste qu’il se hâta de réprimer; le pauvre prêtre n’oubliait pas que dans cette comédie burlesque un ministre de la religion avait joué le vilain rôle.
– Je ne vous aurais pas avoué, dit en terminant Marius, la part que j’ai prise dans cette mystification, si vous aviez ignoré le danger que votre tranquillité a pu courir… J’ai voulu simplement vous rassurer.
– Ne cherchez pas à échapper à ma reconnaissance, s’écria l’armateur… Je vous regardais déjà comme mon fils adoptif; vous venez de me rendre un tel service, que je ne sais vraiment comment vous en récompenser.
En disant ces mots, M. Martelly attira Marius à part et le regarda ensuite en face, d’une façon douce et encourageante.
– Vous n’avez pas de secret à me dire? lui demanda-t-il à demi-voix.
Marius se troubla.
– Vous êtes un grand enfant, continua l’armateur… Heureusement que j’ai vu Mlle Fine pendant votre maladie; sans cela j’ignorerais encore tout à cette heure… Attendez, je vais vous signer un bon de quinze mille francs, que vous toucherez
tout de suite à la caisse, si vous voulez.

24 août 1867 (54)

54aEn entendant l’offre généreuse que lui faisait l’armateur, Marius fut cloué sur place. Il pâlit, et une émotion inexprimable emplit ses yeux de grosses larmes. Il étouffait, il craignait d’éclater en sanglots.
Eh quoi! on lui offrait brusquement cet argent qu’il avait cherché avec désespoir pendant plusieurs mois; il n’avait rien demandé, et ses plus chers désirs étaient satisfaits. Il croyait rêver, il ne comprenait pas encore.
M. Martelly s’était dirigé vers une table. Il s’assit et se disposa à signer un bon sur sa caisse. Avant de se mettre à écrire, il leva la tête et dit simplement à Marius:
– C’est bien quinze mille francs qu’il vous faut, n’est-ce pas?
54bCette question tira Marius de sa stupeur. Il joignit les mains, et, d’une voix tremblante:
– Comment connaissez-vous mes secrètes pensées, demanda-t-il, qu’ai-je fait pour que vous soyez si bon et si
généreuu?
L’armateur sourit doucement.
– Je ne vous dirai pas, comme on dit aux enfants, que mon petit doigt m’a tout conté… Mais, en vérité, j’ai reçu la visite d’une petite fée. Ne vous l’ai-je pas déjà avoué, Mlle Fine est venue me voir.
Le jeune homme comprit enfin. Il remercia ardemment, du fond de son cœur, le bon ange qui, tout en le sauvant de la mort, avait travaillé à lui rendre la tranquillité et l’espoir
, Il s’expliqua alors le visage paisible et souriant de la bouquetière, lorsqu’il lui avait parlé de Philippe. Elle était certaine du salut du prisonnier, elle avait accompli à elle seule toute la besogne pénible d’un emprunt.
Marius ne savait plus s’il devait se jeter aux pieds de M. Martelly, ou courir se jeter à ceux de Fine. Il était tout reconnaissance, tout amour.
L’armateur prenait un plaisir pur à voir le visage de son employé s’éclairer des joies du cœur. Ses regards rencontrèrent ceux de l’abbé
Chastagnier qui était resté assis, et ces deux hommes se comprirent; le libre penseur, le républicain goûtait ainsi que le prêtre les voluptés du bienfait, l’émotion délicieuse de faire le bonheur d’autrui et d’assister au spectacle de ce bonheur,
– Mais, s’écria Marius au milieu de sa joie, je ne sais quand je pourrai vous rembourser une aussi forte somme.
– Que cela ne vous inquiète pas, répondit l’armateur… Vous m’avez rendu de grands 54cservices, vous venez de me sauver peut-être du déshonneur. Laissez-moi vous obliger, sans qu’il soit question de remboursement entre nous.
Et comme une ombre passait sur le front de Marius, l’armateur lui prit la main et ajouta:
– Je n’entends pas payer votre dévouement, mon ami… Je sais que ce n’est point avec de l’argent qu’on s’acquitte de certaines dettes… Je vous en prie, voyez la question d’une autre façon: Il y a bientôt dix ans que vous êtes chez moi et j’espère que vous y resterez longtemps encore; eh bien! les quinze mille francs que je vais vous donner, sont une prime, une légère part dans les bénéfices que j’ai réalisés avec votre concours… Vous ne pouvez refuser.
M. Martelly se pencha pour signer le bon. Marius l’arrêta encore.
– Vous savez à quel emploi je destine cet argent? demanda-t-il avec une certaine anxiété.
L’armateur posa la plume, contrarié et légèrement pâle.
– Bon Dieu! s’écria-t-il, comme les honnêtes gens sont difficiles à obliger! Il faut avec eux tout savoir… Eh! par grâce, mon ami
, ne me forcez pas à être votre complice. Je sais que vous êtes un brave garçon, une âme dévouée et aimante. Voilà tout. Je n’ai pas besoin de connaître tous vos actes et toutes vos pensées. Vous ne ferez jamais une action mauvaise, n’est-ce pas?… Cela me suffit.
Par un scrupule d’esprit juste et libéral, M. Martelly voulait sembler ignorer que l’argent remis par lui à Marius, allait servir à acheter une conscience. Il prêtait d’ailleurs très volontiers la main à l’évasion de Phi54dlippe, sachant quelles armes M. de Cazalis avait employées pour faire emprisonner le jeune homme. Mais, en principe, il désirait garder intacte son austérité républicaine, il s’était promis de n’être pas ouvertement complice de l’évasion.
Marius insista. Alors l’abbé Chastanier intervint avec cet aveuglement de charité qui lui faisait toujours accepter légèrement les plus lourdes responsabilités.
– Ne refusez pas, mon ami, dit-il au jeune homme. Je connais vos projets et je me porte garant auprès de M. Martelly que ce que vous voulez faire est bon et juste.
Il souriait de son pâle sourire de vieillard. Marius comprit quelle charité suprême lui dictait de semblables paroles, et il vint lui serrer les mains avec effusion. Pendant ce temps, l’armateur signait le bon de quinze mille francs.
Voici, dit-il, en remettant le papier à Marius. Je vous engage à passer à la caisse tout de suite.
Et comme le jeune homme, après l’avoir remercié encore, allait se retirer, il le rappela.
– Ah! écoutez, ajouta-t-il, vous devez être encore un peu faible. Prenez un congé d’une semaine. Vous travaillerez mieux ensuite.
Il voulait lui donner le temps d’aller délivrer Philippe. Marius devina et fut de nouveau ému aux larmes. Il se retira rapidement, pour ne pas pleurer comme un enfant, et il passa sur-le-champ à la caisse. Quand il eut les quinze mille francs dans sa poche, il descendit l’escalier en quatre sauts et se mit à courir dans la rue comme un fou. Il allait chez Fine.
Justement la bouquetière était dans sa pe54etite chambre de la place aux Œufs. Marius entra brusquement, riant et dansant, la tête perdue. Il prit la jeune fille à bras le corps et l’embrassa bruyamment sur les deux joues, comme une sœur. Puis il étala sur la table les quinze billets de banque. Fine
, étonnée, presque effrayée de l’entrée étrange du jeune homme, se mit à rire et à battre des mains.
Alors eut lieu, entre les deux amants, une scène charmante de tendresse, de remerciements et d’effusions. Marius criait qu’il était un imbécile et que Fine seule avait tout sauvé. Et il baisait les mains de la jeune fille, il se mettait à genoux devant elle, il la regardait avec une extase attendrie. Fine, en rougissant, se défendait vivement et cherchait à prouver qu’elle ne méritait pas le moindre merci.
Pendant près de six mois, ils s’étaient voués à une tâche pénible, ils avaient vainement frappé à toutes les portes. Et, aujourd’hui, tout d’un coup, la rançon de Philippe se trouvait étalée devant leurs yeux. Leur joie devait être poignante. Ils oubliaient leurs misères et leurs terreurs, les hontes et les sottises qu’ils avaient coudoyées un instant. Il n’y avait plus que de la félicité, une joie chaude et large
, dans leur cœur.
Avant de se séparer, ils arrêtèrent qu’ils partiraient le lendemain matin pour Aix.

XIX

L’ÉVASION

Le lendemain, vers sept heures, Marius alla louer un cabriolet. Il ne voulait pas prendre la diligence. Il avait besoin d’une voiture pour la fuite, et il préférait se procurer à 54fMarseille cette voiture qui le conduirait ainsi à Aix et qui lui servirait
ensuite pour ramener son frère. La veille, il s’était entendu avec un capitaine marin, qui devait conduire Philippe à Gênes.
Marius et Fine partirent à neuf heures. Le jeune homme conduisait. Ce fut une véritable partie de plaisir pour les deux amoureux. À la montée de la Viste, ils descendirent et coururent sur la grande route comme des enfants, laissant le cheval marcher lentement. Ils déjeunèrent à Septèmes, dans une petite chambre d’auberge, et, au dessert, ils firent mille projets d’avenir. Maintenant que Philippe allait être libre, ils pouvaient songer à leur mariage. Ils s’attendrissaient, ils voyaient venir l’heure où ils s’aimeraient en paix.
Le reste du voyage fut fait en toute gaieté. Vers midi, ils passèrent devant la propriété d’Albertas et s’arrêtèrent de nouveau pour laisser souffler le cheval et pour se reposer eux-mêmes sous les arbres, à droite de la route. Ils entrèrent enfin dans Aix à trois heures. Malgré tous leurs retards, ils arrivaient encore bien trop tôt. Pour ne pas
eveiller les soupçons, ils voulaient ne se rendre à la prison qu’à la tombée du jour. Marius laissa le cabriolet à la garde de Fine, dans une rue déserte, et alla frapper chez son parent Isnard. Celui-ci fit remiser la voiture et s’engagea à se trouver avec elle, à minuit précis, au haut de la montée de l’Arc. Les deux jeunes gens, quand ces diverses précautions furent prises, se cachèrent jusqu’au soir.
Comme Marius gagnait avec Fine la boutique d’Isnard, où ils devaient attendre la nuit, il se heurta presque dans M. de Cazalis, au détour d’une rue. Il baissa la tête et marcha 54grapidement. Le député ne le vit pas. Mais le jeune homme se désespéra de cette rencontre; il lui vint de sourdes inquiétudes, il craignit que quelque nouveau malheur n’empêchât, au dernier moment, l’accomplissement de sa tâche. Sans doute, M. de Cazalis était à Aix pour hâter sa vengeance, et peut-être avait-il réussi à assurer son triomphe.
Jusqu’au soir, Marius fut fiévreux et impatient. Les idées les plus bizarres lui venaient à l’esprit et l’effrayaient. Maintenant qu’il avait l’argent, il redoutait de rencontrer d’autres obstacles.
Enfin, il se rendit à la prison, accompagné de Fine. Il était neuf heures. Les deux jeunes gens
frappêrent à la porte massive. Un pas lourd se fit entendre et une voix grondeuse leur demanda ce qu’ils voulaient.
– C’est nous, mon oncle, dit Fine. Ouvrez-nous.
– Ouvrez-nous vite, M. Revertégat, murmura Marius à son tour.
La voix grondeuse grogna et répondit sourdement:
– M. Revertégat n’est plus ici, il est malade.
Le guichet se ferma; Marius et Fine restèrent muets et accablés, devant la porte close.


29 août 1867 ([55])

55aLa bouquetière, depuis quatre mois, n’avait pas jugé nécessaire d’écrire à son oncle. Elle avait sa promesse, et cela suffisait. La nouvelle de la maladie du bonhomme fut un coup de foudre pour elle et son compagnon. Jamais la pensée ne leur était venue que Revertégat pût être malade. Et voilà que tous leurs efforts se brisaient contre un obstacle imprévu. Ils avaient la rançon de Philippe, et ils ne pouvaient le délivrer.
Quand leur stupeur douloureuse fut un peu dissipée, la bouquetière se redressa.
– Allons voir mon oncle, dit-elle; il doit 55bêtre chez une de ses cousines, rue de la Glacière.
– À quoi bon, répondit Marius, tout est perdu.
– Non, non, venez toujours.
Marius la suivit comme écrasé sous le désespoir
, Fine marchait gaillardement, ne pouvant croire que le hasard fut si cruel.
Revertégat se trouvait, en effet, chez sa cousine de la rue de la Glacière. Il y était alité depuis quinze jours. Quand il vit entrer les deux jeunes gens, il comprit ce qu’ils venaient réclamer de lui. Il se souleva à demi, baisa sa nièce au front, et lui dit avec un sourire
!
– Eh bien, l’heure est donc venue?
– Nous sommes allés à la prison, répondit la jeune fille. On nous a dit que vous étiez malade.
– Mon Dieu, pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus, s’écria douloureusement Marius. Nous nous serions hâtés.
– Oui, reprit la bouquetière, maintenant que vous n’êtes plus geôlier, comment allons-nous faire?
Revertégat les regardait, surpris de ce désespoir.
– Pourquoi vous désolez-vous? demande-t-il enfin. Je suis un peu souffrant, c’est vrai; j’ai demandé un congé
; mais j’occupe toujours ma place, je me mets à vos ordres pour demain soir, si vous le voulez.
Marius et Fine poussèrent un cri de joie.
– L’homme qui vous a répondu, continua Revertégat, a été chargé de me remplacer pour quelques jours. Demain matin, j’irai reprendre mon emploi; je n’ai plus qu’un 55cpeu de fièvre, je puis sortir sans danger. D’ailleurs, le cas est pressant.
– Je savais bien qu’il ne fallait pas désespérer, cria triomphalement la bouquetière.
Marius était tout tremblant d’émotion.
– Vous avez eu raison de venir me voir aujourd’hui, reprit le geôlier après un court silence. J’ai appris ce matin que M
de Cazalis était à Aix et qu’il faisait tous ses efforts pour hâter le jour de l’exposition publique… Il a obtenu, m’a-t-on dit, que cette exposition aurait lieu dans trois jours. Si M. Philippe ne se sauve pas demain soir, je ne pourrai plus vous servir, car, après-demain, le prisonnier sera transféré dans la prison de Marseille.
Marius frissonna. Il était arrivé à temps. Il s’entendit avec Revertégat et prit rendez-vous pour le lendemain soir. Il courut ensuite prévenir Isnard que la fuite était retardée d’un jour.
Le lendemain, les deux jeunes gens restèrent cachés pendant la journée. D’ailleurs, ils étaient plus calmes, ils avaient une certitude, ils ne redoutaient plus que les petits obstacles imprévus qui se présentent dans toute aventure.
L’évasion devait avoir lieu à onze heures. Vers dix heures, Marius et Fine se rendirent à la prison. Revertégat était à son poste; il leur ouvrit doucement et les introduisit dans la geôle.
– Tout est prêt, leur dit-il.
– Mon frère est-il prévenu? demanda Marius
.
– Oui… J’ai dû prendre quelques précautions. Pour mettre ma responsabilité à couvert autant que possible, je désire que le 55dprisonnier ait l’air de s’être sauvé par la fenêtre de son cachot.
– C’est un excellent désir, mon oncle, interrompit Fine avec gaieté.
– Voici ce que j’ai fait, continua Revertégat. Cette après
midi, je me suis rendu dans la cellule de M. Philippe et j’ai scié moi-même un des barreaux de sa fenêtre.
– Est-ce qu’il est nécessaire que mon frère passe par la fenêtre? demanda Marius avec inquiétude.
– Pas le moins du monde, nous allons aller le chercher, et il sortira avec vous par la porte… Seulement, je détacherai le barreau et j’attacherai à la grille un bout de corde. Demain, on croira que le prisonnier s’est enfui par là… Je n’en donnerai pas moins ma démission, mais j’éviterai ainsi de grands ennuis.
Les jeunes gens approuvèrent ce plan. Revertégat alluma une lanterne sourde, et tous trois se dirigèrent à pas de loup vers la cellule de Philippe. Marius tenait
sur son bras un grand caban, pour envelopper et cacher son frère.
Ils trouvèrent Philippe debout, prêt à partir. Marius put à peine le reconnaître, tant il avait pâli et maigri. Ils s’embrassèrent silencieusement, évitant de parler, pour ne point faire
de bruit. Revertégat alla à la fenêtre, détacha le barreau et noua le bout de corde. Fine était restée dans le couloir pour faire le guet.
Et ils revinrent tous quatre par les corridors étroits, se glissant lentement le long des murs, redoutant de se heurter dans l’ombre. Marius n’avait pas quitté la main de Philippe. Quand ils furent revenus à la geôle, il jeta le 55ecaban sur le dos de son frère, lui cacha la tête dans le capuchon, et voulut s’éloigner tout de suite. Un tremblement intérieur le faisait hâleter; maintenant qu’il touchait au but de ses efforts, il craignait d’échouer. Au moindre bruit, il frissonnait. Revertégat eut beaucoup de peine à le faire patienter pendant dix minutes; le geôlier craignait que le bruit de leur marche dans les corridors n’eût donné l’éveil, et il voulait n’ouvrir la porte qu’à coup sûr. Un silence profond régnait dans la prison. Alors Revertégat se décida à tirer les verrous.
Les deux frères s’échappèrent vivement et se dirigèrent, la tête baissée, vers la place des Prêcheurs. Fine resta un instant en arrière; elle
s’était chargée de remettre les quinze mille francs à son oncle. Elle rejoignit ses compagnons au moment où ils allaient s’engager dans la petite rue Saint-Jean.
Ils prirent ensuite le Cours et marchèrent dans l’ombre noire des arbres. Une seule crainte leur restait: il leur fallait sortir de la ville, alors fermée de portes que des gardiens étaient chargés d’ouvrir aux gens attardés, et ils redoutaient d’être arrêtés là misérablement.
Ils marchaient toujours, regardant autour d’eux, se défiant des rares passants qu’ils rencontraient. À la hauteur de la rue des Carmes, ils trouvèrent un homme qui se mit à les suivre. Le cœur de Marius battit à se rompre. Le jeune homme crut que tout était perdu.
À un moment, l’inconnu hâta le pas. Il vint gaillardement frapper sur l’épaule de Marius.
– Eh! je ne me trompe
pas, dit-il, c’est 55fvous, mon jeune ami. Que diable faites-vous à cette heure, sur le Cours?
Marius, pris d’une rage sourde, serrait déjà les poings, lorsqu’il reconnut la voix de M. de Girousse.
– Vous voyez, je me promène, répondit-il en balbutiant.
– Ah! vous vous promenez, reprit le comte d’un ton narquois.
Il regarda Fine, il regarda surtout Philippe enveloppé dans le caban.
– Voilà une tournure que je connais, murmura-t-il.
Puis
, il ajouta, avec sa brusquerie amicale:
– Voulez-vous que je vous accompagne? Vous désirez sortir d’Aix, n’est-ce pas?… On n’ouvre pas la porte à tout le monde. Je connais un garde. Venez.
Marius accepta avec reconnaissance. M. de Girousse fit ouvrir la porte sans difficulté. Il n’avait plus adressé une seule parole aux jeunes gens. Quand il fut sur la place de la Rotonde
il donna une poignée de main à Marius.
– Je vais rentrer par la porte d’Orbitelle, lui dit-il… Bon voyage.
Et il reprit à voix plus basse, en se penchant:
– C’est moi qui rirait bien demain, en voyant la mine que fera de Cazalis.
Marius regarda avec émotion s’éloigner cet homme généreux qui cachait la bonté de son cœur sous des allures
étranges.
Isnard attendait les fugitifs avec le cabriolet. Philippe voulut conduire, pour recevoir tout l’air de la nuit au visage. Il éprouvait une poignante volupté à sentir la légère voiture l’emporter dans l’ombre; cette course 55glui faisait mieux goûter les délices de la liberté.
Puis vinrent les effusions, les confidences, pendant que le cheval montait lentement les pentes. Fine et Marius avouèrent leur amour à Philippe, et celui-ci parut charmé des douceurs de cette jeune tendresse. En prison, il avait beaucoup réfléchi, il était devenu grave. Il ne pensait plus à ses amourettes d’autrefois
, il comprenait que la vie s’ouvrait devant lui, impérieuse et difficile.
Lorsque son frère lui annonça qu’il épouserait sans doute prochainement la bouquetière, il devint pâle et triste. Il songeait à Blanche. Marius comprit qu’il venait involontairement de toucher à une blessure encore vive; il donna à Philippe des nouvelles de son enfant, il s’entretint gravement avec lui, à demi-voix, et lui promit de veiller aux intérêts de son cœur, pendant son absence.
Il allait d’ailleurs s’occuper activement de lui obtenir sa grâce. Il ne s’oublierait pas dans les tranquillités saintes, dans les tiédeurs caressantes de ses amours. Lui et Fine songeraient à l’exilé.
Et, le lendemain matin, Philippe, accoudé sur le pont du petit navire qui le conduisait à Gênes, regarda longuement la côte de Saint-Henri. Là bas, au-dessus des flots bleus, il apercevait une tache blanche, la maison où la pauvre Blanche pleurait toutes les larmes de son cœur.


19 septembre 1867 ([56])


56aTroisième partie

I

LE COMPLOT

Environ deux mois après l’évasion de Philippe, par une calme soirée de février, Blanche se promenait lentement au bord de l’eau. Le crépuscule allait tomber. Au loin, la mer était toute pâle, toute tranquille, et, au pied de la côte, elle bruissait faiblement, à peine frissonnante sous les vents du soir. La journée avait été presque chaude; les tiédeurs du printemps prochain traînaient déjà au fond de l’air limpide. Dans le grand ciel bleu du Midi, il y a parfois des soleils d’hiver qui ont les forces généreuses des soleils d’été.
La jeune femme allait à petits pas, le long de la falaise, regardant
venir la nuit sur les flots qui devenaient d’un bleu noir et dont les plaintes se faisaient plus vagues et plus douces. La pauvre Blanche était bien changée. Elle avait à peine dix-sept ans, et les fa56btalités terribles qui venaient de la frapper, la courbaient et mettaient sur son jeune visage des pâleurs de morte. Toute sa vigueur, toute sa vie légère et insouciante s’en étaient allées dans ses larmes. Le terme terrible où elle serait mère approchait, et elle avançait en chancelant, plus accablée encore sous le poids de ses désespoirs que sous le poids de son enfant.
Derrière elle, à quelques pas, marchait une grande femme, sèche et roide, qui la suivait, comme un garde-chiourme suit un forçat. Elle ne la perdait pas des yeux, elle surveillait tous ses mouvements. Cette femme était une nouvelle gouvernante que M. de Cazalis avait donnée à sa nièce depuis quelques semaines. Le député se trouvait alors à Marseille, où il était accouru, dès qu’il avait appris que les couches de Blanche devaient avoir lieu prochainement. Il voulait être là pour veiller à ses intérêts. Cet enfant, ce bâtard qui allait entrer dans sa famille, l’inquiétait étrangement. D’ailleurs
tous ses calculs étaient faits, il désirait seulement suivre le plan qu’il avait arrêté longtemps à l’avance. On verra quel était ce plan.
Lorsqu’il eut obtenu un congé et qu’il put se rendre en secret à la petite maison de Saint-Henri, il se dit que sa nièce n’était pas assez prisonnière. Il lui fallait cloîtrer la pauvre enfant, s’il tenait à mener à bien ses projets. La première gouvernante qu’il avait choisie, lui parut avoir été trop faible, trop complaisante. Il sut qu’une jeune fille venait presque chaque jour s’entretenir avec Blanche, et cela lui donna des craintes secrètes. C’est alors qu’il résolut de confier la garde de la petite maison à une geôlière vigilante qui 56cne laisserait entrer personne et qui lui rendrait un compte fidèle des incidents les plus minces.
Mme Lambert, la femme roide et sèche, le garde-chiourme, était
admirablemement faite pour jouer un pareil rôle. Vieille fille, élevée dans une dévotion exagérée, elle avait la rudesse des cœurs étroits, la méchanceté sourde des gens qui n’ont jamais aimé. Elle savait Blanche coupable d’une faute d’amour, et cela la rendit plus dure, plus implacable, elle que tous les hommes dédaignaient. Elle exécuta dans sa rigueur le mandat que M. de Cazalis lui avait confié, elle surveilla sa prisonnière avec une ruse diabolique, elle fit autour d’elle une solitude complète, renvoyant ceux qui s’approchaient de trop près. La petite maison devint ainsi une sorte de citadelle dans laquelle elle se retrancha et où elle tint Blanche à sa merci. Fine fut chassée impitoyablement; dès qu’elle se montrait sur la côte, Mme Lambert se mettait à une des fenêtres et restait là à l’épier jusqu’à ce qu’elle se fut éloignée. La bouquetière dut renoncer à venir. Alors, la pauvre Blanche manqua mourir de chagrin et d’ennui; elle se sentit étouffer dans l’étreinte rude de sa geôlière qui la serrait chaque jour davantage.
Un seul visiteur, l’abbé Chastanier, était admis, et encore Mme Lambert s’arrangeait-elle de façon à entendre ce que le prêtre disait à la jeune femme.
Ce soir-là, Blanche avait obtenu de sa gouvernante la grâce de faire une courte promenade au bord de la mer. Ses couches étaient prochaines, et il lui prenait des nausées, des étourdissements que le grand air calmait. Les deux promeneuses suivaient la 56dfalaise, la jeune femme se demandant comment elle pourrait faire pour déjouer cette surveillance qui entravait
tous ses projets, Mme Lambert regardant derrière chaque roche, craignant de voir quelqu’un s’élancer et lui voler sa proie. Comme elles allaient rentrer, elles virent tout à coup dans l’étroit sentier une forme noire qui s’avançait vers elles. La nuit était complètement tombée. Mme Lambert eut une peur atroce, et elle se portait vivement en avant, lorsqu’elle reconnut l’abbé Chastanier. Le prêtre n’avait pas trouvé Blanche dans la petite maison, et il venait la chercher sur la côte.
– Rentrons vite, dit brusquement Mme Lambert. Vous serez mieux pour causer dans le salon. Le vent devient frais.
– Nous sommes très bien ici, murmura Blanche. Restons encore quelques instants.
Et elle poussa légèrement du coude l’abbé Chastanier, pour qu’il appuyât son désir.
– Eh! oui, dit à son tour le prêtre, la soirée est d’une douceur printannière. Cet air frais qui vient de la mer est excellent, et il fera grand bien à notre chère malade.
Il prit le bras de la jeune femme et ajouta gaiement:
– Nous allons nous promener ensemble, mon enfant, comme deux amoureux… Si vous craignez de vous enrhumer, rentrez, Mme Lambert. Nous vous rejoindrons tout à l’heure.
Et il reprit le chemin de la falaise, emmenant avec lui Blanche que l’innocente malice du vieillard fit sourire. Mme Lambert n’eut garde de rentrer; elle aurait mieux aimé courir le risque de s’enrhumer dix fois que de perdre de vue sa prisonnière pendant un 56equart-d’heure. Elle se mit à suivre les promeneurs à une dizaine de pas, grondant, prise d’inquiétude et de rage,
tachant d’écouter ce qu’ils disaient et s’emportant contre les vagues dont les clameurs l’empêchaient d’entendre. Elle pouvait écouter à l’aise dans la petite maison, soit franchement, soit cachée derrière une porte; mais là, sur les rochers, elle n’osait, elle ne pouvait faire son métier d’espion.
Blanche disait au prêtre d’une voix triste et reconnaissante:
– Que je vous remercie de m’avoir aidée à me procurer un moment d’entretien avec vous… Vous le voyez, ma prison devient chaque jour plus étroite.
– Espérez, ma chère enfant, répondit l’abbé Chastanier, vous serez délivrée bientôt, vous pourrez alors agir selon votre foi et selon votre cœur.
– Oh! je ne pense pas à moi, ils pourraient faire de ma triste personne ce qu’il leur plairait, sans que j’eusse la moindre idée de révolte… D’ailleurs, vous le savez, ma résolution est prise, vos douces paroles m’ont indiqué le seul chemin que je puisse suivre maintenant.
– Ce n’est pas moi, c’est Dieu lui-même qui vous a menée à la paix et à l’espoir.
Blanche sembla ne pas avoir entendu. Elle continua en s’animant peu à peu:
– J’ai fait le sacrifice de toutes mes joies, je suis heureuse de souffrir, car j’espère ainsi gagner mon pardon… Par moments, je voudrais inventer des cilices plus rudes pour hâter la pénitence.
– Alors, mon enfant, pourquoi vous plai56fgnez-vous de votre solitude? demanda doucement le prêtre.
– Eh! il ne s’agit pas de moi, mon père. Si j’étais seule menacée d’une prison peut-être éternelle, je me résignerai… Mais je tremble pour ce pauvre petit que je vais mettre au monde.
– Que pouvez-vous craindre?
– Que sais-je!… Si mon oncle n’avait pas certains projets, il ne m’enfermerait point ainsi. Songez à toutes les précautions que l’on prend pour m’isoler, pour m’empêcher de communiquer en secret même avec vous… Je suis sûre que Mme Lambert se désespère en ce moment.
– Vous exagérez.
– Non, vous savez que je dis
vrai, vous cherchez à calmer mes inquiétudes… Voyez-vous, tout cela m’épouvante, et je crains pour mon enfant, je crains un malheur que je sens là, dans l’ombre.
Elle garda un silence douloureux et reprit brusquement, d’une voix déchirée:
– Voulez-vous m’aider à sauver mon enfant?
Le prêtre fut surpris et troublé par ce cri. Il hésita, n’osant
rien répondre.
– Calmez-vous, dit-il enfin. Vous savez que je vous suis tout dévoué.
– Je vous le répète, continua Blanche, j’ai fait le sacrifice de mes joies, mais je désire que mon enfant soit heureux.
– Que puis-je faire pour vous? demanda l’abbé Chastanier ému.
Mme Lambert s’était approchée peu à peu. Elle avait fini par marcher sur les talons des promeneurs. Blanche entendit le bruit de 56gses pas sur les cailloux; elle se pencha et dit à voix basse au prêtre:
– Priez Fine de venir ici demain vers six heures et de passer près de moi, sans que Mme Lambert puisse la reconnaître.
Le lendemain, Blanche et sa gouvernante se promenaient sur la falaise, au coucher du soleil. Pendant la journée, la jeune femme s’était plainte de violentes douleurs à la tête, et elle avait passé l’après-midi entière, enfermée dans sa chambre. Puis, le soir, elle avait feint des éblouissements et des nausées pour aller prendre l’air sur la côte.
Mme Lambert se tenait auprès d’elle, méfiante, se promettant de ne pas se laisser jouer le même tour que la veille. Blanche, de temps à autre, regardait avec anxiété le chemin qui venait de Marseille.
À la nuit tombante, elle vit au loin, sur ce chemin, une femme vêtue d’une mante provençale et dont le visage était caché sous un large capuchon d’indienne. À la démarche vive et leste de cette femme, elle devina que c’était la personne qu’elle attendait.
La femme avançait rapidement. En passant, elle heurta légèrement Blanche qui lui remit une lettre, en murmurant:
– Accomplissez mes vœux, je vous en supplie.
Et le doux visage de Fine apparut un instant sous le capuchon, avec un bon sourire consolateur, plein de promesses de dévouement. Puis, la bouquetière se retira lestement, comme elle était venue.
Mme Lambert, sèche et
ronde, n’avait rien vu, rien compris.

21 septembre 1867 (57)


57aII

LE PLAN DE M. DE CAZALIS

Comme le disait Blanche, si son oncle n’avait pas eu certains projets, il ne l’aurait point enfermée ainsi. Le désir de cacher autant que possible la grossesse de la jeune femme, ne justifiait pas l’excès de précautions que prenait M. de Cazalis pour isoler sa nièce et la tenir complètement en sa puissance
, Le rôle impitoyable que jouait Madame Lambert, l’attitude grave et sévère du député, la vie solitaire qu’on lui faisait mener, tout avertissait Blanche que quelque évènement cruel se tramait dans l’ombre et la menaçait. Par un instinct maternel, elle sentait que ce n’était point elle qu’on voulait frapper, mais l’enfant qu’elle portait encore dans son sein. On attendait sans doute la naissance de cet 57benfant, et alors se passerait quelque chose de terrible qu’elle ne pouvait prévoir, mais dont la pensée vague la faisait trembler. Elle avait appelé Fine à son secours pour sauver son enfant des malheurs qui la désespéraient à l’avance.
Les craintes de Blanche étaient exagérées. La solitude dans laquelle elle vivait, exaltait ses pensées et dressait devant elle des hallucinations horribles. M. de Cazalis n’était pas un homme à se compromettre en martyrisant un enfant. Il désirait simplement faire disparaître le plus possible l’héritier de Blanche
, l’enfant de Philippe. Voici d’ailleurs, en quelques mots, le plan qu’il avait arrêté et les ratsons qui le poussaient à employer de pareils moyens.
Blanche, à la mort de son père, s’était trouvée riche de plusieurs centaines de mille francs. Elle avait dix ans. Elle se retira chez son oncle qui fut nommé tuteur, et qui, dès lors, géra la fortune de la jeune fille. D’ailleurs, il n’entama pas cette fortune, mais en se voyant tant d’or entre les mains, il perdit la tête, il mena un grand train, il mangea presque entièrement sa propre fortune en quelques années. Lors de la fuite de sa nièce avec Philippe, il eut une peur atroce d’être obligé de rendre ses comptes de tutelle, non pas qu’il eût dissipé entièrement l’argent qui appartenait à
Clanche, mais parce qu’il serait tomêé dans une véritable misère, si on lui avait retiré cet argent des mains. Depuis plusieurs mots, il ne vivait plus que sur le bien de sa nièce.
Tant qu’il avait tenu la jeune fille en sa 57cpossession, il n’avait éprouvé aucune crainte. Il savait qu’il faisait d’elle tout ce qu’il voulait, qu’il la pliait à ses volontés, comme une cire molle. Le caractère faible de sa nièce le mettait à l’aise. Jamais une pareille poupée n’oserait réclamer son bien. Il comptait la marier ou la mettre au couvent, en ne lâchant que le moins d’argent possible. Aussi l’escapade
Blanche l’avait-elle attiré. S’il s’était emporté, s’il avait traqué les fugitifs, s’il avait repris violemment sa nièce avec lui, c’est qu’il redoutait un mariage entre elle et Philippe; il connaissait Philippe, il savait que ce garçon lui ferait rendre jusqu’à la dernière pièce d’or. Son intérêt axait été tout aussi douloureusement atteint que son orgueil. Tandis qu’il s’emportait tout haut contre une mésalliance, il frissonnait en se disant tout bas que cette mésalliance ne serait pas seulement une tache à son blason, mais encore un trou horrible à sa bourse par lequel son luxe et sa puissance s’en iraient. Aussi, était-il rentré en possession de Blanche avec toutes les joies âpres d’un avare qui a de nouveau entre les doigts un trésor qu’on lui avait volé. Il crut désormais à tous les coups de main possibles, et il s’appréta à jouir commodément des richesses de sa nièce.
Et voilà que sa nièce devint enceinte. Lorsqu’il s’aperçut de cette grossesse, il fut terrifié. Tous ses calculs étaient dérangés. Blanche allait avoir un héritier, et cet héritier serait sans doute plus exigeant que sa mère. De Cazalis devint impitoyable, il voulut traîner Philippe au poteau, il chercha à le rendre infâme pour faire rejaillir un peu de son 57dinfâmie sur son enfant; il aurait voulu pouvoir priver cet enfant de ses droits civils, avant même qu’il ne vint au monde. Quand il apprit que Philippe était en fuite et qu’il échappait ainsi à l’infâmie, ses inquiétudes se changèrent en véritables terreurs. Il était ruiné.
La lutte était suprême pour lui. S’il se trouvait obligé de rendre ses comptes de tutelle, il tombait littéralement sur la paille. Il serait encore très heureux s’il pouvait s’en tirer à aussi bon marché, au prix de la misère, car il n’était pas bien sûr de n’avoir pas entamé la fortune de Blanche d’une façon trop large et trop visible. D’un côté, en gardant sa nièce, en gardant l’argent, il continuait à mener grand train, il restait riche et puissant, il trouvait le moyen de dépouiller la jeune fille d’une manière légale
? de l’autre, si on lui demandait brusquement des comptes, si on exigeait, au nom de l’enfant et de la mère, le dépôt remis entre les mains, il était obligé de solliciter une aumône pour ne pas mourir de faim, il roulait dans la plus affreuse misère. On comprend avec quelle énergie il acceptait le combat et avec quelle âpreté il s’efforçait de triompher.
Blanche n’existait pas pour lui. Sur un simple regard, sur un éclat de voix, elle frissonnait, elle consentait à tout. Mais il tremblait à la pensée de l’enfant qu’elle portait en elle. Cette petite créature qui n’avait pas encore vu le jour, faisait pâlir le tout puissant Cazalis. Il se
suprenait à désirer ardemment que cet enfant ne naquit pas vivant. Il ne lui aurait pas donné la mort, par orgueil de race, 57emais il priait Dieu de le frapper dans le sein de Blanche. Ce pauvre être grandirait, et, un jour, poussé par les Cayol, il pourrait réclamer les biens de sa mère. Cette pensée mettait des sueurs froides au front du député. Les Cayol, là était sa grande épouvante. Si jamais les Cayol s’emparaient de l’enfant, ils l’élèveraient pour en faire leur vengeance. Alors de Cazalis s’imaginait tous les malheurs qui l’accableraient, il lui faudrait rendre gorge, donner toute une fortune à ces gens qu’il aurait voulu écraser; et lui il mendierait peut-être le long des routes.
Telles étaient les craintes qui l’avaient poussé à enfermer Blanche dans la petite maison de la côte. Il voulait l’isoler des
Cayols, empêcher les Cayol de s’entendre avec elle et de prendre l’enfant le lendemain des couches. Toutes les précautions qu’il prenait tendaient à lui assurer la possession pleine et entière du fils de Philippe. Sa nièce ne comptait pas; il lui aurait accordé une liberté plus grande, s’il ne s’était agi que d’elle et de ses caprices de malade. Mais il fallait bien qu’il la tint prisonnière pour ne pas laisser échapper son enfant. Il cloîtrait Blanche uniquement pour cloîtrer son héritier. Il comptait être là, à la naissance de ce pauvre être, pour s’en emparer et l’empêcher de devenir l’instrument de sa perte. En attendant, il avait chargé Mme Lambert de surveiller les alentours de la maison et de ne permettre à personne d’y pénétrer. Il craignait quelque coup de main.
Il se disait qu’il serait sauvé, lorsqu’il tiendrait l’enfant en sa possession. Tout au fond 57fde lui, par moments, il était presque heureux que sa nièce eût commis une faute
irreparable. Si elle était restée pure et qu’elle se fût mariée, il n’aurait pu garder quelques parcelles de sa fortune qu’avec beaucoup de peine. Maintenant, elle ne se marierait sans doute pas, elle entrerait dans un couvent pour y pleurer sa honte et ses amours brisées, et il garderait impunément tout l’argent. Il tolérait les visites de l’abbé Chastanier, parce qu’il espérait bien que le vieux prêtre indiquerait la religion à Blanche comme unique refuge. Cette façon de se débarrasser de la pauvre fille était si naturelle qu’elle devait forcément réussir.
Une fois la mère au couvent, il se chargeait de l’enfant. Il était trop orgueilleux, trop égoïste, trop avide de puissance et de considération, pour songer un instant à un crime. Son plan consistait simplement à garder toujours l’enfant auprès de lui, à l’élever avec soin, à tâcher de le pousser aussi dans la religion. D’ailleurs, il ne pouvait prévoir l’avenir. Il voulait seulement mettre toutes les chances de son côté. Au lieu d’une ruine immédiate, il préférait courir le risque d’une ruine lointaine. Son fils adoptif grandirait sous ses yeux, et il essayerait de s’en défaire d’une façon honnête, soit en le poussant dans les ordres, soit en le faisant tuer dans une guerre, soit en le jetant sur le pavé, après avoir trouvé un moyen légal de lui voler sa fortune. En tous cas, il fallait éviter à tout prix qu’il ne tombât entre les mains des Cayol.
On
connaît maintenant les pensées secrè57gtes et le plan de M. de Cazalis, et l’on s’explique pourquoi il tenait Blanche si étroitement cachée. Il venait la voir chaque jour, le matin, accompagné d’un docteur qui le renseignait quotidiennement sur les progrès de la grossesse. Lorsque sa nièce hasardait quelques plaintes timides sur la façon dont on l’emprisonnait, il s’emportait, il parlait de l’honneur de la famille, il faisait rougir la pauvre enfant en lui criant qu’elle devrait s’enterrer elle-même dans une tombe pour dérober sa honte à tout le monde. Il aurait voulu en finir, il avait hâte de retourner à Paris où l’appelaient les travaux de la Chambre qui était en pleine session; mais il ne voulait pas s’éloigner avant d’avoir remis en mains sûres l’enfant de Blanche.
Chaque jour, il se faisait rendre un compte exact par Mme Lambert de ce qui s’était passé pendant son absence. Il lui demandait surtout si elle n’avait vu personne autour de la maison. La gouvernante le rassurait, personne ne se montrait, et Cazalis commençait à croire qu’on ne lui disputerait pas l’enfant.
Aussi éprouva-t-il une grande joie, lorsqu’un matin on lui annonça que les couches auraient lieu le soir même. Blanche entendit ces paroles, dites à demi-voix. Quand son oncle et le médecin eurent quitté sa chambre, elle se traîna jusqu’à la fenêtre et attacha au volet un bout de chiffon blanc.

26 septembre 1867 (58)

[III]


58aOÙ L’ON VOIT LES EFFETS D’UN BOUT DE CHIFFON BLANC

Il est nécessaire, pour l’intelligence des faits qui vont suivre, de décrire en quelques mots la petite maison de la côte. Cette maison offrait une singularité de construction assez bizarre; elle avait deux portes: une sur le devant, qui donnait accès dans les pièces du bas, et une sur le derrière, qui conduisait de plain-pied dans les chambres du haut. L’explication est simple: la maison se trouvait adossée contre un rocher qui montait jusqu’au premier étage, et ce premier étage, vu de l’intérieur des terres, devenait ainsi un rez-de-chaussée.
La chambre de Blanche, dont les fenêtres donnaient sur la mer, était en haut, à gauche de l’escalier. À la suite de cette chambre, il y en avait une seconde, plus petite, qui servait à la jeune fille de cabinet de toilette, et dans laquelle s’ouvrait la porte de 58bderrière. Un cadenas rouillé fermait cette porte qui n’avait peut-être pas été ouverte depuis vingt ans. La clef était perdue, personne ne passait par là. M. de Cazalis, en louant la maison, n’avait pas songé à s’inquiéter de cette issue condamnée. Il ne se rappelait même plus son existence.
Quelques
jours avant ses couches, Blanche, en cherchant à terre une épingle qu’elle venait de laisser tomber, trouva dans une fente, entre le parquet et le mur, une petite clef dont la présence en cet endroit piqua sa curiosité. Sa première pensée fut que cette clef devait être celle du cadenas qui fermait l’ancienne porte. Elle ne s’était pas trompée; la clef ouvrit le cadenas, et Blanche, poussant la porte, put jeter un coup d’œil dans la campagne. Elle mit sa trouvaille en sûreté et n’en parla à personne, avertie par une sorte d’instinct qu’elle avait désormais entre les mains un moyen de salut.
Le jour de ses couches, après avoir attaché un bout de chiffon blanc au volet de sa fenêtre, elle prit la petite clef du cadenas au fond du tiroir où elle l’avait cachée. Puis elle revint se coucher en chancelant. Elle glissa la petite clef sous un de ses matelas et se mit à sourire d’un air confiant et tranquille.
Dès que M. de Cazalis sut que les couches auraient lieu le soir, il résolut de s’établir dans la maison et de ne la quitter que lorsqu’il se serait assuré la possession de l’enfant. Il retint le médecin, fit venir une sage-femme et envoya chercher à Marseille une nourrice qu’il avait arrêtée depuis longtemps; cette nourrice était une créature qui lui appartenait corps et âme et sur la fidélité de laquelle il pouvait compter. Ces dispositions prises, il attendit les
événements, il alla se promener au bord de la mer, vaguement in58cquiet, malgré toutes ses précautions, songeant avec terreur qu’il était perdu si l’enfant lui échappait. Et il se tranquillisait un peu, en se disant que cela était impossible, qu’il se coucherait plutôt devant la porte de Blanche, jusqu’à ce que le nouveau-né fut emporté par la nourrice. Il se promena pendant plusieurs heures le long de la plage, jetant de temps à autre des coups d’œil sur les fenêtres de la chambre, où sa nièce criait dans les angoises de l’enfantement. Ne voulant pas assister à cette scène, il avait prié Mme Lambert de venir le chercher, dès que les couches seraient terminées. La nuit tomba; il finit par s’asseoir au milieu des galets, regardant les ombres qui allaient et venaient sur les vitres éclairées de la petite maison.
Pendant ce temps, la pauvre Blanche était à deux doigts de la mort. Un instant
, le médecin et la sage-femme désespérèrent de sa vie. Le chagrin avait tellement affaibli son corps, que la secousse profonde de l’enfantement faillit la briser. Elle eut un fils, et elle n’entendit pas le premier cri du pauvre petit; pâle, évanouie, comme morte, elle gisait sur son lit de douleur. L’enfant fut mis à côté d’elle, la nourrice n’étant pas encore venue, et Mme Lambert courut prévenir M. de Cazalis que tout était fini et que sa nièce se mourait.
Le député arriva en toute hâte et fut horriblement contrarié en voyant que la nourrice ne se trouvait pas là; il aurait voulu que le fils de Blanche disparût sur
-le-champ. D’ailleurs, il se contint, il lui fallut ne pas montrer son anxiété devant le docteur et la sage-femme. Au fond, il se souciait médiocrement des souffrances de sa nièce, mais il dut jouer l’inquiétude et l’affection en face de la pauvre fille étendue toute blanche sur le 58dlit. Il demanda au docteur s’il y avait encore quelque danger.
– Je ne le pense pas, répondit celui-ci, et je crois que je puis me retirer.
Il ajouta en montrant la sage-femme:
– La présence de Madame suffira. Seulement, je ne saurais trop vous recommander d’éviter à l’accouchée toute contrariété
toute émotion forte. Il y va de sa vie… Je reviendrai demain.
Comme M. de Cazalis reconduisait le docteur, la nourrice arriva. Il rentra avec elle dans la petite maison et lui fit de vifs reproches en montant à la chambre de Blanche. La nourrice excusa son retard, et le député lui donna ses dernières instructions. Elle allait emporter le nouveau-né et veiller sur lui avec une vigilance de toutes les heures. Cette femme devait repartir le lendemain matin pour le village qu’elle habitait dans un coin perdu du département des Basses-Alpes. De Cazalis espérait qu’on n’irait pas chercher son neveu au fond d’un pareil trou.
Il trouva
près de l’accouchée Mme Lambert et la sage-femme qui s’empressaient silencieusement autour du lit. Lorsqu’il s’approcha pour prendre l’enfant, afin de le remettre à la nourrice, il rencontra les yeux de Blanche qui venaient de s’ouvrir tout grands et qui se fixèrent sur lui d’une façon ardente. Il osa pourtant allonger la main vers le nouveau-né, malgré les terribles regards de sa nièce. Alors la jeune femme fit un suprême effort, elle réussit à se mettre sur son séant et à attirer son fils sur ses genoux.
– Que voulez-vous? demanda-t-elle à de Cazalis d’une voix basse et étouffée.
Le député recula.
– La nourrice est arrivée, répondit-il en 58ehésitant. Vous savez ce dont nous sommes convenus. Il faut lui remettre votre enfant.
Quelques jours avant les couches, il avait signifié à sa nièce que l’honneur de la famille demandait l’éloignement du fils de Philippe, dès sa naissance. Blanche avait plié comme toujours, devant les paroles brèves et violentes de son oncle. Mais elle avait espéré qu’elle pourrait garder le nouveau-né au moins pendant vingt-quatre heures, et c’était sur cette espérance qu’elle avait basé un plan de salut. Quand elle vit M. de Cazalis devant elle, exigeant la remise immédiate de l’enfant, elle pensa que tout était perdu. Si l’on emportait le petit sur-le-champ, son plan échouait, elle n’avait pas le temps de soustraire le fruit de ses entrailles aux dangers vagues que devinaient ses angoisses de mère.
Elle devint plus pâle encore, elle serra
son enfant contre sa poitrine. Elle n’avait pas prévu ce coup qui la frappait, et elle se débattait sous les regards impitoyables de son oncle.
Oh! par pitié! cria-t-elle, laissez-le moi jusqu’à demain matin.
Elle se sentait faible, elle avait peur d’être lâche et d’obéir. Le député reprit d’une voix impérieuse dont il tâchait de contenir les éclats, pour ne pas être entendu de la sage-femme
:
– Vous me demandez une chose impossible.
Cet enfant doit disparaître pendant quelque temps, si vous ne voulez pas me couvrir de honte.
– Je vous le remettrai demain matin, dit Blanche qui frissonnait. Soyez bon, permettez que je puisse le regarder et l’aimer jusque-là. Cela ne peut vous faire du tort, 58fpersonne ne le verra, cette nuit, dans cette chambre.
Ne faites pas l’enfant. Il vaut mieux en finir tout de suite. Embrassez-le et remettez-le à la nourrice.
– Non, je le garde… Vous me tuez, monsieur.
Elle prononça ces derniers mots d’un accent déchirant. M. de Cazalis n’ajouta rien, craignant de s’emporter; cette résistance imprévue le surprenait et l’inquiétait. Il s’avançait pour
prendre l’enfant que Blanche serrait dans ses bras, lorsque la sage-femme, qui avait écouté et entendu, le prit à part et lui dit qu’elle ne répondait pas de sa nièce s’il continuait cette scène odieuse. Il vit qu’il lui fallait céder.
– Eh bien! gardez votre fils, dit-il à l’accouchée d’un ton brusque. Vous êtes vraiment ridicule… La nourrice attendra jusqu’à demain.
Blanche plaça son enfant à côté d’elle et se laissa aller sur l’oreiller, étonnée et heureuse de sa victoire. Des lueurs roses montèrent à ses joues, et elle baissa les paupières feignant de sommeiller, tout entière à l’espérance et à la joie.
Peu après, Mme Lambert et la sage-femme, la voyant paisible, se retirèrent
, pour aller se reposer quelques instants. M. de Cazalis resta un moment seul avec sa nièce qui tenait toujours ses yeux fermés. Il regarda le nouveau-né, en se disant que ce pauvre être, si faible et si chétif, était son plus cruel ennemi; la pensée qu’une créature à peine née pouvait le réduire à la misère et au désespoir lui parut d’une ironie cruelle.
Comme il allait quitter la chambre, il entendit un léger bruit dans le cabinet de
toilettte. Il ouvrit la porte de ce cabinet, regar58gda, et, ne trouvant rien, il crut s’être trompé. Il se décida alors à descendre, et se promit de veiller toute la nuit, car il éprouvait malgré lui des inquiétudes sourdes. S’il avait cédé devant le désir de Blanche, c’est qu’il n’avait pu faire autrement. L’enfant aurait déjà dû être loin, selon lui. D’ailleurs, il se disait qu’il s’en debarrasserait le lendemain, que cela était convenu, et qu’il était impossible que les Cayol vinssent le prendre jusque-là. Lui-même avait mis les verroux de la porte d’entrée et, de temps à autre, il jetait un coup d’œil dans le vestibule.
Dès que Blanche se trouva seule, elle se dressa d’un mouvement brusque, l’oreille tendue. Elle aussi, elle avait entendu le bruit léger qui venait du cabinet de toilette. Elle se leva avec effort, prit la petite clef cachée sous le matelas, et se traîna en chancelant, en se tenant aux meubles, vers la porte qui s’ouvrait sur le derrière de la maison. Une pareille imprudence pouvait la tuer. Mais une force surhumaine semblait la soutenir, et elle avançait, les pieds nus sur le carreau, sans songer qu’elle jouait sa vie. Elle se disait simplement qu’elle sauvait son fils.
On grattait à l’ancienne porte, et telle était la cause du bruit qui avait attiré l’attention de M. de Cazalis. Blanche, dont la tête tournait, réussit à introduire la clef dans le cadenas, après avoir failli s’évanouir plus de dix fois. Elle ouvrit la porte.


1er octobre 1867 (59)

59aCe fut Fine qui entra.
Le billet que Blanche lui avait remis à la dérobée sur la plage, quelques jours auparavant, contenait ces quelques lignes: «J’ai besoin de votre affection et de votre dévouement. Je sais quel est votre cœur, je vais à vous comme on va à une sainte libératrice. Protégez-moi, je vous en supplie. Lorsque je devrai vous appeler à mon secours, j’attacherai un bout de chiffon blanc au volet de ma fenêtre. Je vous attends vers une heure, dans la nuit qui suivra le jour où vous verrez ce signal. Tenez-vous à l’ancienne porte qui se trouve derrière la maison et grattez doucement pour m’avertir de votre présence. Vous serez mon bon ange.»
59bLorsque Fine eut lu ce billet, elle comprit qu’il s’agissait de l’enfant de Philippe. Elle prit l’avis de Marius qui lui conseilla d’obéir de point en point aux instructions de Blanche. À partir du lendemain, la bouquetière
porta sur la plage, à une centaine de mètres de la petite maison, un gamin qui reçut l’ordre de venir la prévenir tout de suite, dès qu’il apercevrait le signal convenu. Le gamin resta près de huit jours sans rien voir. Un matin, il finit par distinguer de loin le bout du chiffon blanc; il s’approcha, puis il revint en toute hâte à Marseille.
Le soir, Fine et Marius vinrent en cabriolet jusqu’à Saint-Henri. Ils laissèrent leur voiture au village et s’avancèrent tous deux vers les rochers, au milieu desquels se trouvait située la petite maison. Le jeune homme resta caché à quelques pas de l’ancienne porte; la jeune fille, à l’heure indiquée, gratta à cette porte.
Lorsque Blanche lui eut ouvert, elle entra vivement. L’accouchée, qu’un effort suprême venait d’épuiser, tomba dans ses bras, presque évanouie. La bouquetière n’eut que le temps de
le porter sur son lit et de couvrir ses membres grelottants. Elle alla ensuite pousser le verrou de la porte qui donnait sur l’escalier, afin que personne ne put les surprendre. Puis elle se débarrassa de la grande mante qui l’enveloppait, et elle s’empressa auprès de Blanche dont les yeux restaient toujours fermés.
Peu à peu, la pauvre enfant revint à elle. Dès qu’elle eut levé les paupières et qu’elle eut reconnu Fine à son côté, elle se souleva, dans un élan de joie et d’
espérence, et se jeta 59cà son cou, avec des larmes heureuses.
Pendant un instant, elles demeurèrent toutes deux sans voix. Puis Fine aperçut le nouveau-né, elle le prit et l’embrassa. Alors un cri sortit des lèvres de Blanche, un cri qui venait du cœur.
– Vous l’aimerez comme si vous étiez sa mère, n’est-ce pas? demanda-t-elle.
La bouquetière regardait l’enfant avec cette curiosité avide des vierges qui aiment et qui songent à la maternité. En
contemplant le fils de Philippe, elle pensait à Marius, elle se perdait dans une rêverie vague qui faisait tressaillir ses entrailles. Et elle se disait: «J’aurai un enfant comme celui-ci.» Cette pensée mit des rougeurs ardentes sur ses joues. Elle réunit le nouveau-né sur le lit et s’assit à côté de Blanche.
– Écoutez, dit rapidement celle-ci. Nous avons peu de temps à nous. On peut monter et nous surprendre d’un moment à l’autre… Vous m’êtes toute dévouée, n’est-ce pas?
Fine se pencha et la baisa au front.
– Je vous aime comme une sœur, répondit-elle.
– Je le sais, et c’est pour cela que je me confie à vous. Je vais vous léguer le plus saint héritage qu’une femme puisse laisser derrière elle.
Mais vous n’êtes point morte.
– Si, je suis morte; dans quelques jours, lorsque je serai rétablie, j’appartiendrai à Dieu… Ne m’interrompez pas. Je quitte ce monde, et, avant de le quitter, je veux donner une mère à mon enfant, qui n’en aura bientôt plus. J’ai songé à vous.
59dEt Blanche serra ardemment les mains de Fine.
– Vous avez bien fait, dit simplement la bouquetière. De
tous temps, vous le savez, j’ai un peu considéré votre enfant comme le mien.
– Je n’ai pas besoin, reprit l’accouchée avec effort, de vous dicter un testament d’amour. Aimez mon fils comme vous savez aimer, avec tout votre cœur; aimez-le pour moi et pour Philippe, et tâchez qu’il ait une vie plus heureuse que celle de ses parents.
L’émotion éteignit la voix de Blanche dans des sanglots. Elle continua
, après un court silence.
Mais si je n’ai que faire de vous demander votre amour pour mon enfant, je vous prie à mains jointes de veiller sur lui avec vigilance… Dès demain, cachez-le quelque part, dans un coin ignoré, évitez qu’on puisse soupçonner le secret de sa naissance, en un mot jurez-moi de le défendre contre n’importe qui, et de le garder toujours auprès de vous, comme un dépôt sacré.
Elle s’animait en parlant, et Fine la conjura du geste de baisser la voix
,
– Vous craignez quelque guet-apens? demanda doucement la bouquetière.
– Je ne sais ce que je crains, j’ai des inquiétudes vagues… Il me semble que mon oncle hait cet enfant et que je dois l’arracher de ses mains. Je vous le remets pour qu’il ne reste pas en sa possession. Puisque je ne puis rester là pour veiller sur lui, je désire le laisser à une bonne âme qui en fera un esprit droit et juste. D’ailleurs, si même je ne quittais pas ce monde, je ne voudrais pas le gar59eder avec moi dans la maison de M. de Cazalis. Je suis faible et lâche, je ne saurais pas le défendre.
– Le défendre contre quoi?
– Et! je ne sais. Je frissonne, voilà tout… M. de Cazalis est un homme implacable…
Mais ne parlons point de cela… Je vous donne mon enfant, et désormais il est en sûreté. Je puis m’en aller tranquille. Dieu a été bon en faisant réussir mes chers projets. J’ai eu si peur de ne pas vous voir cette nuit, de ne pouvoir vous remettre mon bien-aimé trésor!
Il y eut de nouveau un moment de silence. Fine reprit en hésitant:
– Puisque vous me donnez vos instructions suprêmes, je puis, je dois même vous adresser une question… Je sais que vous ne vous tromperez pas sur mes intentions…
Vous possédez, je crois, une grande fortune que gère M. de Cazalis?
– Oui, répondit Blanche, mais je ne me suis jamais occupée de cet argent.
– Votre fils, continua la bouquetière, n’a aujourd’hui aucun besoin, et tant qu’il restera avec nous, il pourra être pauvre. Nous le ferons riche de tendresse et de bonheur… Mais, un jour, la fortune peut
-être dans ses mains un levier puissant… Vous n’entendez pas le priver de votre héritage?
Je vous ai dit que je quittais le monde, je vais être comme morte.
C’est une raison de plus pour assurer l’avenir de votre enfant. Demandez des comptes à M. de Cazalis, réglez vos affaires avant de vous éloigner.
Blanche
Frissonna.
59fOh! je n’oserai jamais, murmura-
telle. Vous ignorez la puissance terrible que mon oncle exerce sur moi; un seul de ses regards m’écrase… Non, je ne puis lui demander des comptes.
– Cependant les intérêts de votre fils exigent de votre part une pareille démarche.
Non, vous dis-je, je ne m’en sens pas le courage.
Fine demeura un instant silencieuse et embarrassée. Son devoir la poussait à insister; elle aurait voulu tirer Blanche de ses craintes lâches.
– Puisque vous ne pouvez agir par vous-même, reprit-elle enfin, laissez aux autres le soin de veiller sur la fortune de ce pauvre petit… Vous ne vous opposez pas à ce qu’on revendique un jour cette fortune que vous semblez abandonner aujourd’hui
?
– Vous êtes cruelle, répondit la jeune mère avec des larmes, vous me faites sentir ma faiblesse et mon impuissance… Vous le savez bien, je vous donne tout pouvoir.
– Alors
rien n’est perdu. Ne signez aucun acte, n’aliénez pas un pouce de vos propriétés… En outre, remettez-moi, dès que vous serez rétablie, les papiers qui constatent l’identité de votre fils… De la sorte, nous serons forts, nous pourrons parler haut, quand l’heure sera venue.
Blanche paraissait accablée par ces questions d’argent. Elle voyait combien elle était faible. Si elle avait eu quelque énergie, elle ne se serait point retirée de la lutte, elle aurait vécu pour son enfant, le protégeant elle-même et défendant ses intérêts. La bouquetière devina les réflexions désolées qu’elle faisait, et elle ajouta d’une voix plus basse
.
59gSi je vous ai chagrinée, si je vous ai fait toutes ces questions, c’est qu’il est un homme qui a des droits sur cet enfant et qui, un jour, pourra veiller lui-même aux intérêts de son fils… Je veux alors lui rendre compte de ma mission et lui donner les moyens d’achever cette mission.
Blanche éclata en sanglots.
– Je ne vous ai point parlé de Philippe, s’écria-t-elle, parce que je ne dois plus penser à lui. Ah! sa vengeance a été cruelle; il a laissé en moi un amour qui m’a dévoré et qui me jette aujourd’hui dans la pénitence…
Dites-lui que je l’ai aimé au point de quitter le monde à dix-sept ans, et dites-lui que je le conjure de travailler au bonheur de notre enfant. Tout ce qu’il fera sera bien fait.
À ce moment, Fine entendit un bruit de pas dans l’escalier. Elle se leva, se couvrit rapidement de sa mante et prit l’enfant que la jeune mère lui tendait en pleurant et qu’elle retenait toujours pour l’embrasser encore une fois. Ces adieux furent déchirants, pleins d’un désespoir muet et d’une hâte anxieuse.
Blanche se leva pour reconduire Fine et pour refermer le cadenas derrière elle. Sur le seuil de la porte, au vent froid qui soufflait de la campagne, elle demeura un instant
, demi nue, et déposa un dernier baiser sur le front de son fils. Quand elle repoussa la porte, il lui sembla qu’on venait de lui arracher le cœur.
Elle n’eut que le temps de tirer le verrou de la porte de sa chambre et de se recoucher. Son oncle entra doucement.


5 octobre 1867 (60)


60aIV

COMME QUOI M. DE CAZALIS FAILLIT PERDRE LA TÊTE EN PERDANT SON PETIT-
NEUVEU

M. de Cazalis s’était assoupi, en bas, dans un salon, sous la chambre de Blanche. Dans son sommeil, il lui avait semblé, à plusieurs reprises, entendre marcher au-dessus de sa tête. Un bruit plus distinct finit par le réveiller en sursaut. Il se dressa, pris de méfiance, et voulut aller s’assurer s’il venait de rêver, ou non. D’ailleurs, il craignait seulement que Blanche ne se fut levée, pour écrire une lettre et prévenir ainsi les amis qu’elle avait au dehors. Il ne lui vint pas à la pensée que quelqu’un pouvait s’être introduit dans la maison; 60bil avait veillé
sur la porte d’entrée, comme un chien de garde.
Il monta, décidé à espionner sa nièce. N’entendant rien, il poussa légèrement la porte et jeta un coup-d’œil dans la chambre. Aux lueurs pâles de la veilleuse il aperçut Blanche, les yeux fermés, le visage à moitié caché sous le drap, qui paraissait dormir profondément. Enhardi par le silence qui régnait, il résolut de se rassurer entièrement en faisant une visite minutieuse; il fouilla d’abord le cabinet de toilette, et n’aperçut rien de suspect; il revint dans la chambre, regarda partout inutilement. Il souriait déjà de ses craintes puériles, lorsqu’une pensée aiguë lui traversa le cerveau. Il retint un cri d’épouvante. Il n’avait pas vu l’enfant.
Bien qu’il eut regardé dans tous les coins, il se mit de nouveau à chercher. Il secoua brutalement le lit, sans que Blanche ouvrit les yeux. Il ne comprit même pas, à ce détail, que la jeune mère feignait le sommeil. Une angoisse terrible troublait son esprit, et, désespéré, il finit par tourner comme une bête fauve, n’ayant qu’une pensée, celle de retrouver le nouveau-né à tout prix. Dans son anxiété, il se baissait et regardait sous les meubles, il s’imaginait que sa nièce avait caché son fils quelque part pour lui faire peur et le rendre fou. Pendant près d’un quart
-d’heure, il fureta ainsi avec rage, revenant dix fois au même endroit, ne pouvant croire la terrible vérité.
Quand il fut las, quand il eut acquis la certitude que l’enfant n’était ni dans la chambre, ni dans le cabinet de toilette, il vint se 60cplacer devant le lit où Blanche restait écrasée, sans un mouvement. Il contempla stupidement la place où se trouvait le nouveau-né, lorsqu’il avait laissé sa nièce seule. Et il répétait machinalement: «Il était là, et il n’y est plus.» Cette pensée retentissait dans sa tête avec des éclats
horribles.
Il ne songea pas d’abord à s’expliquer cette étrange disparition. Il ne vit que le fait, et son épouvante lui montra, dans un éclair aveuglant, toutes les conséquences effrayantes de ce fait.
Ses calculs étaient déjoués. L’héritier de Blanche ne se trouvait plus entre ses mains, et il serait obligé, un jour ou l’autre, de rendre à cet héritier ses comptes de tutelle. Pour lui, c’était la honte et la misère; on découvrirait qu’il avait déjà entamé la fortune de sa nièce, et on lui reprendrait les fonds qui seuls soutenaient sa puissance. On comprend quel effroyable coup lui donnait cet enlèvement qui annonçait toute une série de
réprésailles. Il ne se trompait pas sur la main qui lui portait ce coup. Il reconnaissait là une vengeance des Cayol, et il s’épouvantait en pensant que ces gens disposaient maintenant de son honneur et de ses richesses. Il se disait avec terreur qu’il était à leur merci et qu’ils pouvaient lui infliger un châtiment atroce pour son orgueil.
Ce qui l’irritait surtout, c’était d’échouer au port. Quelques heures de plus, et le fils de Philippe se trouvait caché, hors de la portée des Cayol. Le député songeait que s’il n’avait pas cédé aux larmes de Blanche, l’enfant serait déjà loin. Cette pensée lui rappelait tou60dtes les précautions qu’il avait prises, et il se disait que jamais projet habile n’avait avorté si misérablement. Peu à peu, il en arriva à la colère; il entra dans une irritation aveugle en se voyant dupé de cette façon cruelle.
Alors, il se demanda comment l’enfant avait pu être enlevé, et la recherche des causes et des moyens de la disparition augmenta encore sa rage. Il comprit que sa nièce avait dû prêter la main au complot, il fut tenté de la battre. Se penchant vers elle, il la regarda avec des yeux ardents, et, brusquement:
– Qu’en avez-vous fait? lui demanda-t-il d’une voix sourde.
Depuis que son oncle était dans la chambre, Blanche frissonnait entre les draps. Elle tenait les yeux obstinément fermés, pour ne pas le voir, pour retarder l’éclat qu’elle prévoyait. Elle écoutait avec terreur le bruit sec de ses pas, elle le suivait dans ses recherches vaines, et plus le moment de la crise approchait, plus elle se sentait frémissante et glacée. Lorsqu’il se posa devant le lit et qu’il l’examina, immobile et muet de stupeur, elle crut qu’il discutait avec lui-même les moyens de la tuer. Aux éclats de sa voix, elle ouvrit malgré elle ses yeux, que l’effroi agrandissait; mais sa gorge était sèche, serrée par l’angoisse, et elle ne put répondre.
– Qu’avez-vous fait de l’enfant? lui demanda de nouveau M. de Cazalis d’une voix plus étouffée.
Elle balbutia, elle ne put prononcer un seul mot. Alors son oncle l’accusa et l’injuria avec un emportement de brute; il se laissa aller à toute la violence qui était en lui.
60eVous n’êtes pas de mon sang, lui cria-t-il, je vous renie. J’aurais dû vous laisser entre les mains de ce goujat qui vous avait enlevée. Vous étiez sa digne compagne… Eh! quoi, vous vous liguez avec nos ennemis, vous placez votre honneur sous leur sauvegarde de laquais, vous vous méfiez de moi et vous préférez confier votre enfant à cette famille de va-nu-pieds… Ne niez pas. Je devine tout… Tenez, vous êtes une malheureuse. Vous avez déshonoré notre nom, et, maintenant vous ne craignez pas de nous mettre à la merci de votre amant… Oh! j’ai eu tort, je devais voir que vous aviez un cœur de boue et ne pas me mêler de ces sales affaires… Je souhaite qu’ils fassent un coquin de votre fils, un scélérat comme eux, un mendiant qui viendra quelque jour mendier à notre porte et que je chasserai.
Il parla ainsi pendant un quart
-d’heure, en proie à une fureur qui l’aveuglait et qui l’empêchait de comprendre toute la maladresse de sa colère. Il ne respecta rien, il couvrit sa nièce de fange, il la blessa si profondément qu’elle se redressa, frémissante et fière, puisant une sorte de courage dans son indignation et sa douleur. S’il n’avait été qu’impérieux et froid, la pauvre Blanche aurait faibli et lui aurait peut-être donné encore des armes contre elle; mais il était grossier, et elle devint forte, elle lui répondit avec une fermeté pleine de franchise:
– Vous avez raison, monsieur, lui dit-elle, j’ai remis mon fils à ceux auxquels il appartenait. Je n’ai pas à vous expliquer les motifs de ma conduite, et vous outrepassez en ce moment les droits que vous pouvez avoir sur 60fmoi… D’ailleurs, vous le savez, ma résolution est prise: dès que je serai rétablie, j’entrerai dans les ordres, nous deviendrons étrangers l’un à l’autre… Cessez donc de m’injurier, monsieur.
– Mais pourquoi ne m’avez-vous pas laissé cet enfant que j’aurais aimé comme mon fils? reprit son oncle qui se contenait à grand’
-peine.
– J’ai agi selon mon cœur, continua-t-elle, ne m’interrogez pas, je ne ne pourrais vous répondre… Je veux bien oublier vos injures et vous remercier d’avoir veillé sur mon enfance. C’est tout ce que je puis faire… Vous avez failli me tuer avec votre emportement aveugle.
M. de Cazalis comprit qu’il était allé trop loin. Il eut peur que sa nièce ne devinât les motifs de sa colère. Peut-être voyait-elle que l’intérêt seul le guidait. Cette pensée le troubla et calma subitement son irritation. Il ne put s’empêcher d’adresser à Blanche une question dangereuse.
– Il y a entre nous, balbutia-t-il, des comptes qu’il faudrait régler.
– Ne parlons pas de cela, répondit vivement l’accouchée. Je n’ai ni la force ni la volonté de m’occuper de ces choses… Je vous l’ai dit, moi, je suis morte, je n’ai plus besoin de rien. Quant à mon fils, il s’adressera plus tard à vous, il fera valoir ses droits, s’il le désire. J’ai remis le soin de ses intérêts entre des mains honnêtes… Seulement, je dois vous prévenir que ceux dont vous parliez si brutalement tout à l’heure, sont bien décidés à agir, dans le cas où vous vous opposeriez à 60gmes volontés… Maintenant, par grâce laissez-moi, je me sens défaillir.
Blanche se laissa aller sur l’oreiller, heureuse d’avoir vaincu, d’avoir assuré l’avenir de son fils. Elle s’endormit en souriant.
M. de Cazalis hésita un instant. Puis, ne trouvant rien à ajouter, craignant d’aggraver sa position, il se retira. Le malheur qui venait de le frapper
, était irréparable. Mais il préférait encore un péril lointain au péril de provoquer sur le champ des explications. Le fils de Blanche ne grandirait pas en un jour, et le député pensait qu’il aurait le temps de se mettre à l’abri de ses réclamations. Il valait mieux se taire et attendre. Plus tard, quand la mère serait dans les ordres, il pourrait chercher l’enfant et s’en emparer. Il savait que Philippe s’était enfui en Italie, et il en concluait que le nouveau-né n’avait pu être remis qu’au frère du fugitif. C’était donc autour de Marius qu’il comptait diriger ses recherches.
En attendant, il crut prudent de se rendre en toute hâte à Paris, où l’appelait son mandat de député. Il échappait ainsi aux questions immédiates, il laissait à Blanche le temps de quitter le monde, et il pouvait réfléchir à l’aise au plan qu’il devait suivre pour ne pas être inquiété et pour ne point
lacher un sou de la fortune de sa nièce.

12 octobre 1867 (61)


61aV

OÙ BLANCHE DIT ADIEU AU MONDE

Blanche resta trois semaines au lit, entre la vie et la mort. Les émotions profondes qui l’avaient secouée, la nuit de ses couches, déterminèrent une terrible fièvre qui faillit l’emporter. Pendant ces trois semaines d’agonie, elle eut à son chevet Fine et l’abbé Chastanier. Son oncle, en partant, avait congédié Mme Lambert, inutile désormais, et la
perte de la petite maison s’ouvrait de nouveau devant la bouquetière. Aucun gardien ne veillait plus sur l’accouchée; M. de Cazalis s’était contenté de remettre sa nièce entre les mains du vieux prêtre, et il comptait bien, à son retour à Marseille, la trouver ensevelie au fond de quelque couvent.
Peu à peu Blanche se rétablit. Les soins tendres et dévoués qu’elle recevait, les souffles âpres et sains de la mer qui entraient librement par ses fenêtres, l’obligèrent à vi61bvre, malgré les désirs vagues qu’elle éprouvait de mourir, de quitter ce monde où elle avait déjà tant pleuré. Lorsque le médecin lui annonça qu’elle était sauvée, elle tourna vers Fine ses grands yeux tristes de malade, et, avec un pâle sourire:
– J’aurais été si bien dans la terre, dit-elle. Il faut donc souffrir encore.
– Voulez-vous ne pas dire cela! s’écria la jeune fille. Les morts ont froid, allez! Aimez, faites le bien, et vous aurez toute une vie heureuse devant vous.
Et elle embrassa Mlle de Cazalis, qui lui répondit d’une voix attendrie:
– Vous avez raison, j’oubliais que je pouvais travailler à soulager les misères des malheureux et trouver ainsi moi-même quelque soulagement à mes souffrances.
La convalescence marcha rapidement. Bientôt Blanche put se lever et se traîner jusqu’à la fenêtre; là elle s’abîma dans des contemplations consolatrices en face de la grande mer qui étendait son infini devant elle. Tous les malades devraient aller se guérir au bord des nappes bleues de la Méditerranée; la vue de cette immensité calme et douce a je ne sais quelle majesté tranquille qui apaise les douleurs de l’âme et de la chair.
Ce fut par une claire matinée, devant la fenêtre ouverte, les regards perdus au fond de l’horizon bleuâtre, que Blanche parla nettement à l’abbé Chastanier de sa ferme volonté d’entrer en religion.
– Mon père, lui dit-elle, mes forces reviennent chaque jour, et, comme la vie de ce monde n’est plus faite pour moi, je veux que, dès ma guérison, mes premiers pas me conduisent à Dieu.
– Ma fille, lui répondit le prêtre, cette décision est grave, et, avant de vous laisser 61cformer des nœuds éternels, je dois vous rappeler les biens que vous quittez…
– C’est inutile, interrompit vivement la jeune femme, ma résolution est irrévocable… Vous connaissez toutes les raisons qui me fiancent au ciel. Vous même m’avez montré l’amour divin
contre le seul refuge contre l’amour humain qui m’a brisée. Ne me traitez pas en petite fille, je vous en prie; traitez-moi en femme qui a beaucoup souffert et qui a besoin de racheter ses lâchetés… Avouez-le, mon père, il n’y a pas pour moi de biens comparables à la tranquillité d’âme, et si je parviens à goûter les joies du pardon, je n’aurai point à regretter les quelques avantages mondains auxquels je renonce si volontiers… Ne m’empêchez pas d’aller à Dieu.
L’abbé Chastanier plia la tête. Blanche parlait d’une voix si profonde et si émue qu’il comprit que la grâce venait de toucher cette pauvre enfant, et qu’il ne pouvait lui refuser les douceurs de l’abnégation.
– Je ne voulais point discuter ma résolution, reprit la convalescente d’une voix plus calme. Je désirais vous consulter sur l’ordre religieux que je dois choisir… Je vous l’ai dit, je me sens forte, et, dans huit jours, il faut que j’aie quitté cette
place dont chaque rocher me rappelle ma courte vie de passion et de douleur.
– J’ai déjà pensé au choix que vous pourriez faire, répondit le prêtre, et j’ai songé à l’ordre des Carmélites.
– Les Carmélites ne sont-elles pas cloîtrées?
– Oui, elles mènent une vie contemplative, elles s’agenouillent devant Dieu et le supplient de pardonner au monde. Ce sont des filles de l’extase… Votre place est parmi elles. Vous êtes faible, vous avez besoin d’oublier, 61dde mettre une infranchissable barrière entre vous et votre adolescence. Je vous conseille de vous enfermer au fond du sanctuaire, loin des hommes, et de vivre dans la prière ardente, pleine d’oubli et de volupté céleste.
Blanche regardait la grande mer. Les paroles du prêtre avaient mis des larmes au bord de ses paupières. Après un silence, elle murmura, comme se parlant à elle-même:
– Non, non, il y aurait de la
lâchaté à chercher ainsi le calme, à m’endormir dans l’extase. Ce serait là une sorte d’égoïsme divin dont je ne veux pas… Je désire gagner mon pardon en travaillant de mes mains et de mon cœur à me rendre utile aux misérables. Si je ne puis veiller sur mon enfant, il faut que je veille sur les enfants des pauvres mères qui n’ont pas de pain. Je sens qu’à ce prix seul je serai heureuse.
Il y eut un nouveau silence; puis Mlle de Cazalis, prenant la main de l’abbé et le regardant en face, ajouta avec un sourire d’ange:
– Mon père, pouvez-vous me faire entrer parmi les sœurs de Saint-Vincent de Paul, celles que l’on nomme les sœurs des pauvres?
Ghastanier se récria, disant qu’elle était bien trop délicate, qu’elle ne pourrait supporter les rudes fatigues qu’endurent ces saintes filles dans les hôpitaux, dans les orphelinats, partout où il y a des services à rendre et des douleurs à soulager.
– Eh! ne vous inquiétez pas, s’écria Blanche dans un élan de dévouement, je serai forte pour gagner mon pardon. Je ne puis accepter que le cilice du travail. Si je ne me rends pas utile, je n’oublierai jamais… J’ai une dernière prière à vous adresser: qu’on me place dans un orphelinat; je me croirai la 61emère de tous les petits êtres confiés à ma garde, je les aimerai comme j’aurais aimé mon enfant…
Elle pleura, elle parla avec un tel emportement d’amour que l’abbé Chastanier fut obligé de céder. Il promit de faire les démarches nécessaires, et, quelques jours plus tard, il annonça à Blanche que ses vœux seraient exaucés. Pour lui, il voyait le doigt de Dieu dans la décision de la jeune femme; son âme, dévouée jusqu’à l’aveuglement, était faite pour comprendre les abnégations extrêmes de sa pénitente. Il écrivit à M. de Cazalis qui lui répondit, avec une indifférence parfaite, que sa nièce était libre et que tout ce qu’elle faisait était bien fait. Au fond, le député fut enchanté de voir entrer Blanche dans un ordre pauvre et modeste qui ne se montre pas friand
des dotations.
La veille du jour où Mlle de Cazalis devait quitter la petite maison, elle se montra inquiète et embarrassée devant l’abbé Chastanier. Fine
qui était là, la pressa de questions sur la cause de cette tristesse soudaine. Blanche finit par s’agenouiller devant le prêtre et par lui dire d’une voix tremblante:
– Mon père, je ne suis pas encore morte aux désirs de ce monde… Je voudrais voir mon enfant une dernière fois avant d’appartenir toute entière à Dieu.
L’abbé s’empressa de la relever.
– Allez, lui répondit-il, allez où vous pousse votre cœur, et sachez que vous n’offensez pas le Ciel en cédant à vos tendresses. Le ciel aime ceux qui aiment. C’est là toute la doctrine chrétienne.
Blanche, émue et souriante, se hâta de se vêtir. Fine devait la mener auprès de son enfant. Elles sortirent bientôt toutes deux. Depuis le jour des couches, elles avaient évité de parler du fils de Philippe. La bouquetière 61favait simplement rassuré la jeune mère en lui disant que le pauvre petit était en sûreté, qu’il se portait bien et qu’il recevait tous les soins désirables.
Lorsque Fine et Marius avaient eu le nouveau-né en leur possession, ils étaient revenus en cabriolet à Marseille. Le lendemain, par un coup d’audace qui devait réussir, ils avaient caché l’enfant à Saint-Barnabé, chez la femme du jardinier Ayasse, pensant que jamais M. de Cazalis ne viendrait le chercher là.
Ce fut donc à Saint-Barnabé que Fine conduisit Blanche. Lorsque cette dernière revit la campagne du méger avec les grands mûriers qui étalaient leurs branches devant la porte, lorsqu’elle aperçut le banc de pierre sur lequel elle s’était assise avec Philippe, tout le passé lui revint à la mémoire et elle éclata en sanglots. Une année à peine venait de s’écouler, et il lui semblait que des siècles de souffrance séparaient l’heure de ses premières amours de l’heure présente. Elle se voyait encore pendue au cou de son amant, insouciante
et folle, se livrant avec des naïvetés de vierge, espérant un avenir de tendres félicités. Et, en même temps, elle se voyait désolée, le cœur saignant, brisée au point de renoncer aux joies de ses dix-huit ans. Une amertume suprême la serrait à la gorge, lorsqu’elle songeait que quelques mois avaient suffi pour la mener des espoirs d’affection et de bonheur qui chantent dans les cœurs de toutes les jeunes filles, aux sombres pensées de remords et d’humilité qui emplissent l’âme des pénitentes.

15 octobre 1867 (62)

62aBlanche s’était arrêtée devant la porte du jardinier Ayasse, tremblante d’émotion, n’osant entrer, craignant en quelque sorte de trouver le spectre de Philippe dans cette maison, où elle avait reçu les caresses du jeune homme. Elle voulait appartenir à Dieu, elle redoutait les derniers frissons de
la chair.
Fine, qui s’aperçut de son trouble, dissipa sa terreur et calma la fièvre de ses souvenirs, en lui disant de sa voix calme:
– Allons, entrez… Votre fils est là.
Blanche franchit vivement le seuil de la maison. Son fils était un petit ange qui devait la défendre contre le passé. Dès qu’elle eut fait trois pas dans la première pièce, une grande salle rustique et enfumée, elle se trouva devant un berceau. Elle se pencha sur l’enfant qui dormait et le contempla longtemps, sans l’éveiller. La mégère, assise auprès de la porte, tricotait un bas, en chan62btant à demi voix un air doux et lent de Provence.
Et, comme le crépuscule tombait, la jeune mère posa un baiser sur le front de l’enfant. Elle pleurait, et ses larmes chaudes éveillèrent le pauvre petit qui tendit les bras en se plaignant vaguement. Blanche sentit son cœur défaillir. Son devoir ne la retenait-il pas auprès de ce berceau? Avait-elle le droit de se réfugier dans le sein de Dieu? Mais elle eut peur de céder à des désirs inavoués, à des espérances folles. Alors elle se dit qu’elle avait péché et qu’elle devait être punie; elle crut entendre une voix qui lui criait: «Ton châtiment sera d’être privée des caresses de ton enfant.» Et elle s’enfuit, en sanglotant, après avoir couvert de baisers le visage de celui qu’elle se condamnait à ne plus revoir.
Désormais, la jeune femme était bien morte à tous les amours de ce monde; elle venait de briser le dernier lien qui l’attachait aux hommes, et son être endolori appartenait entièrement au ciel. Cette crise suprême la débarrassa de sa chair. Elle devint toute âme.
En revenant à Marseille, elle remit à Fine des papiers qui constataient l’identité de son fils. Le lendemain, elle partit pour une petite ville du département du Var, où elle entra dans un orphelinat, ainsi qu’elle en avait témoigné le désir.

VI

UN REVENANT

Deux années s’écoulèrent. Dès les premiers mois, Marius épousa Fine et alla s’établir avec elle dans un petit logement, clos et discret, du cours Bonaparte. M. Martelly, qui signa au contrat, fournit en quelque sorte la dot de Marius en l’intéressant aux affaires de 62csa maison; il ne le considéra plus comme un employé, mais comme un associé qui apportait pour capital toute son intelligence et tout son dévouement. De son côté, Fine quitta son kiosque du cours Saint-Louis, afin de se consacrer entièrement à son ménage; mais, voulant continuer à gagner sa vie, elle fit, dans ses moments de loisir, des fleurs artificielles qu’elle savait rendre vivantes de grâce et de fraîcheur. Parfois, quand on la complimentait sur son habileté, elle soupirait, elle regrettait ses bouquets frais et parfumés d’autrefois. «Ah! si vous voyiez les roses du bon Dieu!» disait-elle.
Ce furent deux années de bonheur tranquille. Le jeune ménage vécut comme dans un nid de mousse, tiède et caché. Les jours se suivaient, également heureux, pleins d’une douce monotonie. Et les époux auraient voulu que l’éternité s’étendît ainsi devant eux, ramenant à chaque heure les mêmes baisers et les mêmes joies. Le matin, Marius partait pour son bureau; Fine se mettait devant sa petite table, tournant des tiges, gauffrant des pétales, créant de ses doigts légers de délicates fleurs de mousseline. Puis, le soir, ils s’en allaient tous deux par les rues bruyantes, et ils gagnaient le bord de la mer, du côté d’Endoume. Ils avaient trouvé là un coin de rocher
ils s’asseyaient, seuls, en face de l’immensité bleue; la nuit tombait, ils regardaient avec émotion la grande mer qui les avait fiancés, autrefois, à Saint-Henri. Ils venaient ainsi la remercier et chercher dans ses voix profondes le chant large et pénétrant qui convenait à leurs amours. Quand ils s’en retournaient, ils s’aimaient toujours davantage, ils goûtaient des nuits plus heureuses.
Une fois par semaine, le dimanche, ils passaient la journée à la campagne. Ils partaient
dés le matin pour Saint-Barnabé, et ne rentraient que le soir. La visite qu’ils rendaient au fils de Blanche et de Philippe, était pour 62deux une sorte de pèlerinage. Puis ils se trouvaient à leur aise chez le jardinier Ayasse, sous les mûriers de la porte. La chaude campagne les emplissait d’une gaieté vive, ils avaient de féroces appétits et ils redevenaient turbulents et jeunes. Tandis que Marius causait avec le méger, Fine jouait à terre avec l’enfant. Et c’étaient des éclats de rire, des puérilités adorables. Selon le désir de Blanche, Marius et Fine avaient servi de parrain et de marraine à son fils et lui avaient donné le nom de Joseph. Lorsque Joseph appelait Fine: «Maman,» la jeune femme soupirait, elle regardait son mari, comme pour l’accuser de ne pas lui donner un petit ange blond pareil à son filleul; puis elle serrait ce dernier dans ses bras, elle l’aimait comme si elle avait été sa mère.
Joseph grandissait, charmant et délicat, ainsi que tous les enfants de l’amour. Il marchait déjà seul et bégayait quelques mots dans ce bavardage délicieux et bizarre du premier âge. Marius et Fine se contentaient de l’adorer. Plus tard ils songeraient à faire de lui un homme et à lui assurer la position à laquelle il avait droit.
Mais le jeune ménage ne s’oubliait pas dans ses joies calmes au point de ne plus songer au fugitif, à ce pauvre Philippe qui vivait seul et désolé en Italie. Marius s’occupait activement de lui obtenir sa grâce, pour qu’il put rentrer à Marseille et recommencer une nouvelle vie, une vie de travail et d’honneur. Malheureusement les obstacles croissaient devant le jeune homme, et il sentait une résistance sourde qui faisait échouer ses efforts les plus énergiques. D’ailleurs, il ne désespérait de rien, il était même certain d’arriver à son but un jour ou l’autre.
En attendant, il se contentait d’échanger quelques lettres avec son frère, lui recommandant d’avoir du courage et surtout de ne pas céder à l’envie de rentrer en France. Une 62epareille imprudence pouvait tout perdre. Philippe répondait qu’il était à bout de force, qu’il s’ennuyait à mourir. Ce désespoir, cet accablement effrayaient Marius qui allaient jusqu’à inventer des mensonges pour retenir le fugitif en exil. Il lui promettait d’avoir sa grâce dans un mois, puis, le mois écoulé, il lui assurait que ce serait à coup sûr pour le mois suivant
,
Pendant plus d’une année, il le fit patienter ainsi. Un dimanche soir, comme Fine et Marius revenaient de Saint-Barnabé, des voisins leur dirent qu’un homme était venu les demander à plusieurs reprises dans l’après-midi. Comme ils allaient se mettre au lit, après avoir cherché vainement quel pouvait être cet homme, on frappa doucement à leur porte. Marius qui alla ouvrir
, manqua de tomber à la renverse.
– Comment, c’est toi! s’écria-t-
it d’une voix désespérée.
Fine accourut et reconnut Philippe qui l’embrassa après avoir embrassé son frère.
– Oui, c’est moi, répondit-il, je serais mort là-bas, j’ai voulu revenir à tout prix.
– Quelle folie! reprit Marius avec accablement. J’étais certain d’avoir ta grâce. Maintenant, je ne réponds plus de rien.
– Bah! je me cacherai jusqu’au jour où tu auras réussi
.., Je ne pouvais plus vivre loin de vous, loin de mon enfant… C’était une maladie.
– Mais que ne m’as-tu prévenu. J’aurais pris certaines précautions.
– Eh! si je t’avais prévenu
, tu m’aurais empêché de rentrer à Marseille. J’ai fait un coup de tête. Toi qui es sage, tu répareras tout.
Et Philippe, se tournant vers Fine, lui demanda vivement:
– Comment se porte mon petit Joseph?
Alors les dangers que courait le fugitif furent oubliés. Après la surprise et le mécon62ftentement des premières minutes, vinrent des effusions, toute une causerie tendre qui se prolongea jusqu’à trois heures du matin. Philippe conta ses misères, ses souffrances d’exilé. Il avait donné çà et là des leçons de français
, pour vivre, évitant de se fixer dans un endroit, préférant rester seul et inconnu. Lorsqu’il eut confessé toutes ses douleurs, Marius, profondément ému, ne songea plus à lui reprocher son retour; il chercha, au contraire, les moyens de le cacher à Marseille, afin qu’il put attendre sa grâce auprès de son petit Joseph.
Il exigea d’abord que Philippe se fît raser, ce qui changea toute la physionomie du jeune homme. Puis il l’habilla de vêtements grossiers et le fit entrer comme portefaix chez Cadet, le frère de sa femme, qui avait succédé à Sauvaire. Il était entendu que Cadet laisserait Philippe se promener en paix sur le port, sans lui imposer le moindre travail. Dès le second jour, le faux portefaix voulut travailler pour se distraire et il se chargea de conduire une escouade d’hommes de peine.
Pendant plusieurs mois, les choses en restèrent là. Marius s’attendait d’un jour à l’autre à pouvoir libérer son frère. Quant à Philippe, il était parfaitement heureux. Chaque soir, il se rendait à Saint-Barnabé, et là, goûtait auprès de son fils des joies qui lui faisaient oublier toutes les tristesses de sa vie.
Il y avait près d’une année qu’il était à Marseille, lorsqu’un soir, en arrivant chez le jardinier Ayasse, il crut voir derrière lui un homme grand et sec, qui le suivait depuis le port. Les rires de bienvenue du petit Joseph lui firent oublier cet incident. S’il avait tourné la tête, le lendemain, il aurait vu que l’homme grand et sec l’accompagnait et l’espionnait de nouveau.


19 octobre 1867 (63)


63aVII

OÙ M. DE CAZALIS VEUT EMBRASSER SON PETIT-NEVEU

Pendant les trois années qui s’étaient écoulées depuis la naissance du fils de Blanche et de Philippe, des changements importants avaient eu lieu dans l’existence de M. de Cazalis. Il n’avait pas été réélu député
, aux dernières élections et il s’était fixé à Marseille. Son échec, dû à l’impopularité que ses démêlés avec les Cayols lui donnaient parmi le peuple, ne paraissait l’attrister que médiocrement. À la vérité, il aimait mieux veiller à ses affaires qu’à celles du pays; il avait assez de soucis chez lui, assez de besogne pour parer les coups qui le menaçait, sans se charger d’un 63bmandat qui le clouait à Paris pendant plusieurs mois de l’année.
Il s’installa dans son hôtel du cours Bonaparte et agit en sorte de s’y faire oublier de la ville entière. Il cessa de sortir en voiture, d’éclabousser les paisibles négociants; il mit tous ses soins à passer inaperçu, il réussit au bout d’un certain temps à devenir un inconnu pour le plus grand nombre. Son rêve était d’assurer au plus tôt sa tranquillité et d’aller ensuite à Paris manger à grand tapage la fortune de sa nièce.
S’il acceptait la vie triste et cachée qu’il menait, c’est qu’un instinct de prudence lui conseillait d’étudier la position et de chercher l’impunité avant de toucher à des biens qui ne lui appartenaient pas. Il avait des envies folles de se satisfaire tout de suite. Mais son orgueil était lâche devant le châtiment; il voulait bien voler Blanche, pourvu qu’on ne put jamais lui crier qu’il était un voleur.
Quand il fut parvenu à se faire oublier, quand il se fut cloîtré dans son hôtel, en simple particulier amoureux de l’ombre et du silence, il
put dresser ses batteries. Il se trouvait au centre de l’intrigue qu’il voulait conduire, et il espérait avoir endormi la méfiance de ses adversaires par ses airs nonchalants et désintéressés. Au fond, son plus âpre désir était de retrouver l’enfant de sa nièce et de s’en emparer. Alors seulement, il pourrait disposer de la fortune qui dormait entre ses mains. Mais, par un prodige d’hypocrisie et d’habileté, il sut se contraindre pendant près de trois ans, il demeura calme et oisif, sans paraître faire la moindre démarche pour savoir où l’on avait caché son petit-neveu. Et en réalité, il ne hasarda pas une seule tentative, il resta fidèle à son plan de feinte insouciance.
63cCette comédie eut pour résultat de tranquilliser Marius. Le jeune homme avait cru, le lendemain de l’enlèvement, que M. de Cazalis allait s’emporter, fouiller Marseille, chercher partout le fils de sa nièce. Il fut d’abord très
surpris de l’attitude indifférente et paisible de l’oncle de Blanche, il pensa que cette tranquillité cachait quelque piége; puis, peu à peu, ses soupçons s’évanouirent, il s’endormit dans une confiance heureuse, il finit par ne plus songer à cet homme qui se cachait dans l’ombre pour mieux guetter sa proie.
Si M. de Cazalis patientait et ne cherchait pas le lieu où l’enfant se trouvait caché, c’était qu’il avait compris que de longtemps les Cayol ne pouvaient se servir de cet enfant contre lui. Il leur permettait de l’élever, comptant le voler quand il deviendrait dangereux de le laisser entre leurs mains. Tant que Philippe ne rentrerait pas en France et tant que son fils n’aurait pas
un certain âge, Marius avait les bras liés, il lui était impossible de soulevér un scandale quelconque qui tournerait contre son frère. À vrai dire, M. de Cazalis comptait beaucoup sur l’esprit droit et juste de Marius pour mener à bien ses propres affaires; il se disait que jamais le jeune homme n’oserait compromettre Blanche et qu’il lui abandonnerait plutôt l’héritage. En tous cas, il avait au moins pour cinq ans de tranquillité devant lui, il laissait aller les événements, en se promettant d’agir, lorsque l’heure serait venue.
S’il comptait sur les vertus de Marius, il avait de véritables peurs, lorsqu’il songeait à Philippe. Il se disait que celui-là ne l’épargnerait pas, le jour où il tomberait entre ses mains. Il se rappelait les violences, le caractère brusque et énergique du fugitif, il le 63dcroyait homme à ne reculer devant rien, lorsqu’il s’agirait de contenter une haine et de se venger. Aussi prit-il certaines précautions pour se mettre à l’abri de cette haine, dans le cas où Philippe voudrait rentrer en France. Il désirait ardemment lui voir commettre cette imprudence, et, plus encore pour le faire arrêter que pour échapper à sa vengeance, il chargea un certain Mathéus, un coquin dévoué, de se rendre en Italie, de s’attacher aux pas du jeune homme et de revenir avec lui, s’il s’embarquait. L’espion s’acquitta fidèlement de son mandat. Il retrouva Philippe à Gênes et ne le quitta plus. Quand le fugitif revint à Marseille, Mathéus se trouvait sur le même navire. Mais, par un hasard, il le perdit de vue pendant le débarquement, et ne l’ayant pas retrouvé sur le port, il ne put annoncer à son maître que la présence de son ennemi dans la ville, sans lui indiquer le lieu où il s’était caché.
Lorsque M. de Cazalis sut que Philippe se trouvait à Marseille, il fut pris d’une véritable épouvante, non pas qu’il craignit une vengeance immédiate et directe, mais parce qu’il s’imagina que le jeune homme allait le traquer sourdement et lui faire rendre gorge. Il désirait bien le voir rentrer en France, mais à la condition de connaître son refuge et de le livrer à la police le lendemain de son arrivée. Du moment qu’il lui échappait, il croyait toujours le sentir autour de lui, creusant des
pièges sous ses pas. Il vécut pendant un an dans des anxiétés continuelles, pris d’effrois subits, ne sachant s’il devait fuir ou rester.
Il fit fouiller tout Marseille par Mathéus qui déploya d’autant plus de zèle qu’il avait une maladresse à se faire pardonner. Mathéus ne découvrit pas la retraite du fugitif. Il eut 63ebeau surveiller Marius, le suivre en tous lieux, il ne put arriver jusqu’à Philippe, car il avait été convenu entre ce dernier et son frère qu’ils renonceraient à se voir, tant que la grâce du condamné ne leur permettrait pas de se serrer la main sans péril. D’ailleurs,
Philipe était tellement changé sous ses grossiers vêtements de portefaix, sans barbe, le visage et les mains hâlés, que Mathéus passa plusieurs fois à côté de lui sans le reconnaître. M. de Cazalis qui ne voulait point mêler la police à ses affaires, tant qu’il n’aurait pas préparé une arrestation certaine, se désespérait des insuccès de son espion. Il le lançait chaque matin dans Marseille, en lui faisant des promesses de plus en plus séduisantes. Il avait connaissance des démarches que Marius tentait pour obtenir la grâce du fugitif, et il comprenait que cette grâce serait accordée, s’il ne se hâtait pas de pousser de nouveau Philipde dans un cachot. Son idée fixe était de retrouver et de livrer son ennemi, ce qui, pensait-il, le mettrait pour l’instant à l’abri de tout danger.
Un jour, M. de Cazalis, en passant sur le port, se mêla à un rassemblement qui se formait autour d’un blessé. Il demanda quel accident venait d’arriver, et on lui répondit que c’était un portefaix qui avait eu le pied écrasé sous une énorme caisse de marchandises. Comme il s’approchait davantage, il vit auprès du pauvre diable un de ses collègues, un autre portefaix qui donnait des ordres et dont les gestes brusques et la voix haute lui causèrent une profonde émotion. Il n’avait entendu qu’une fois la voix de Philippe, lors du procès, et cette voix était restée vibrante et forte dans ses oreilles.
Il revint en toute hâte à son hôtel et fit appeler Mathéus qui reçut de lui des instruc63ftions détaillées. Ce dernier devait s’assurer de l’identité du portefaix et le suivre pendant deux ou trois jours pour
connaitre ses habitudes et les lieux qu’il fréquentait. Le lendemain, la chasse commença.
Le plan de M. de Cazalis était d’une simplicité adroite. Il voulait faire coup double. Des envies lui venaient d’embrasser son petit-neveu, et, jugeant qu’il l’avait laissé assez longtemps aux Cayol, il désirait le posséder à son tour. Pour retrouver et voler l’enfant, il décida qu’il se servirait du père. Philippe, à coup sûr, devait rendre de fréquentes visites à son fils, et il n’y avait qu’à le suivre pour connaître la retraite du petit. M. de Cazalis se disait que lorsqu’il connaîtrait cette retraite, il lui serait facile d’y faire arrêter son ennemi et de s’emparer en même temps de l’héritier de Blanche. Mathéus avait ordre de ne pas perdre le faux portefaix de vue et d’établir une enquête pour savoir si un enfant ne se trouvait pas caché dans une des maisons où il entrerait.
Deux jours après, Mathéus annonça à M. de Cazalis que le portefaix était bien Philippe Cayol, et que, chaque soir, ce portefaix se rendait à Saint-Barnabé chez un jardinier nommé Ayasse qui avait chez lui un jeune enfant en garde. L’ancien député comprit tout, et il eut un sourire de triomphe.
– À quelle heure cet homme va-t-il à Saint-Barnabé? demanda-t-il à Mathéus.
– À six heures du soir, répondit celui-ci, et il y reste jusqu’à huit ou neuf heures.
– Bien… Reviens demain à six heures. Je te donnerai mes ordres.
Le lendemain, M. de Cazalis eut une courte conférence avec Mathéus. Puis ils partirent pour Saint-Barnabé où ils arrivèrent à sept heures. Deux gendarmes les accompagnaient.


26 octobre 1867 (64)


64aVIII

CHEZ LE JARDINIER AYASSE

Philippe, depuis qu’il se cachait à Marseille, menait une vie monotone, et la seule consolation qu’il eut, était d’aller, chaque soir, embrasser son fils à Saint-Barnabé. Marius, par prudence, l’avait supplié d’attendre d’être libéré pour faire de pareilles visites, car il comprenait qu’il aurait mieux valu que le père et l’enfant fussent séparés jusqu’au jour où ils se seraient vus sans courir le risque de se compromettre l’un l’autre. Mais il avait dû céder devant les prières instantes de son frère, et, pour se tranquilliser, il se disait que de Cazalis
gardait son indifférence et qu’il devait ignorer la présence à Marseille de Philippe et de son fils.
Le fugitif, qui ne voyait personne, pas 64bmême Marius, venait donc chaque soir chez Ayasse et goûtait là les seules joies de sa vie. D’ordinaire, dès qu’il était arrivé, le jardinier et sa femme profitaient de sa présence pour s’absenter, pour porter à Marseille les légumes et les fruits qu’ils
récolteraient. Philippe restait seul au logis, il poussait les verrous et jouait avec Joseph, comme un enfant. Une paix sereine se faisait en lui, il oubliait le passé et le présent, il rêvait un avenir paisible. Dès qu’il était là, enfermé dans cette vieille maison, si tranquille et si douce, il ne se souvenait plus qu’il était un condamné, un misérable qu’un gendarme pouvait reconduire à la ville, les menottes aux mains; il se croyait un paysan, un homme qui avait cultivé sa terre toute la journée et qui se reposait le soir auprès du berceau de son fils. Ces heures sereines lui donnaient de nouvelles forces et apaisaient les mauvaises fièvres qui le prenaient par fois.
On n’aurait pas reconnu dans cet homme, courbé et vieilli, veillant sur un enfant comme une nourrice dévouée, le brillant cavalier, le jeune amoureux, élégant et tapageur, qui remplissait Marseille, trois ans auparavant, du bruit de ses bonnes fortunes. Le malheur est une rude école.
Le soir où de Cazalis et
Mathieu se rendaient à Saint-Barnabé, accompagnés de deux gendarmes, Philippe, comme à son ordinaire, était arrivé chez Ayasse vers six heures. Le jardinier et sa femme l’attendaient pour conduire à Marseille une voiture de raisin. Dès qu’il se trouva seul, il se retira dans 64cla salle du bas et s’enferma. Le petit Joseph n’était guère en train de jouer; il avait couru au milieu des vignes toute la journée, et il dormait sur une sorte de vieux canapé, les lèvres souriantes et barbouillées de raisin. Philippe marcha doucement pour ne pas l’éveiller et vint s’asseoir en face de lui. Il le regardait dormir, au milieu du silence, dans la lueur vague du crépuscule qui tombait. Pendant près d’une heure, il resta ainsi muet et immobile, écoutant la respiration légère de l’enfant avec une émotion poignante, trouvant dans sa contemplation des délices profondes. De grosses larmes qu’il ne sentait pas, coulaient sur ses joues.
Comme il était là, perdu dans une extase attendrie, on frappa brusquement à la porte, et il lui sembla que des mains se posaient sur ses épaules pour l’arrêter. Les coups violents et pressés qui retentissaient le tirèrent de son rêve; il retomba sur la terre, du haut de ses songes, et il passa de sa sérénité oublieuse à son épouvante de toutes les heures. Il se dit que là, derrière la porte, il y avait des gendarmes.
À demi levé, il écouta, bien décidé à ne pas ouvrir. Il fermait la porte chaque soir, pour faire croire que la maison était vide. Le petit Joseph dormait toujours, rose et souriant. Les coups redoublaient, et Philippe crut remarquer qu’ils étaient donnés par une main faible et impatiente. Au même instant, il entendit une voix de femme, une voix étouffée, pleine d’effroi, qui balbutiait:
64dOuvrez, ouvrez vite, pour l’amour de Dieu!
Il lui
semble reconnaître cette voix, et, obéissant à une sorte d’instinct, il tira les verrous.
Fine entra d’un bond dans la chambre, referma vivement la porte, essoufflée, défaillante. Pendant plusieurs secondes, elle reprit haleine, les mains sur son cœur, ne pouvant parler.
Philippe la regardait avec étonnement. Jamais Fine ne venait à cette heure chez Ayasse
et il fallait qu’il se passât quelque chose de bien grave pour qu’elle eut risqué une pareille visité, qui le compromettait.
– Eh bien? demanda-t-il.
– Ils sont là, répondit Fine en poussant un profond soupir, je les ai vus sur la route et je me suis mise à courir à travers champs pour arriver avant eux.
– De qui parlez-vous?
Fine regarda Philippe, comme surprise de sa question.
– Ah! oui, reprit-elle, vous ne savez rien… Je venais pour vous dire qu’on devait vous arrêter ce soir.
– On doit m’arrêter ce soir! cria le jeune homme en se redressant avec colère.
– Cette après-midi, continua l’ancienne bouquetière, Marius a appris par un hasard providentiel que M. de
Cazalts avait requis deux gendarmes pour opérer une arrestation du côté de Saint-Barnabé.
– Toujours, toujours cet homme!
– Alors, Marius, qui est rentré fou de
64edoulour, m’a chargée d’accourir ici, de prendre l’enfant, et de vous conjurer de fuir.
Philippe fit un pas vers la porte.
– Eh! non, s’écria la jeune femme avec désespoir, il est trop tard, maintenant. Je ne suis pas arrivée à temps. Je vous ai dit qu’ils étaient là…
Elle sanglotait, elle venait de s’asseoir sur une chaise, auprès du petit Joseph, et elle le regardait dormir, accablée et anxieuse. Philippe tournait dans la salle, comme pour chercher une issue.
– Et pas un moyen de salut! murmurait-il… Ah! j’aime mieux tout risquer. Donnez-moi l’enfant. La nuit vient et peut-être aurai-je le temps de m’échapper par la porte.
Il se baissait pour prendre Joseph, lorsque Fine lui saisit les mains, en lui faisant un geste énergique qui l’invitait à prêter l’oreille. Alors, dans le silence frissonnant on entendit un bruit de pas devant la maison. Presque en même temps, on heurta brutalement à la porte à coups de crosse de fusil. Une voix rude répéta à plusieurs reprises:
– Ouvrez, au nom de la loi!
Philippe devint très-pâle et se laissa glisser sur le canapé, à côté de son fils.
– Tout est perdu, murmura-t-il
,
– N’ouvrez pas, répondit Fine à voix basse. Marius m’a recommandé, dans le cas où vous ne pourriez fuir, d’entraver autant que possible votre arrestation, afin de gagner du temps.
– Pourquoi n’est-il pas venu lui-même?
64fJe ne sais. Il ne m’a point communiqué ses projets; il est parti de son côté en courant, tandis que je montais en fiacre pour venir ici.
– Il ne vous a pas dit s’il viendrait nous prêter secours
.
– Non
, je vous le répète, il était fou de douleur. Je l’ai entendu seulement murmurer: «Dieu veuille que je réussisse!»
À ce moment, les crosses de fusil heurtèrent plus violemment la porte, et de nouveau retentit le cri terrifiant:
– Ouvrez, au nom de la loi!
Fine mit un doigt sur ses lèvres pour recommander à Philippe un silence absolu, et
tous deux ils restèrent sur le canapé silencieux et frissonnants. Chaque coup, chaque mot leur donnait une secousse, augmentait leur anxiété. Entre eux, le petit Joseph dormait toujours, mais d’un sommeil inquiet et agité. Le groupe effrayé que formaient ces trois personnes, au fond de la grande chambre pleine d’ombre, avait un caractère lamentable et saisissant. Tandis que les fusils retentissaient avec des cliquetis aigres sur le bois de la porte, ils gardaient une immobilité et un mutisme qui les auraient fait prendre pour des cadavres sans les mouvements d’attention et d’effroi qui les courbaient par instants.
Il y avait déjà près de cinq minutes que les gendarmes frappaient et criaient. L’un d’eux finit par déclarer à M. de Cazalis que la maison paraissait vide et qu’ils n’avaient pas des pouvoirs suffisants pour enfoncer la porte.
64gSi nous étions certains que votre homme fut là, ajouta-t-il, nous ferions sauter la serrure; mais nous ne pouvons courir le risque de tenter une telle chose inutilement.
– L’homme est là à coup sûr, s’écria Mathéus, je l’ai vu entrer.
– Je réponds de tout, dit à son tour M. de Cazalis, je prends sur moi la responsabilité de vos actes.
Les deux gendarmes hochèrent la tête, sachant parfaitement qu’eux seuls seraient punis s’ils violaient un domicile. Ils avaient reçu uniquement l’ordre d’arrêter la personne qu’on leur désignerait, et ils ne voulaient pas dépasser leur consigne. M. de Cazalis se désespérait de les voir irrésolus, près d’abandonner la partie, lorsque des bruits s’élevèrent dans l’intérieur de la maison.
– Entendez-vous, dit-il; vous voyez bien que la maison n’est pas vide et que notre homme
et là!
Voici ce qui venait d’arriver: le petit Joseph avait ouvert les yeux et, effrayé de se trouver dans l’obscurité et d’entendre de grosses voix, il avait éclaté en sanglots. Épouvantée, Fine tentait vainement de le rassurer par ses caresses, sans parvenir à étouffer le bruit de ses larmes. Le fils livrait le père.
Les gendarmes frappèrent de nouveau, en criant:
– Si vous n’ouvrez pas, nous enfonçons la porte.


31 octobre 1867 (65)

65aÀ la violence des coups de crosse contre le bois, Philippe comprit que la porte ne résisterait pas longtemps. Il se leva et alluma une lampe; il ne craignait plus que la clarté le trahît. Joseph, terrifié par les coups sourds et profonds qui ébranlaient la maison, criait plus fort, et Fine, qui s’était dressée et qui le berçait dans ses bras, allait de long en large, désespérée, ne pouvant le faire taire.
– Oh!
laîssez-le crier, lui dit Philippe… Maintenant, ils savent que je suis là.
Et il vint embrasser son enfant, en murmurant d’une voie désolée:
– Pauvre cher petit!
Il le regardait
et de grosses larmes emplissaient ses yeux. Il songeait qu’il venait d’être livré par son bien-aimé Joseph, et cette pensée l’accablait d’une tristesse profonde. Il se disait que Dieu était bien cruel d’avoir choisi 65bpour le perdre son cher amour, cette créature innocente qu’il adorait de toutes ses tendresses.
Quand il eut embrassé une dernière fois Joseph, il se dirigea vers la porte d’un pas brusque. Fine l’arrêta.
– Vous allez leur ouvrir? demanda-t-elle avec angoisse.
– Eh! oui, répondit-il. N’entendez-vous pas?… Le bois cède, et la serrure doit être près de sauter… Ayasse peut revenir d’un moment à l’autre, et d’ailleurs, maintenant que la fuite est impossible, je ne veux pas que cette porte soit endommagée davantage.
– Par grâce, attendez encore… Gagnons du temps.
– Gagner du temps… Pourquoi? Tout n’est-il pas perdu?
– Non, j’ai foi
cn Marius. Il m’a recommandé d’entraver le plus possible votre arrestation, et je vous supplie d’obéir à ses prières. Il y va de votre salut.
Philippe secoua la tête.
– On me fera payer cher chaque minute de résistance, dit-il. Il vaudrait mieux ne pas lutter inutilement.
Fine voyait que le désespoir le rendait lâche, et elle ne savait plus que lui dire pour lui donner quelque énergie. Il lui vint une idée soudaine.
– Mais, s’écria-t-elle, que va devenir Joseph. Quand vous serez arrêté, ces hommes vont l’arracher de mes bras.
Le jeune homme, qui posait déjà la main sur un verrou, se retourna brusquement, pâle et tremblant. Il revint auprès de Fine.
– Ne m’avez-vous pas dit que de Cazalis est là avec les gendarmes? demanda-t-il.
– Oui, lui répondit-elle.
65cIl devint plus pâle encore et balbutia d’une voix étranglée:
– Oh! je comprends tout maintenant… Misérable égoïste, je ne songeais qu’à mon salut, et mon enfant était plus menacé que moi!… Vous avez raison, ils ne viennent m’arrêter ici que pour voler Joseph… Que faire, mon Dieu!
À ce moment, un coup fut donné dans la porte si brusque et si violent que le bois craqua, comme s’il allait éclater. Philippe regarda autour de lui d’un air égaré.
– Pas une issue, reprit-il, et dans quelques minutes cette porte sera éventrée… Le plan de ce Cazalis est habile; d’un coup de filet, il prend le père et le fils… Oh! je vendrais mon âme pour lui échapper.
Les coups devenaient de plus en plus retentissants. On sentait qu’une sorte de rage s’emparait des gendarmes, devant cette porte qui résistait si longtemps.
Philippe resta quelques secondes la tête entre les mains, tâchant de réfléchir; de trouver un moyen de salut. Puis, d’une voix basse et rapide:
– Je suis de votre avis,
dil-il à Fine. Il faut chercher à gagner du temps, car je ne puis croire que le Ciel nous abandonne… Marius a toujours été mon bon ange.
– Barricadons la porte avec les meubles, s’écria la jeune femme.
– Non, le moyen est mauvais. Une résistance ouverte ne peut que hâter les évènements.

– Ouvrir la porte et me livrer… Auparavant, vous monterez en haut dans le grenier avec Joseph, vous vous cacherez le mieux possible, et je m’arrangerai de manière à faire traîner les formalités de mon arrestation, pour donner au Ciel le temps de nous secourir.
65dEt si l’on vous emmène tout de suite, et si je reste à la merci de ces hommes?
– Alors c’est Dieu lui-même qui voudra notre perte… Il ne s’agit point de raisonner, et nous n’avons pas deux partis à prendre… Entendez-vous, la porte craque… Pour l’amour de Dieu! montez vite et cachez-vous.
Il poussa Fine vers l’escalier, et, quand elle eut disparu dans l’ombre, il alla tirer les verrous.

IX

GRÂCE! GRÂCE!

Avant d’ouvrir, Philippe avait éteint la lampe.
Les gendarmes, qui allaient se précipiter dans la maison, s’
arretèrent court sur le seuil, craignant que l’obscurité ne cachât quelque piège. Peut-être avait-on ouvert devant leurs pas la trappe d’une cave, peut-être les attaquerait-on par derrière, dès qu’ils seraient entrés. À vrai dire, le gouffre noir qui se creusait en face d’eux, les effrayait.
– Il faudrait avoir une lumière, murmura l’un d’eux. Nous ne pouvons chercher et trouver le coupable dans ces ténèbres.
– Je n’ai pas une allumette sur moi, dit l’autre.
M. de Cazalis se désespérait; il n’avait pas prévu ce nouvel obstacle. La nuit était comme un mur épais et impénétrable qui le séparait encore de Philippe.
– Auriez-vous peur! s’écria-t-il.
Et, dans un mouvement de rage, il poussa les gendarmes qui avancèrent ainsi de deux ou trois pas dans la pièce.
Philippe, qui s’était placé debout contre le 65emur, à l’entrée, s’élança, passa derrière le dos des gendarmes, et se trouva dehors, après avoir presque renversé Mathéus.
– Au secours! hurla celui-ci, l’homme s’échappe!
Les gendarmes se tournèrent vivement. Philippe s’était arrêté devant la maison, à quelques mètres. Il aurait pu fuir, mais il ne songeait plus à lui, il songeait à son enfant; s’il avait éteint la lampe, s’il avait fait mine de se sauver, c’était uniquement pour gagner du temps. Les bras croisés, dédaigneux, il dit à voix haute:
– Que me voulez-vous, pourquoi m’avez-vous forcé à ouvrir cette porte?
Les deux gendarmes s’étaient élancés et l’avaient pris chacun par un poignet.
– Lâchez-moi, leur dit-il avec force. Vous voyez bien que je me livre volontairement. Si j’avais voulu fuir, je serais déjà loin… Parlez, que me voulez-vous?
– Nous avons ordre de vous arrêter, répondirent-ils en le lâchant, dominés par les éclats impérieux de sa voix.
– C’est bien, reprit-il, je vous suivrai, lorsque vous m’aurez montré le mandat qui me concerne… Entrons.
Il revint dans la salle, en feignant de ne voir ni Mathéus ni de Cazalis. Lorsqu’il eut allumé la lampe et que l’ancien député et son âme
damné se présentèrent, il se tourna vers les gendarmes, et, d’un ton de raillerie amère:
– Ces messieurs sont de la police? demanda-t-il.
Le gentilhomme reçut cette phrase en plein visage comme un coup de fouet. Il eut conscience du rôle indigne qu’il jouait, et la colère sourde qui grondait en lui, éclata.
– Qu’attendez-vous? cria-t-il, bâillonnez ce misérable, garottez-le… Ah! coquin, je 65fte retrouve, et
cette fois, tu ne m’echapperas pas!
Il écumait, il demandait les menottes pour les mettre lui-même à Philippe. Celui-ci le regardait avec un mépris écrasant. Les gendarmes lui avaient remis le mandat d’amener lancé contre lui, et il en prenait connaissance, lentement, cherchant un moyen pour retarder encore le moment de son arrestation.
Pendant ce temps, Mathéus disparut. Il avait allumé un rat de cave qu’il portait sur lui, et il s’était glissé dans l’escalier. Il allait exécuter les ordres de M. de Cazalis qui lui avait promis une honnête récompense, s’il parvenait à voler le petit Joseph, à la faveur du désordre qu’amènerait l’arrestation de Philippe.
Mathéus était un homme prudent qui ne faisait rien à la légère. Depuis deux jours, il étudiait les habitudes de la maison Ayasse, il savait que le jardinier et sa femme devaient se trouver à Marseille, et il se disait que Philippe, en entendant les gendarmes, avait sans doute caché son fils dans une chambre du haut. Il comptait trouver l’enfant seul et s’en emparer aisément.
Il visita les pièces du premier étage et ne trouva rien. Il fit sauter la serrure d’une porte qui était fermée, fouilla chaque coin, acquit la certitude que Joseph n’était pas là.
Alors il se décida à monter au grenier.


7 novembre 1867 (66)

66aLa porte du grenier ne fermait qu’au loquet. Mathéus la poussa et fit quelques pas sur la paille qui emplissait ce galetas; il élevait le rat de cave, regardant de loin dans les coins, n’osant avancer de peur de mettre le feu. Il ne vit rien. Il y avait là un amas de choses indescriptibles, de vieilles barriques défoncées, des instruments de culture hors d’usage, des débris sans nom qui encombraient le plancher, jetant çà et là de grandes ombres noires.
Mathéus pensa que Philippe n’avait pu cacher son fils au milieu de ces vieilleries, couvertes de poussière et de toiles d’araignée. Il ne chercha pas
d’avantage et redescendit au premier étage où il fit de nouveau une visite minutieuse. Il ouvrit les meubles, souleva les rideaux, regarda partout. Pas d’enfant. Alors, notre homme s’assit et se mit à réfléchir; le 66bcoquin avait l’habitude de raisonner en toutes circonstances et de toujours se conduire selon les règles d’une logique serrée.
Son raisonnement fut court et invincible. Il avait entendu crier l’enfant, donc l’enfant était dans la maison; s’il ne le trouvait pas au premier étage, c’est qu’il devait être forcément dans le grenier. Il avait mal cherché sans doute.
Il remonta au grenier.
Dès qu’il y fut entré, pour ne pas mettre le feu, il posa son rat de cave sur un vieil arrosoir. Il avait bien eu un instant la pensée d’enflammer les bottes de paille, au risque d’incendier la maison. L’enfant était là à coup sûr, et Mathéus sentait vaguement que la mort de ce petit être réjouirait de Cazalis. Il n’avait qu’à laisser tomber le rat de cave et l’héritier de Blanche était rôti de la belle façon. Mais il eut peur de faire trop de zèle, d’outrepasser ses pouvoirs. Son maître lui avait demandé l’enfant vivant, il ne pouvait décemment pas le lui apporter mort.
Il se mit à sonder la paille, à fouiller parmi les vieilles barriques. Il allait lentement, ne laissant échapper aucun coin, s’attendant à chaque instant à mettre la main sur un corps chaud. Le rat de cave, posé sur l’arrosoir, jetait dans le grenier une lueur jaune et vacillante qui éclairait d’une façon sinistre les recherches prudentes et sournoises de cet homme.
Quand il fut arrivé au fond du galetas, Mathéus s’arrêta brusquement. Il venait d’entendre le bruit haletant d’une respiration oppressée. Il sourit en silence, d’un air de triomphe, et écouta pour savoir d’où sortait ce bruit. Le bruit sortait d’une sorte d’encoignure formée par des bottes de foin empilées à quelque distance de la muraille.
66cMathéus fit un pas, allongeant la tête, les mains tendues, comme pour s’emparer de sa proie. Quand il eut jeté un coup d’œil dans la cachette, il laissa retomber ses mains de surprise.
En face de lui, Fine venait de se dresser, d’un mouvement brusque et effrayé. Elle serrait contre sa poitrine le petit Joseph qui s’était rendormi et qui souriait dans son sommeil.
Depuis près d’un quart d’heure, la jeune femme écoutait les pas étouffés de Mathéus. Pendant ce temps, ses anxiétés furent atroces. Elle faillit crier d’angoisse, lorsque Mathéus visita une première fois le grenier où elle s’était réfugiée en l’entendant monter. Puis, quand il redescendit, elle respira, elle crut être sauvée. Et voilà qu’il était revenu et qu’il l’avait découverte. Elle était perdue, il allait lui arracher Joseph des bras.
Droite, frémissante, se disant qu’elle se laisserait plutôt assassiner que de livrer l’enfant, elle regardait Mathéus en face, avec une sorte d’épouvante courageuse.
Mathéus, dans le premier moment, fut stupéfait. Il ne s’attendait point à trouver là cette jeune femme qu’il ne connaissait pas et qui semblait être la mère du petit. Pendant plusieurs minutes, Fine et lui se contemplèrent, lui frappé d’étonnement, elle d’effroi, béants en face l’un de l’autre, sans parler.
Puis le misérable eut un sourire de mauvais augure. Après tout, il aimait mieux avoir affaire à cette jeune femme qu’à Philippe; d’une poussée il allait la renverser sur le foin, et il lui arracherait l’enfant aisément. Fine lut sans doute ses pensées dans ses yeux, car elle s’adossa contre le mur, les jambes raidies, prête à lutter.
Ils n’échangeaient pas une parole. Le rat 66dde cave éclairait vaguement leur terrible silence. Mathéus allongeait la main, Fine fermait les yeux, se croyant déjà morte, lorsqu’un bruit croissant monta de la salle où Philippe se trouvait encore avec les gendarmes. Une voix bien-aimée que la jeune femme reconnut, criait: «Grâce! grâce!» avec des éclats de joie et de triomphe. Fine se redressa.
– Entendez-vous, dit-elle à Mathéus; le ciel nous a secourus. C’est pour vous, coquin, que les gendarmes ont apporté des menottes.
Mathéus, surpris et effrayé, oublia Fine et l’enfant, ne songeant plus qu’à son salut. Il courut à la porte du grenier et écouta. Il se demandait avec terreur par où il pourrait fuir, dans le cas où les choses tourneraient mal.
Voici ce qui se passait en bas.
Philippe, après avoir pris connaissance du mandat d’amener lancé contre lui, avait été obligé de se livrer aux gendarmes. Il réussit cependant à retarder encore son départ, en prétextant qu’il ne pouvait quitter la maison du jardinier Ayasse, sans lui laisser quelques lignes d’explication. La vérité était qu’il avait vu Mathéus disparaître par l’escalier, et qu’il tremblait pour Fine et son enfant. Il ne comptait plus sur Marius, il aurait simplement voulu attendre le retour du jardinier,
pour ne pas laisser la maison à la merci de M. de Cazalis.
Les gendarmes lui permirent d’écrire quelques lignes. Puis ils lui déclarèrent qu’il fallait marcher. Philippe regarda désespérément autour de lui, et il n’aperçut que l’ancien député qui ricanait avec triomphe.
– Eh! bien, lui cria ce digne gentilhomme, vous voilà donc muselé! Vous n’enlève66erez plus des héritières, vous ne jetterez plus le scandale dans les familles… Ah! ce sera un curieux spectacle que de voir le galant Philippe Cayol attaché au pilori!
Philippe ne répondit pas. Par dédain, pour ne pas être tenté de souffleter l’ancien député, il feignait depuis qu’il était là d’ignorer sa présence. Pendant que M. de Cazalis l’insultait, un gendarme lui mettait les menottes.
– En route, dit cet homme.
Et il fallut que Philippe s’avança vers la porte. Une angoisse horrible le serra à la gorge,
et il faillit éclater en sanglots. À ce moment, comme la porte était ouverte, un cri joyeux retentit au dehors, et un homme entra en répétant: «Grace! grâce!»
C’était Marius. N’ayant pas trouvé de voiture, il était venu de Marseille en courant. Il tira un pli de ses vêtements couverts de poussière, et le présenta aux gendarmes. Ce pli annonçait la grâce que le roi accordait à Philippe. Depuis un mois, on promettait cette grâce au frère du condamné, et le ciel avait voulu qu’elle vint justement à l’heure où de Cazalis usait de ses derniers pouvoirs pour forcer le parquet à agir selon la lettre de la loi. Marius n’était pas accouru sur-le-champ à Saint-Barnabé, désirant aller voir une dernière fois si la grâce ne serait point arrivée à Marseille.
Les gendarmes prirent connaissance du papier que le jeune homme leur avait remis, et ils s’inclinèrent devant cette lettre toute puissante. Leur mission était terminée, ils n’avaient plus qu’à se retirer. M. de Cazalis, hagard, terrifié par ce dénouement imprévu, les regarda s’éloigner avec colère, comme s’ils eussent travaillé eux-mêmes à la liberté de son ennemi; il se pressait le front entre les mains, et se demandait, dans la folie de son 66fdésespoir, s’il n’y avait pas un moyen de forcer les gendarmes à traîner Philippe en prison.
Marius, dès son entrée, avait jeté les bras au cou de son frère, en lui criant:
– Tu es libre… Dieu merci! J’arrive à temps.
Et Philippe était resté un instant immobile, étouffant, ne sachant comment remercier le ciel. Puis, brusquement, sans songer qu’il avait les mains liées par les menottes, il s’
étatt élancé dans l’escalier. Il venait de penser à cet homme qui était monté pour voler son fils.
Mathéus entendit le bruit de ses pas. Épouvanté, comprenant qu’un danger le menaçait, il chercha rapidement du regard un moyen de fuite. Il aperçut, devant la fenêtre du grenier qui était ouverte, un bout de corde pendu à une poulie. Il saisit la corde, au risque de tomber, et se laissa glisser. Il descendit ainsi presque sur la tête de M. de Cazalis qui se retirait, l’injure à la bouche, la rage au
cœar. Quand l’ancien député vit Mathéus sans l’enfant, il faillit le battre. Son expédition avait entièrement échoué; il ne s’était emparé ni du père ni du fils. Il rentra à Marseille en roulant dans sa tête des projets de vengeance, décidé à profiter de tous les évènements pour écraser les Cayol.
Fine, sauvée miraculeusement des brutalités de Mathéus, revint avec Philippe dans la salle du bas. Et là les deux frères et la jeune femme embrassèrent le petit Joseph, en se livrant à des accès de tendresse et de joie.
– Maintenant, nous sommes forts, s’écria Marius. Une condamnation infâme ne pèse plus sur nous, nous pouvons relever la tête et travailler ouvertement au bonheur de cet enfant.


9 novembre 1867 (67)


67aX

FÉVRIER 1848

Le lendemain, au réveil, les deux frères éprouvèrent une joie vive en se retrouvant ensemble, heureux et délivrés de toute crainte. La veille, ils avaient emmené Joseph avec eux, après avoir largement récompensé et remercié le jardinier Ayasse.
Philippe et son fils couchèrent dans le petit logement du jeune ménage. Pendant la nuit, Marius, encore tout secoué, ne put dormir et rêva le plan d’une vie nouvelle. Dès que la famille se trouva réunie, autour de la table, sur laquelle Fine venait de servir le déjeuner, il se décida à exposer ce plan.
Voyons, dit-il, parlons de choses sérieuses. Il s’agit de savoir ce que nous allons faire de cet enfant et ce que Philippe fera lui-même.
Philippe devint grave et attentif. Souvent 67bil avait songé à l’existence qu’il mènerait le jour où il lui serait permis de vivre sans se cacher; il sentait qu’il devrait travailler pour son fils, renoncer à ses ambitions et à ses folies
; d’ailleurs les rudes leçons qu’ils avaient reçues, en avaient fait un autre homme.
– L’enfant, continua Marius en souriant et en regardant Fine, trouvera aisément une mère…
La jeune femme tenait le petit Joseph sur ses genoux et lui faisait manger sa soupe, avec mille caresses. En entendant les paroles de son mari:
– Une mère, s’écria-t-elle, mais elle est toute trouvée!… On me l’a confié, on me l’a donné, n’est-ce pas, Philippe!… C’est moi qui suis sa mère… Puisque Marius ne veut pas me faire le cadeau d’un fils, je prends celui-
, et je ne le rends plus. Il restera toujours avec moi. Vous verrez comme je le soignerai, comme je l’aimerai.
Philippe attendri serra avec effusion les mains de l’ancienne bouquetière. La pensée de son fils en bas-âge l’avait effrayé parfois, et il s’était demandé comment il saurait élever un enfant de quatre ans. Il sentait combien il serait inhabile dans une pareille besogne. L’offre de Fine le sauvait d’une cruelle anxiété: il ne se séparerait pas de Joseph, et Joseph aurait auprès de lui une mère dévouée.
– Voilà l’enfant placé, reprit Marius en riant, et je me charge de placer le père… Avant tout, Philippe, dis-moi quels sont tes projets.
– Je veux travailler, répondit fermement le jeune homme, je veux vous faire oublier mes sottises et me créer un avenir calme et heureux.
67cC’est parfait… Tu renonces à tes rêves de richesse, tu consens à être un pauvre diable comme moi?
– Oui.
– Alors, j’ai ton affaire… Tu ne peux garder la blouse du portefaix, et je t’offre un modeste emploi qui te fera vivre, sans être à personne.
– J’accepte tout à l’avance… Je me confie à toi, les yeux fermés, certain que tu ne peux me conduire qu’au bonheur.
– Eh bien! je vais sur le champ t’installer chez mon patron, M. Martelly… Il y a plus de six mois que je te réserve chez lui une place de dix-huit cents francs. Crois-moi, mon pauvre ami, reste obscur, ne cherche plus à dominer, et nous goûterons de douces heures.
Les deux frères se rendirent chez l’armateur qui fit à Philippe un bienveillant accueil et qui parut heureux de lui venir en aide en l’acceptant à titre d’employé.
– Mon cher Marius, dit-il gaiement, placez-moi ce garçon-là où vous voudrez. Il y a beaucoup de besogne à faire ici, et nous avons besoin de commis intelligents et actifs. J’aime qui me sert fidèlement.
Marius chargea son frère d’une partie de la correspondance qui était considérable. Dès ce moment, une existence de paix commença pour Philippe. Il vécut des journées douces et mornes dans son bureau; le soir, il retrouvait l’intérieur calme du jeune ménage, il prenait Joseph sur ses genoux et jouait avec lui pendant des heures entières. Fine avait obtenu du propriétaire la jouissance d’une chambre qui se trouvait au quatrième étage et qu’elle arrangea d’une façon simple et coquette pour le jeune homme. La vie fut en commun: 67dPhilippe mangeait et couchait chez son frère, il ne sortait jamais, et ne semblait à l’aise que dans cette paisible félicité domestique.
Ce fut pendant plusieurs semaines une vie toute de douceur et de tendresse. À voir cette famille si unie, si heureuse, jamais on n’aurait pu soupçonner les émotions violentes qui l’avaient secouée, quelques mois auparavant. Les soirées étaient tièdes, attendries, pleines de paroles amicales. On eut dit la réunion de gens qui n’ont pas connu le malheur et qui vivent dans la certitude d’une joie éternelle.
Cependant, parfois, Philippe retrouvait sa voix brève et irritée de jadis. Lorsque la pensée de M. de Cazalis se présentait à lui, la fièvre le reprenait, il parlait de faire rendre gorge à l’oncle de Blanche.
– Nous sommes lâches, dit-il un soir à Marius, nous ne savons pas nous venger. Je devrais aller souffleter cet homme et lui réclamer la fortune de mon
flls.
Ces brusques colères de son frère effrayaient Marius, dont l’esprit calme et juste jugeait la situation avec plus de sang-froid.
– Tu serais bien avancé, répondit-il, si tu allais donner un soufflet à ton ennemi. Il te ferait emprisonner de nouveau, voilà tout.
– Mais cet homme est un voleur. Il garde un argent qui ne lui appartient pas, il le mange peut-être. Ah! tu es heureux, Marius, de pouvoir penser à ces choses sans t’emporter. Moi, j’ai des envies de lui arracher ces biens qui reviennent de droit à Joseph.
– Je t’en supplie, ne fais plus de coups de tête. Nous vivons en paix, ne gâte pas notre bonheur.
– Alors tu veux que je renonce pour mon enfant à l’héritage de sa mère?
67eEh! j’aime mieux te voir renoncer à cet héritage, pour le moment du moins, que de te laisser troubler de nouveau notre vie. Contentons-nous de nous défendre, et n’attaquons pas. Nous sommes trop faibles, nous serions brisés au premier heurt.
– Je voudrais que mon fils fût riche et puissant. J’ai de l’ambition pour lui, si je n’en ai plus pour moi.
– Ton
flls est heureux, nous l’aimons et nous l’élevons en honnête homme. Crois-moi, il n’a besoin de rien, il serait peut-être plus à plaindre, si tu réussissais à en faire un riche héritier.
Souvent de pareilles conversations revenaient entre Philippe et Marius. Ce dernier sentait que M. de Cazalis était trop puissant pour qu’on put l’attaquer avec des chances de succès; il avait compris que l’ancien député, à la première occasion, prendrait encore l’offensive, et il voulait réserver toutes ses forces pour la défense. Son plus cher désir était de faire oublier de l’oncle de Blanche l’existence de Joseph et de Philippe.
D’ailleurs, de nombreuses raisons l’
amenait à prêcher à son frère le désintéressement. Il craignait que celui-ci ne redevint fou en devenant riche. Il rêvait naïvement pour son neveu l’existence tranquille de commis, qu’il avait menée, et il ne croyait pas pouvoir lui préparer un avenir plus doux. Souvent il se disait: «Cet enfant sera pauvre et heureux comme moi, il trouvera une Fine qui lui donnera les félicités que je goûte.» Au fond de lui, il avait décidé qd’il ne réclamerait jamais un sou à M. de Cazalis.
Quand Philippe le pressait par trop, il lui parlait de Blanche,
ll lui disait qu’un scan67fdale tuerait eette pauvre fllle et que M. de Cazalis ne se laisserait pas arracher plusieurs centaines de mille franes sans ameuter tout Marseille. C’est ainsi qu’il maintenait son frère et qu’il l’empêchait de faire un éclat qui aurait pu causer des malheurs irréparables.
Peu à peu, il prouva à Philippe que l’heure n’était pas venue de se venger et de réclamer l’héritage de Blanche. Dès lors, la vie de la famille fut encore plus paisible. Ils n’avaient qu’une vague inquiétude: ils sentaient M. de Cazalis tourner autour d’eux, dans l’ombre, et ils se serraient pour protéger le petit Joseph contre les tentatives de son grand
oncle.
On arriva ainsi jusqu’aux premiers jours de février. Marius, tranquillisé, satisfait de voir son frère se plier
aisémedt à une vie obscure et modeste, le croyait corrigé de ses colères et de ses rêves ambitieux. Il espérait lui faire accepter l’existence bourgeoise qu’il menait et le sauver des angoisses dont il avait déjà réussi à le tirer. Rien dans la conduite de Philippe ne lui donnait des craintes, et il se disait avec joie qu’il avait vaincu le sort, lorsque tout d’un coup son frère se mit à sortir seul, à s’absenter de son bureau pendant des journées entières.
Marius trembla, il eut conscience que leur bonheur était menacé
et il suivit Philippe pour savoir où il allait. Il apprit ainsi que le jeune homme était membre d’une société secrète, et que, sous une impulsion venue sans doute de Paris, cette société travaillait activement à propager les idées républicaines. Cette découverte le désola, il fut désespéré de voir son frère se compromettre et fournir des armes à M. de Cazalis qui pourrait en user 67gd’une façon terrible. Lorsqu’il se hasarda à sermonner le conspirateur:
– Écoute, lui répondit celui-ci, je t’ai promis de ne plus faire de folies pour mon compte, mais je n’ai pas entendu renoncer à mes convictions. L’heure du peuple est venue, et je serais un malhonnête homme, si je ne travaillais pas à ce que je crois être le bien de tous.
Et il ajouta avec un sourire:
– Je n’aurai plus qu’une maîtresse, et celle-là s’appellera la liberté.
Marius essaya vainement de le retenir, le soir, auprès du petit Joseph. Philippe ne voulut rien entendre, et le jeune ménage dut assister, muet et désolé, à la ruine de leur cher bonheur. La vérité était qu’une vie paisible ne convenait pas à Philippe; il avait pu vivre pendant deux mois dans une félicité morne, mais il commençait à être écœuré, il lui fallait des
emotions violentes, une existence de dangers et de secousses. Aussi se jeta-t-il avec joie dans les périls que promettait une révolution imminente. Il avait toujours été un homme d’action, un démocrate ultra; aigri par la souffrance, ayant à se venger de la noblesse, il accepta l’espérance d’une insurrection avec une âpreté joyeuse. Et il reprit ses allures brusques, il se fit chef de parti, il poussa sourdement les ouvriers à la révolte, il prépara la population pauvre aux barricades qu’il rêvait.
Le vendredi, 25 février, un coup de foudre éclata sur Marseille. On apprit la déchéance de Louis-Philippe et la proclamation de la
Republique à Paris.

12 novembre 1867 (68)

68aLa nouvelle d’une Révolution consterna la ville. Ce peuple de négociants, conservateurs d’instinct, n’ayant souci que des intérêts matériels, était tout dévoué à la dynastie des d’Orléans, qui, pendant dix-huit années, avait favorisé le large développement du commerce et de l’industrie. L’opinion dominante à Marseille était que le meilleur gouvernement est celui qui laisse aux spéculateurs leur liberté d’action. Aussi les babitants furent-ils épouvantés à l’annonce d’une crise qui allait forcément arrêter les affaires et amener des faillites nombreuses, en supprimant les crédits sur lesquels vivaient la plupart des maisons de commerce.
Marseille n’accepta donc la République que comme un déplorable sinistre commercial. La ville se sentit frappée au cœur, dans sa prospérité, par le mouvement insurrectionnel de Paris. La majorité se désespéra à la pensée 68bde perdre les pièces de
çent sous amasssées, et il y eut à peine quelques hommes que le mot de liberté fit tressaillir et tira du sommeil épais de l’argent.
Philippe s’abusait étrangement en croyant pouvoir semer et déveloper parmi ses concitoyens les idées républicaines. Il s’employait avec toutes les fougues de son tempérament, il rêvait tout éveillé et travaillait violemment à réaliser ses rêves. S’il avait mieux étudié le milieu où il se trouvait, s’il avait eu le sang-froid
de juger les hommes et les choses qui l’entouraient, il aurait à coup sûr renoncé à lever le drapeau du libéralisme et se serait prudemment tenu tranquille.
Le parti républicain, à vraiment parler, n’existait pas. Il n’y avait aucun lien entre la bourgeoisie libérale et le peuple; le peuple restait en bas, sans chefs, sans tendances bien nettes, n’osant agir seul; la bourgeoisie se contentait de rêver une petite liberté honnête, faite pour son usage. Les quelques républicains de salon qui traînaient partout leurs belles phrases, étaient de simples bavards, qui ne se rendaient nullement compte de l’esprit morderne des sociétés, et qui cherchaient uniquement le moyen de se produire à leur avantage, grâce au nouvel état de choses.
En face de ces éléments républicains, faibles et désunis, se trouvaient deux camps puissants: les légitimistes qui riaient tout bas de la chute de Louis-Philippe et qui espéraient profiter de la bagarre pour ressaisir le pouvoir, et les conservateurs, la foule des commerçants, qui réclamaient la paix à tout prix, quel que fût d’ailleurs le maître, roi légitime ou usurpateur. Ces derniers ne 68csouhaitaient ardemment qu’une liberté:
La liberté de gagner des millions.
Si la ville eut osé, elle eut fait peut-être une contre-Révolution. Obligée
d’accepter les événements, elle se contenta d’opposer une sourde réaction au nouveau gouvernement. Des la première heure, elle accepta la République avec méfiance et tâcha d’en amoindrir la portée autant que possible. Les éléments conservateurs et légitimistes y dominèrent toujours et en firent un antre très-actif d’opposition.
Par moments, lorsque la fièvre ne l’exaltait pas, Philippe voyait clairement que lui et les siens ne réussiraient jamais à faire de Marseille une ville républicaine. Il avait alors de grands désespoirs et de grandes colères. Pendant quelque temps, il s’était jeté dans le journalisme; mais il avait bien vite compris que les articles ardents qu’il lançait, n’étaient même pas lus par la foule effrayée des négociants, et que c’était là de l’enthousiasme dépensé en pure perte. Il jugea que l’action était préférable au journalisme.
Une des mesures qui le désespéra, fut la création d’une garde-nationale choisie exclusivement dans la bourgeoisie aristocratique de Marseille. Cette garde-nationale était évidemment destinée à tenir le peuple en respect. Il aurait voulu qu’on y admît les pauvres et les riches, afin de confier la garde de la cité à l’ensemble des citoyens, à une troupe franchement animée de sentiments libéraux. Le peuple épouvantait les conservateurs, et ceux-ci armaient la bourgeoisie pour créer un antagonisme entre elle et lui, pour les heurter l’un contre l’autre, si les circonstances le demandaient. C’était tout simplement 68dpréparer une guerre civile. La corporation des portefaix fut seule acceptée et armée, parce qu’on réfléchit sans doute que les membres de cette corporation, vendus en quelque sorte aux négociants qui les employaient, consentiraient à combattre leurs frères, les autres travailleurs, la populace dont le nom seul faisait frémir.
Philippe refusa énergiquement de faire partie de la garde-nationale.
– Je reste avec le peuple, dit-il, en pleine place publique; si jamais on l’attaque, si on ne respecte pas ses droits, je lui conseillerai de s’armer à son tour et je combattrai avec lui.
Du vendredi 25 au mardi 29, Marseille ne put se décider à proclamer la République. Les autorités de l’ancien régime gardèrent leur poste, la ville entière resta anxieuse et mal à l’aise. Le préfet et le maire affirmaient qu’ils étaient sans nouvelles de Paris. Les républicains sentaient le péril immense qu’il y avait à laisser le pouvoir entre les mains des serviteurs du roi déchu; ils firent plusieurs manifestations qui restèrent sans résultat; la réaction commençait déjà, les conservateurs ne voulaient pas abandonner la place avant d’être bien sûrs que tout était désespéré. On atteignit ainsi le lundi soir. Les ouvriers
réunis sur la Cannebière, dûrent se diriger vers l’Hôtel-de-Ville, en masse, torche en main et drapeau en tête, pour obtenir la promesse formelle que le nouveau gouvernement serait publiquement proclamé le lendemain matin.
Pendant ces cinq jours d’anxiété, Philippe vécut dans une fièvre terrible. Il n’allait plus à son bureau, il rentrait tard, tout secoué 68epar les émotions violentes de la journée. Le soir, il apportait dans le jeune ménage, morne et désolé, des paroles brèves de colère et de menace. Et Fine et Marius le regardaient avec désespoir, comprenant qu’il se perdait, ne pouvant l’arrêter au bord du gouffre.

XI

OÙ MATHÉUS SE FAIT RÉPUBLICAIN

Le lendemain de son expédition chez le jardinier Ayasse, M. de Cazalis, dont la colère était tombée, fut pris d’une véritable épouvante. Il se sentait au pouvoir de ses ennemis: maintenant que Philippe avait sa grâce
, les Cayol allaient sans doute le traquer sans pitié.
Il laissa voir ses craintes
devent Mathéus. Ne sachant sur qui passer l’emportement que lui causait son impuissance, il accabla ce dernier de reproches, il l’injuria, il lui dit que s’il n’avait pas volé Joseph, c’est qu’il devait être payé par Marius.
Mathéus accepta philosophiquement les injures, en haussant les épaules.
– Allons, continuez, dit
il avec impudence à l’ancien député, dites-moi que je suis un gueux, si cela peut vous soulager. Au fond, vous savez que je vous suis tout dévoué, puisque vous me payez bien plus grassement que jamais ne pourraient le faire ces va-nu-pieds de Cayol… Au lieu de vous irriter, il serait bien plus sage de raisonner la position et de prendre un parti.
Le sang-froid du coquin
, calma M. de Cazalis. Il avoua alors à son complice qu’il avait une grande envie de fuir et d’aller vivre tranquille en Italie ou en Angleterre. 68fC’était la façon la plus simple et la plus prompte d’échapper aux ennuis qui le menaçaient. On n’irait certainement pas lui réclamer ses comptes de tutelle en pays étranger.
Mathéus écouta son maître, en hochant la tête. Ce plan de fuite ne faisait pas du tout ses affaires. Il avait besoin, pour achever sa fortune, que M. de Cazalis restât à Marseille, afin de spéculer sur sa peur et de lui soutirer le plus d’argent possible en le servant avec la scélératesse nécessaire. Il sentait bien que le gentilhomme avait raison de vouloir fuir; là était le salut. Mais le salut de M. de Cazalis lui importait fort peu; il se souciait médiocrement de le compromettre, du moment où il avait intérêt à le lancer dans une lutte dont l’issue était douteuse. Ce qu’il voulait avant tout, c’était ne pas perdre ses appointements d’espion. Il plaida chaleureusement contre la fuite, et il fut assez heureux pour trouver quelques bonnes raisons.
Pouquoi fuir? dit-il. Vous ne voulez donc plus vous venger. Puis, rien n’est désespéré. Vos ennemis tremblent devant vous, et ils n’oseront jamais vous attaquer en face. Mille choses les forcent au silenee. Allez, vous avez grand tort de vous effrayer. Moi, à votre place, je resterais, je voudrais vaincre, je reprendrais carrément l’offensive. Ces imbéciles commettront bien quelque faute. Nous profiterons de tout, et il arrivera un moment où nous les tiendrons de nouveau entre nos griffes… Vous m’avez accusé d’être un maladroit, parce que je n’ai pas réussi à vous apporter le petit. Je ne suis pas un maladroit, et j’ai une revanche à prendre. Foi d’honnête homme, vous aurez l’enfant… Que diable! à nous deux, nous sommes capables de faire réussir tout ce que nous entreprendrons.
68gIl parla longtemps, il fit habilement appel à l’orgueil, au besoin de vengeance de son maître, et finit par le décider à rester et à continuer la lutte. Alors eut lieu entre eux une longue conférence. Avant de rien mettre en œuvre, M. de Cazalis voulut que Mathéus tentât une démarche auprès de Blanche. Mathéus devait essayer de lui faire signer divers papiers qui dépouillaient son fils d’une grande partie de son héritage. Il partit, bien décidé à ne rien faire signer du tout: cela simplifiait trop les affaires et rendait ses services inutiles; une fois les papiers signés, son maître pouvait se passer de lui. Il s’arrangea de façon à ce que Blanche lui refusât fermement sa signature.
M. de Cazalis fut exaspéré par ce refus, et il ne rêva plus que vengeance. Il ne parlait de rien moins que d’assommer les Cayol. C’
est à ce degré d’irritation que le voulait Mathéus. Il se hâta de se faire donner de pleins pouvoirs, et eut soin de l’entretenir dans une colère continuelle. D’ailleurs, il lui recommanda de ne se mêler de rien, de ne pas se compromettre. Chaque soir, il venait lui faire un rapport, vrai ou faux; il le tenait au courant des faits et gestes de ses ennemis, le calmant, l’irritant, selon le besoin, et lui promettant toujours une prompte victoire.
Deux mois s’écoulèrent, M. de Cazalis commençait à s’impatienter, disant que les Cayol étaient bien trop sages et que jamais ces gens-là ne commettraient une faute, lorsqu’un soir Mathéus entra dans son salon, d’un air vainqueur, en se frottant les mains.


16 novembre 1867 (69)

69aEh bien! qu’y a-t-il de nouveau? demanda vivement l’ancien député à son complice.
Mathéus ne répondit pas sur
-le-champ. Il s’était assis commodément dans un large fauteuil, il clignait de l’œil, les mains sur le ventre, d’une façon béate. Ce faquin traitait d’égal à égal l’illustre descendant des de Gazalis.
– Que pensez-vous de la
République? dit-il brusquement à son maître d’une voix goguenarde; c’est une belle invention des hommes, n’est-ce pas?
Le gentilhomme haussa les épaules. Il tolérait l’impudence de Mathéus, qui prenait souvent un secret plaisir à
la blesser.
69bVous savez que la monarchie est morte et enterrée, reprit ce dernier railleusement; il y a vingt-quatre heures que nous sommes
citoyen, et il me prend des envies de vous tutoyer.
M. de Cazalis, depuis plusieurs mois, suivait les évènements politiques d’un œil fort indifférent. Il avait appris la veille la chute de Louis-Philippe, sans même s’arrêter à cette nouvelle. Autrefois, lorsqu’il était député de l’opposition, lorsqu’il cherchait à ébranler ce trône que le peuple venait de briser
il aurait applaudi à cet évènement quitte à chercher ensuite les moyens les plus prompts de museler la canaille, nom qu’il donnait aux ouvriers d’ordinaire. Mais, aujourd’hui son seul souci était d’arriver à conserver la fortune de sa nièce et à pouvoir la manger impunément.
Lorsqu’il entendit Mathéus dire qu’il lui prenait des envies de le tutoyer, il eut cependant un mouvement de révolte et de
mèpris.
– Ne plaisantons pas, dit-il
séchement. Voyons, quelles nouvelles avez-vous?
Mathéus garda son attitude insolente.
– Eh! eh! dit-il en ricanant, comme vous parlez brusquement à un de vos frères, car vous savez que nous sommes tous frères; cela est écrit sur les drapeaux… Oh! la
République est une belle chose!
Au fait. Que savez-vous; d’où venez-vous?
– Je sais que nous ferons peut-être des barricades un de ces jours, et je viens du club des Travailleurs, dont je suis un des membres les plus populaires… Il est regrettable, monsieur, que vos opinions vous empêchent de venir m’entendre. J’ai fait ce ma69ctin un discours contre les légitimistes qui a emporté tous les suffrages. D’ailleurs
, je puis vous donner quelques échantillons de mon éloquence.
Et Mathéus se leva et se tint debout, une main sur le cœur, l’autre tendue en avant, comme un homme qui va parler.
M. de Cazalis comprit que son digne compère avait à lui apprendre une bonne nouvelle et qu’il lui faisait payer cette nouvelle en s’amusant à ses dépens. Il appartenait à cet homme, il se vit forcé d’accepter ses ricanements jusqu’à ce qu’il lui plût de tout dire. Par une sorte de lâcheté, pour
fiatter ce coquin qui jouait avec lui comme avec une proie, il s’abaissa même jusqu’à sourire de ses grimaces de saltimbanqve, espérant ainsi le décider à parler plus tôt.
– Vous devez faire un excellent orateur
lui dit-il en riant du bout de ses lèvres, avec une escorte de timidité anxieuse.
Mathéus avait gardé sa position, cherchant les phrases de son discours. Puis, il se laissa retomber dans le fauteuil, croisa ses jambes, se renversa, et reprit en ricanant toujours.
– Je ne me souviens plus… C’était très
beau… Je disais que les légitimistes étaient des gueux. Je crois même que j’ai prononcé votre nom, et que j’ai proposé de vous pendre à la première occasion… On a applaudi… Vous comprenez que je dois dérouter les soupçons.
Il riait en montrant ses dents de loup. M. de Cazalis, que la familiarité du
scèlérat commençait à exaspérer, marchait de long en large, faisant tous ses efforts pour ne pas éclater. Mathéus jouissait délicieusement de sa colère. Il garda un instant le silence. 69dQuand il vit qu’il serait imprudent de railler davantage, il ajouta d’un ton narquois:
– À propos, j’oubliais de vous dire que M. Philippe Cayol est mon collègue au club des Travailleurs.
M. de Cazalis s’arrêta brusquement devant l’espion.
– Enfin, murmura-t-il.
– Oui, continua Mathéus d’une voix lente, M. Philippe Cayol est un républicain très
chaud dont je m’honore d’être le disciple. Je vous avoue humblement que ses discours sont d’un démocrate autrement fervent que moi. À coup sûr, ce jeune homme sauvera la patrie, si elle a jamais besoin d’être sauvée.
Ah! ce niais s’est jeté dans le mouvement libéral.
– À corps perdu… Il est un des chefs du parti rouge. Les ouvriers l’adorent, parce qu’il n’est pas fier avec eux et qu’il a la naïveté de leur dire de bonne foi que le peuple est roi et que les pauvres vont prendre la place des nobles et des riches.
M.
dc Cazalis rayonnait.
– Il se compromet, nous le tenons, s’écria-t-il.
Mathéus feignit d’être scandalisé.
Comment, il se compromet! dit-il. Dites que c’est un héros, un fils sublime de la République. Dans dix ans, les peuples vainqueurs des rois, lui dresseront des autels. J’ai été si enthousiasmé par ses discours, que j’ai subitement senti en moi l’étoffe d’un républicain.
Il se leva, et, avec une majesté bouffonne:
– Citoyen, continua-t-il, vous voyez en moi un républicain. Regardez-moi, voyez 69ecomment un républicain est fait. Nous ne sommes que quelques centaines dans Marseille, mais nous suffirons pour opérer le salut de l’humanité. Quant à moi, je suis plein de zèle…
À son tour, il se promenait de long en large
,
– Voici ce que j’ai déjà fait pour la
République, continua-t-il. J’ai pris M. Philippe Cayol pour modèle, et, afin de bien me pénétrer de votre esprit, je l’ai suivi pas à pas. Nous avons fait parti tous les deux d’une société secrète; puis je me suis fait recevoir du club des Travailleurs en même temps que lui. Là, toutes les fois qu’il parle, je l’applaudis, je le grise d’enthousiasme, je le pousse à l’exaltation. C’est ma manière, à moi chétif, de servir la patrie. Je suis certain que M. Philippe Cayol, encouragé par moi, fera de grandes choses.
– Je comprends, je comprends, murmura M. de Cazalis.
Mathéus déclamait toujours.
– Nous
éléverons des barricades, c’est moi qui le veux, parce que des barricades sont nécessaires à la gloire de M. Philippe Cayol. Le peuple a assez travaillé, n’est-ce pas? il faut que les aristocrates travaillent un peu à leur tour… Quelques coups de fusil mettront bon ordre à tout cela… M. Philippe Cayol marchera à la tête de ses amis, les ouvriers, il les conduira à la victoire et à la fortune, à moins qu’un gendarme ne le prenne et ne le conduise devant une cour d’assises, qui aurait à coup sûr le mauvais goût de le condamner à la déportation.
L’ancien député ne se tenait pas de joie. Les grimaces de Mathéus l’amusaient mainte69fnant
Il lui serrait les mains, il lui répétait avec effusion:
– Merci, merci, je te paierai, tu seras riche.
Mathéus garda pendant un instant une attitude triomphante. Puis, il partit d’un éclat de rire.
– Eh! allez donc, s’écria-t-il, la farce est jouée
!
Il y avait, chez cet homme, des allures de saltimbanque. Il était heureux de la petite mise en scène qu’il venait de donner aux nouvelles qu’il apportait. Le maître et le valet s’assirent et causèrent à voix plus basse.
– Vous m’avez compris, dit ce dernier. Nous
tenoos le sieur Philippe qui se conduit en enfant. Fiez-vous à moi. Je l’emmènerai à commettre quelque extravagance, qu’on lui fera payer cher.
– Mais si tu le suis pas à pas, il doit te reconnaître.
– Eh! non, il ne m’a vu qu’une fois, la nuit, à Saint-Barnabé. D’ailleurs, j’ai fait l’emplette d’une perruque d’un blond ardent qui me donne une excellente allure révolutionnaire… Ah! quels niais que ces démocrates, mon cher patron! Ils parlent de justice, de devoir, d’égalité
, ils ont des airs honnêtes qui m’irritent. Je parie qu’ils me massacreraient, s’ils savaient que je travaille pour vous. Jamais vous ne me paierez assez le sacrifice que je fais en consentant à passer pour un republicain.
– Et si le parti libéral l’emportait? demanda M. de Cazalis qui était devenu rêveur.
Mathéus regarda son maître avec stupéfaction.
69gComment dites-vous? fit-il en raillant. Alors vous croyez qu’on aime la République autant que cela, à Marseille. Quoiqu’il arrive, entendez-vous, les libéraux seront rossés, dans cette bonne ville. N’ayez aucune inquiétude. Si le Cayol peut être pris dans quelque échauffourée, son affaire est réglée. Je ne donne pas quinze jours
pour que nos négociants aient assez de la liberté et pour qu’ils désirent étrangler tous ceux qui la servent.
L’ancien député se rappela les manœuvres qui avaient amené autrefois son élection, et
il ne put réprimer un sourire. Son accolyte avait raison: où l’argent règne, les idées républicaines ne poussent pas.
– Je n’ai pas besoin, continua Mathéus, de vous exposer mon plan tout entier. Soyez tranquille, je réussirai à vous livrer le père et le fils. Nous
recommencerens l’expédition de Saint-Barnabé, mais d’une façon plus intelligente.
Et comme son maître le remerciait encore
:
– Ah! ça, reprit-il brutalement, vous ne me ferez pas pincer avec les autres républicains, pour vous débarrasser de moi. Je me compromets et j’exige des garanties. Écrivez-moi une lettre, dans laquelle vous me chargerez de veiller sur Philippe Cayol. De la sorte, vous devenez mon complice. Je vous rendrai cette lettre contre une somme d’argent que nous fixerons pour le paiement de mes services.
M. de Cazalis consentit à tout. Il ne pouvait d’ailleurs faire autrement. Puis
il était certain de tenir toujours Mathéus par l’argent. Ce dernier lui recommanda de rester 69htranquille dans son hôtel. Il voulait agir seul.

XII

LA RÉPUBLIQUE À MARSEILLE

La République fut enfin solennellement proclamée le mardi, 29 février, sur la Cannebière, par une matinée sombre et pluvieuse. Au moment où les anciennes autorités déposaient leurs pouvoirs, le commissaire provisoire que Paris envoyait à Marseille, descendait la rue d’Aix en malle-poste. Un singulier hasard mit ainsi face à face, pendant le défilé de la troupe et de la garde
-nationale, les représentants de la royauté déchue et de la jeune République.
Cette journée fut grande et solennelle pour Philippe. Ses plus chères espérances étaient réalisées. Un instant, il avait craint qu’une Régence ne succédât à la Monarchie. Les lenteurs mises par le préfet et le maire de Marseille à reconnaître la Révolution, lui faisaient penser que la lutte, à Paris, n’avait peut-être pas été décisive. On gagnait du temps; on espérait sans doute une réaction qui ne se produisit pas. Quand il entendit proclamer publiquement le nouveau gouvernement, il lui sembla
pue le peuple venait de remporter une victoire suprême, il crut fermement que l’heure de la grande cause démocratique était arrivée.

21 novembre 1867 (70)

70aMais les espérances que le jeune homme avait conçues en entendant prononcer les grands mots de liberté, d’égalité et de fraternité, ne tardèrent pas à s’évanouir devant les faits. Il tomba du haut de ses rêves humanitaires dans la réalité des passions et des intérêts humains. Ce fut une rude chute pour lui, qui l’exaspéra et le poussa aux résolutions extrêmes.
Il avait cru naïvement que la proclamation de la République serait suivie d’un large mouvement qui entraînerait toute la ville dans une voie libérale. Il fut douloureusement étonné, lorsqu’il vit que l’autorité supérieure, poussée sans doute par la fatalité des circonstances, était obligée de compter avec la réaction. Les conservateurs, les légitimistes eux-mêmes restèrent, en quelque 70bsorte, les maîtres de Marseille. Ils eurent, dans les postes officiels, des créatures à eux, ils dirigèrent secrètement les affaires publiques. En un mot, la ville toléra le nouveau gouvernement plutôt qu’elle ne l’accepta.
Les républicains, comprenant que la victoire ne leur resterait pas chez eux, voulurent au moins envoyer à Paris des représentants fermement résolus à défendre les intérêts du peuple. Les élections prochaines absorbèrent toutes leurs forces d’action. Ils sentaient combien une victoire leur serait précieuse, ils souhaitaient ardemment que les représentants ne fussent pris que dans leurs rangs.
Les élections devaient avoir lieu le 23 avril.
Pendanl les trois semaines qui précédèrent cette époque, Philippe se mêla activement aux travaux et aux menées des différents clubs. La démocratie avait subi un premier échec, lors de la nomination d’une commission municipale, dans laquelle, malgré le désir hautement avoué des républicains, étaient entrés des hommes hostiles à la République. Aussi les clubs, pour ne pas être battus une seconde fois, déployaient-ils une grande activité et une grande énergie. Ils dressaient des listes préparatoires, ils cathéchisaient le peuple, ils cherchaient désespérément et par tous les moyens à faire triompher leur cause.
Pendant ces trois semaines fiévreuses, Philippe put encore s’aveugler. Il oublia quel était le véritable esprit de la ville, il ne vit plus la formidable réaction qui entourait le petit groupe des libéraux, et il se mit de nouveau à rêver le succès de ses opinions. Il courait Marseille du matin au soir, encourageant les uns, remerciant les autres, tâchant de conquérir le plus de voix possible. Il s’était 70cchargé, en outre, de voir certains hommes dont les républicains voulaient faire leurs représentants, et que leur modestie ou tout autre cause tenait dans l’ombre. Parmi ces hommes, se trouvait M. Martelly.
Un matin, Philippe se rendit à son bureau, où il ne faisait plus que de courtes apparitions, et demanda à l’armateur un moment d’entretien. M. Martelly le reçut sur-le-champ. Il comprit que ce n’était point à titre d’employé que le jeune homme lui rendait visite, il ne lui parla pas de ses absences, il le
traiia en ami, devinant sans doute la mission qu’il était chargé de remplir auprès de lui.
Après deux ou trois phrases banales, Philippe entra carrément en matière.
– Je ne vous ai pas vu depuis longtemps au club des Travailleurs, dit-il à M. Martelly. Vous êtes membre de ce club, n’est-ce pas?
– Oui, répondit l’armateur… J’y vais rarement; je crois que de pareilles réunions avancent peu les affaires du libéralisme.
Philippe feignit de ne pas entendre.
– On regrette souvent votre absence, continua-t
.il. Des hommes comme vous sont précieux. Vous avez eu tort, me disait hier un de nos collègues, de vous mettre à l’écart, lors de la nomination de la commission municipale. Aujourd’hui, voici les élections qui approchent, vous devriez vous montrer, appuyer de votre honorabilité la cause que nous défendons.
M. Martelly ne répondit pas. Il regardait en face son interlocuteur, pour le forcer à lui faire des propositions claires et nettes. Philippe comprit son désir et s’exécuta de bonne grâce.
– Nous sommes tout disposés à pousser 70dvotre candidature, reprit-il. Pourquoi ne vous mettriez-vous pas sur les rangs?
Il y eut un moment de silence. L’armateur paraissait grave et triste.
– Pourquoi?… répondit-il d’une voix lente, parce que je suis certain à l’avance d’échouer. Laissez-moi vous parler comme un ami, comme un père. Vous courez à votre perte, mon enfant. La République vous tuera, et vous tuerez la République. Vous savez
quels sont mes convictions, et vous ne doutez pas, je l’espère, que je sois prêt à verser mon sang pour le triomphe du juste et du vrai. Mais vraiment nous ne nous trouvons point ici dans un milieu ou le dévouement puisse être utile. Nous sommes vaincus avant d’avoir combattu. J’ai eu un instant la pensée d’aller à Paris, d’offrir mes services au nouveau gouvernement, de lui venir en aide par ma fortune et par ma personne. À Marseille, j’ai les bras liés; j’ai résolu de me tenir à l’écart, je ne veux pas me mêler à toutes les sales affaires que je prévois.
– Alors, vous avez la certitude que la réaction triomphera?
– Oui. Si toutes les villes de province sont animées du même esprit que Marseille, notre République durera au plus deux ou trois ans, et nous ne tarderons pas à avoir ensuite un dictateur. Interrogez les faits, ils vous répondront.
Le ton grave de M. Martelly, son désespoir tranquille impressionnèrent vivement Philippe. Il eut un moment conscience de l’accablante réalité.
– Vous avez peut-être raison, reprit-il tristement, mais si les jeunes gens avaient votre expérience, ils se croiseraient les bras, et cela aurait l’air d’une lâcheté. Voyez-vous, il vaut mieux lutter… Alors, vous refusez
do vous mettre en avant?
70eNon, certes… Si le peuple croit avoir besoin de moi, je répondrai à son appel, quoi qu’il arrive. Bien que je sois certain de ne pas réussir, je ne pense pas avoir le droit de me soustraire aux nécessités des circonstances. Je ne reculerai point devant un échec, du moment où les républicains me demanderont de courir la mauvaise chance de cet échec. Ce que je ne veux pas, c’est qu’on me confonde avec les ambitieux qui remuent la ville aujourd’hui, qui flattent la République comme ils ont flatté la Royauté, afin d’asseoir leur fortune et leur position. Je me suis tenu dans l’ombre jusqu’ici, par crainte d’être pris pour un de ces hommes. Je veux qu’il soit bien dit, si je pose ma candidature, que le peuple m’a sollicité et que je n’ai sollicité personne.
La voix de M. Martelly s’était animée. Debout, les yeux ardents, il appuyait chacune de ses paroles d’un geste énergique. Philippe avait également quitté son siége.
– Allons, je vous retrouve, dit-il, vous verrez que tout ira bien. Je vais, de ce pas, dire à nos amis que vous acceptez leur mandat. Votre nom sera mis dès aujourd’hui sur les listes préparatoires, et il faudra bien qu’il sorte de l’urne.
– Vous êtes jeune, reprit l’armateur en hochant la tête, vous rêvez les yeux ouverts. Ah! mon pauvre enfant, la liberté est bien malade. Je crois que nous assistons à ses funérailles.
Philippe se redressa d’un mouvement violent.
– Eh bien! s’écria-t-il, si on la tue, nous prendrons des fusils et nous tuerons ses assassins. Ce sera la guerre civile, des barricades, du sang et des morts. Tant mieux!
Il était tremblant, exaspéré. M. Martelly 70flui avait pris les mains et cherchait à le calmer.
– Si vous faisiez des barricades, lui dit-il, j’irais me mettre entre votre feu et celui de la troupe, je ne voudrais pas que l’on versât du sang, au nom de la fraternité. Non, non, pas de violence.
Philippe se retira. Cet entretien laissa en lui des
inquiétudos sourdes. La raison calme de l’armateur avait jeté comme de l’eau froide sur sa passion. Malgré lui, il désespérait intérieurement. Il continua à s’occuper activement des élections. Lorsque vint le grand jour, il avait presque réussi à retrouver son espérance. Aussi les résultats de la journée furent-ils foudroyants pour lui. Toutes les prédictions de M. Martelly s’accomplissaient. Non-seulement il n’était pas nommé, mais encore le parti de la réaction l’avait complètement emporté; sur dix représentants élus, il y avait à peine trois républicains radicaux; les autres appartenaient au parti conservateur et surtout au parti légitimiste.
Dès lors, Philippe vécut dans une irritation continuelle. Il voyait clairement l’inutilité de ses efforts, et il s’acharnait à une tâche maudite qui ne pouvait le conduire qu’au malheur. Chaque jour, le parti qu’il soutenait essuyait une nouvelle défaite. La réaction grandissait, levait la tête; un journal alla jusqu’à prêcher ouvertement la décentralisation politique, pour échapper à ce qu’il nommait la dictature révolutionnaire de Paris. L’autorité supérieure, faible et impuissante, faisait de continuelles concessions. Si un roi eût débarqué sur la Cannebière, la ville entière l’eût acclamé.
Les républicains avaient vainement protesté contre l’organisation de la garde nationale, dont les compagnies étaient unique70gment composées de bourgeois riches et par conséquent conservateurs. Il y avait dans cette organisation un danger permanent de guerre civile. Le jour où le peuple et les gardes nationaux se rencontreraient, il y aurait un choc, forcément. Philippe, dans ses heures de colère et de désespoir,
prevoyait cette rencontre fatale, il goûtait une joie sombre à rêver une lutte à main armée. En attendant, il fraternisait avec le peuple, il était de tous les banquets, il se grisait de déclamations. Après les élections, il avait donné sa démission à M. Martelly, afin de vivre librement dans les rues, au milieu des évènements de chaque jour. Il ne savait comment tout cela finirait, il nourrissait seulement le vague espoir d’un combat d’où le peuple sortirait vainqueur; alors la République triompherait, les ouvriers commanderaient à leur tour.
Deux mois se passèrent. On arriva ainsi vers le milieu de juin.
Fine et Marius vivaient dans d’éternelles alarmes. Ce dernier n’osait plus faire la leçon à son frère qui le recevait chaque fois avec plus de brusquerie. Il se contentait de le surveiller secrètement, d’être toujours prêt à le sauver des folies qu’il pourrait commettre.
Un jour, comme il débouchait sur la Cannebière, il se trouva face à face avec un capitaine de la garde nationale, qui faisait luire au soleil les galons neufs de son uniforme. Il reconnut Sauvaire.


26 novembre 1867 (71)

71aL’ancien maître-portefaix était rayonnant. Il frappait du talon sur les pavés d’une façon victorieuse. Par moments, il regardait du coin de l’œil ses épaulettes, et alors un sourire de vanité satisfaite montait malgré lui à ses lèvres. Son épée le gênait bien un peu, en lui battant les
molles; mais il la tenait d’une main, il y appuyait son poing, le bras arrondi. On voyait que cette épée devait être «le plus beau jour de la vie,» tout comme le sabre de M. Prudhomme. Son uniforme le sanglait militairement: le digne homme étouffait à coup sûr dans sa tunique, mais il était heureux d’étouffer pour le salut de la patrie. À la façon dont il marchait, les coudes en dehors, la tête un peu renversée en arrière, on devinait qu’il croyait sauver la France, au moins une fois tous les dix pas. On lisait sur son visage, largement épanoui, une joie enfantine d’être bien habilté, d’être 71bdéguisé en soldat, et un désir féroce d’être pris au sérieux.
La rencontre de Marius l’embarrassa d’abord. Il craignit que le jeune homme ne se souvînt du passé, du temps où il fréquentait les tripots, et qu’il ne se mît à le plaisanter en le retrouvant sous l’uniforme. Il le regarda d’un air inquiet, ayant une peur terrible de voir sa dignité compromise. Quand il s’aperçut que son jeune ami retenait le léger sourire qui n’avait fait qu’effleurer ses lèvres, il jugea bon de se montrer dans toutes les grâces de son grade d’officier.
– Eh! s’écria-t-il, d’une voix militaire, brève et retentissante, eh! c’est mon jeune ami! Comment allez-vous? Il y a des siècles que je ne vous ai vu. Ah! que d’évènements, bon Dieu, que d’évènements!
Il parlait si haut que tous les passants se retournaient. Cette attention que l’on prêtait à sa personne, le flattait
énormement. Il se secoua, ravi, rendant un bruit d’acier et envoyant dans les yeux de la foule les reflets qui couraient sur ses galons et sur ses épaulettes.
Comme Marius lui serrait la main
, sans répondre, il crut l’avoir écrasé par la magnificence de son costume. Il lui prit le bras d’un air de protection, et se mit à remonter la Cannebière, en daignant lui donner des preuves d’amitié.
Hein, vous me regardez? reprit-il. Cela vous étonne, de me voir de la garde-nationale?… Que voulez-Aous! on m’a tant prié, tant supplié que j’ai fini par accepter. Vous comprenez, je préférerais mille fois être tranquillement assis chez moi. Mais, en ces temps difficiles, les bons citoyens ont des devoirs à remplir. On avait besoin de moi, je n’ai pu refuser.
71cIl mentait avec un aplomb écrasant. C’était lui qui avait sollicité, les mains jointes, un poste de capitaine. Il voulait avoir des épaulettes en or; à cette condition seule, il consentait à servir la patrie.
Marius cherchait quelques mots de réponse, et ne trouvait rien. Il finit par murmurer:
– Oui, oui, les temps sont difficiles.
– Mais nous sommes là, cria Sauvaire en mettant le poing sur son épée; on passera sur nos corps avant de troubler la tranquillité du pays. Ne craignez rien, rassurez vos femmes et vos enfants; la garde-nationale ne faillira pas au mandat qui lui est
conflé.
Il débita cela comme une tirade apprise par cœur. Marius, pour le décontenancer,
avaii envie de lui demander des nouvelles de Clairon.
– Voyez toute cette population, continuait Sauvaire, elle est paisible, elle a foi en notre vigilance et en notre courage.
Il s’arrêta, et
reprît de son ancienne voix, de sa voix naïve et satisfaisante:
– Comment trouvez-vous mon uniforme? J’ai l’air martial, n’est-ce pas?… Savez-vous que les épaulettes m’ont coûté diablement de l’argent.
– Vous êtes tout-à-fait bien, répondit Marius, et je vous avoue que votre vue inattendue m’a fait une grande impression… Et quelles sont vos opinions?
Sauvaire parut tout effaré.
– Mes opinions? répéta-t-il en cherchant ce que cela pouvait signifier, mes opinions?.. Ah! oui
: ce que je pense de la République, n’est-ce pas?… Mais je pense que la République est une excellente chose. Seulement, l’ordre, vous comprenez… La garde-nationale a été créée pour maintenir l’ordre. L’ordre, moi je ne sors pas de là.
71dIl se dandina, triomphant d’avoir pu se trouver une opinion. Au fond, il estimait la République qui lui avait donné des épaulettes; mais on lui avait dit que les Républicains, s’ils l’emportaient
lui voleraient son argent, et il détestait les républicains. Ces deux sentiments cbntradictoires s’arrangeaient en lui tant bien que mal. D’ailleurs, il ne s’interrogeait jamais sur ses convictions.
Il fit encore deux ou trois tours avec Marius, puis le quitta en lui déclarant d’un air important que son service le réclamait. Mais ce n’était qu’une fausse sortie
; il tourna sur ses talons et revint dire au jeune homme, d’un ton confidentiel:
– J’oubliais… Dites-donc à votre frère qu’il se compromet avec ce tas de va-nu-pieds qu’il traîne toujours
â sa suite. Conseillez-lui de ne plus se mêler à la canaille et de se faire nommer capitaire comme moi. Cela est plus prudent.
Et comme Marius, sans lui répondre, lui
serralt la main pour le remercier, il ajouta, en bon homme qu’il était au fond:
– Si je puis vous être utile, dans quelque bagarre, comptez sur moi… J’aime mieux servir mes amis que la patrie. Je suis tout à votre disposition, entendez-vous.
Il ne paradait plus, il se montrait tel qu’il était réellement
naïf et serviable. Marius le remercia encore, et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
Le soir, le jeune homme parla à Fine et à son frère de la rencontre qu’il avait faite. Il les égaya en leur décrivant l’attitude triomphante de Sauvaire.
Philippe
, finit par s’irriter.
– Et c’est à de pareils hommes que l’on confie la tranquillité de la ville, s’écria-t-il. 71eCes messieurs sont bien mis, ces messieurs jouent au soldat. Ah! qu’ils prennent garde! on les forcera peut-être à prendre leur rôle au sérieux. Le peuple est las de leur sottise et de leur vanité.
– Tais-toi, dit sévèrement Marius. Ces hommes peuvent être ridicules, mais ils représentent le pays. On ne tue pas son pays.
Philippe se leva et reprit avec plus de violence:
– Le pays n’est pas avec eux. Ce sont les ouvriers, les travailleurs qui sont le pays… La bourgeoisie a des fusils, le peuple n’en a pas. On garde le peuple, à main armée, comme une bête féroce. Eh bien! un jour, le lion montrera les dents et dévorera ses gardiens. Voilà tout.
Et il monta brusquement dans sa chambre.

XIII

LA STRATÉGIE DE MATHÉUS

Mathéus était décidément un républicain pur, un radical avec lequel il ne fallait pas plaisanter. Le front à demi couvert par sa perruque rousse, il agitait sa tête, dans les clubs, comme une torche aux lueurs rouges. Il était toujours pour les partis extrêmes, il appuyait toutes les propositions qui pouvaient amener des désordres dans la ville. On finit par avoir pour lui une sorte de terreur respectueuse, et l’on écoutait ses avis avec une admiration effrayée. Le lendemain des élections, il avait parlé carrément de brûler Marseille. Cela lui donna une grande popularité parmi les libéraux exaltés.
Il rencontrait souvent Philippe, mais il évitait de lier connaissance avec lui. Il se contentait de le surveiller de loin, de prendre note des paroles ardentes que le jeune 71fhomme laissait parfois échapper. Il aurait voulu le voir se mêler à une bonne petite conspiration. Tant que le père de Joseph se contenterait de déclamer dans les clubs et d’assister aux banquets et aux manifestations populaires, Mathéus comprenait qu’il ne pourrait rien contre lui. Et c’est pour cela qu’il poussait
a la guerre, aux barricades. Il espérait qu’au premier coup de fusil, Philippe descendrait se battre dans les rues et qu’on le condamnerait comme insurgé.
D’ailleurs, la guerre civile entrait dans les calculs de Mathéus. Il avait promis à son maître de lui livrer le père et le fils, il comptait sur le tumulte d’une insurrection pour voler le petit Joseph, tandis qu’on tuerait ou qu’on emprisonnerait Philippe. Il avait arrêté dans sa tête un plan qui, selon lui, ne pouvait manquer de réussir. Mais, il s’agissait de décider le peuple à se battre. Il sentait bien qu’
îl n’avait pas le pouvoir de pousser une foule en avant; tout ce qui lui était permis de faire, c’était d’exalter quelques pauvres diables. Le peuple, d’ailleurs, lui paraissait tout disposé à se fâcher, et il se promettait bien, si jamais un coup de fusil était tiré, de gâter les choses à tel point que la lutte deviendrait inévitable.
Pendant ce temps, M. de